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A l'assaut des moulins

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Sahkti




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Inscrit le : 12 Déc 2005
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MessageSujet: A l'assaut des moulins   Mar 17 Jan - 19:09

C’est reparti pour un tour! Une année de festivités et plus une minute de tranquillité. J’en ai marre! En quoi ça les tracasse que mes moulins aient 400 ans et que mon histoire soit un précieux héritage culturel? Des centaines d’aficionados en transhumance sur la Quichotte Road avec roulements de tambour et confettis, des petits ânes souvenirs en chocolat, un cocktail au pamplemousse baptisé "Sancho Delirium", un avion à mon effigie, des pesetas par milliards dans les caisses des organisateurs… Ha, ils sont passés à l’euro ces hurluberlus, c’est vrai, il faut que je me tienne au courant moi, ça fait longtemps que les seigneuries n’existent plus et que les protectorats établis anticonstitutionnellement ont été abolis. Je vois d’ici le scénario, il n’y en aura que pour moi. Vous me direz, je devrais être fier et content. Avec de telles actions à la hausse, fini de vivre comme un ornithorynque planqué dans un obscur terrier, terminé ce boulot de ramasseur de papiers sur les trottoirs du paradis, au diable les parties interminables de poker avec le jeune Werther et Emma la nympho. A moi la gloire du héros, les retrouvailles avec le succès, les jolies angelotes, la vie de noctambule récitant des poèmes dans les rues de Castille pour le simple plaisir et non plus par nécessité alimentaire. Je devrais être heureux. Pourtant je ne le suis pas.

Je n’ai plus envie qu’on parle de moi, j’aimerais trouver la paix et qu’on m’oublie. Se rendent-ils compte à quel point il est difficile d’être un personnage de chimère qu’on exploite de toutes parts, dont l’existence est passée au crible et l’œuvre décortiquée telle une science aux paramètres complexes? Il m’arrive de penser que la théorie de la relativité, à côté de ce que l’on me fait dire, ça ressemble à un album d'illustrations pour enfants. Des experts qui glosent sans fin sur mes prétendues convictions, sur les signes secrets enfouis entre les lignes, sur des coïncidences qu’ils associent à de l’ésotérisme alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de maladresses d’auteur. Don Quichotte pense ceci, Don Quichotte a dit cela… Stop! On a suffisamment disserté sur cette prose et sur mon épopée. On me fait prononcer tout et son contraire, il y a même des rigolos qui se sont essayés à la télépathie pour entrer en contact avec moi ! Comment convaincre tous ces gens de me laisser?

Au début cela m’amusait beaucoup. Voir ces admirateurs arpenter des terres inconnues à la recherche du moindre indice quichotien, confondant une tache sur l’aile d’un moulin avec le sang que j’aurais versé pour vaincre mes ennemis, déclamant mes propos avec vigueur, brandissant un poignard pour se donner la mort dans un ultime râle de douleur… Ceux-là confondaient avec quelqu’un d’autre, un roi qui passe désormais son temps à tondre la pelouse de Saint-Pierre, mais je n’ai jamais eu le cœur à les décourager. Cela me rendait même un peu vaniteux, ma destinée semblait avoir un tel impact sur cette foule! Des hôteliers n’hésitaient pas à décorer leurs chambres avec mes citations, une société a commercialisé un masque à mon image destiné à égayer les tournois médiévaux, les présentateurs météo se déguisaient pour donner du piquant à leur rubrique, ma cote de popularité ne cessait d’exploser, on a même affublé un épouvantail censé me représenter de flèches et d’un carquois… Don Quichotte était le cousin caché de Robin des Bois! Tout le monde a fini par tout confondre, c’est là que les choses ont commencé à se gâter. Décollage immédiat pour Absurdie. Tels des bourgeons au printemps, les projets me concernant se sont multipliés. Plus efficace que la technique des pains utilisée par un autre hôte célèbre de notre colonie de vacances.

Sans limite, les spécialistes se sont mis à examiner chaque parcelle de mon histoire et inventer lorsqu’ils ne trouvaient pas. La honte ressentie me devint familière. Un étudiant de la Sorbonne rédigea un mémoire qualifié d’excellent par ses promoteurs sur "L'influence de la privation d’amour maternel dans l’évolution du mythe quichotien. Le complexe d’Oedipe revisité". Le pire fut sans doute lorsqu’une association de défense des équidés donna une conférence pour dénoncer les mauvais traitements que j’infligeais à Rossinante et l’exemple déplorable que je représentais pour les jeunes générations de cavaliers. Ma Rossinante maltraitée !
Le gourou d’une secte méprisable a abusé ses clients en leur faisant payer au prix fort des séances d’acupuncture soi-disant basées sur la méthode traditionnelle enseignée dans le texte de Cervantes. N’importe quoi ! J’étais devenu un pantin qui ne grelottait même pas, l’objet d’un commerce dont les bénéfices n’avaient de cesse d’arroser de juteux profits. Quiconque avait investi ses billes sur l’Homme de la Mancha ne pouvait que devenir riche.
De mythe, je passai à figurine. En métal ou en bois, pas toujours incassable, souvent de mauvais goût, comme ces boules qu’il fallait secouer pour me saupoudrer de neige. Aussi laid que les têtes de pharaon en plastique.

Je devais me dégager de cet univers malsain qui me donnait le tournis, sortir de cet enfer que j’estimais ne pas avoir mérité. Me faire la malle. N'importe où! J’avais bien quelques vues sur une petite abbaye irlandaise en ruines dont les murs étaient couverts de mousse, mais Ulysse Bloom avait été le plus rapide et décréta que ce serait son nouveau chez lui, revisité par ses soins avec décor tropical, fontaine à sirop et double whiskey en apéro. Lui aussi fut la victime malheureuse d'exégètes en mal de sensations joyciennes. Bien plus que moi! Il occupe la tête du hit-parade à égalité avec le fabricant de pains dont je vous ai parlé tout à l'heure.
Je ne savais que faire ni à qui me référer. Alors j'ai pris mon courage à deux mains et je suis allé frapper à la porte de la grande maison. Le responsable m'a reçu avec gentillesse, je lui ai exposé mon problème, il comprenait mon désarroi. Malheureusement, il ne pouvait rien faire. Lui-même était prisonnier du système depuis plus de deux mille ans. Il avait eu le tort d'envoyer un fils qu'on lui a rendu tout sanguinolent et d'écrire un bouquin pour lequel on se bat toujours, plus de vingt siècles après les faits.

Je suis reparti en soupirant. Tant pis, il ne me restait qu'à prendre mon mal en patience. Après tout une année, ce n'est que douze mois. En espérant que le suivant possèdera assez d'aura pour balayer l'engouement provoqué par cet anniversaire. C'est qui au fait le héros en 2006? Samuel Beckett. Ha... Allez... A ma santé!
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