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La journée d'une vie

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Sahkti




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MessageSujet: La journée d'une vie   Mar 17 Jan - 19:14

Ma vie s’est arrêtée le 5 juillet 2000.
Ma vie s’est arrêtée… Drôle d’expression que voilà ! La vie ne s’arrête jamais. Même lorsqu’on est mort, on est encore vivant. Autrement. Ailleurs. La vie ne s’arrête pas.
Ma vie ne s’est donc pas arrêtée. Disons qu’elle a été bouleversée.
Oui, c’est le terme approprié. Bouleversée.

Ce jour-là, un homme a fait irruption de manière involontaire et durable dans ma vie, sans invitation. Un homme séduisant, la quarantaine affirmée, le regard à la Redford et le cheveu discipliné. Une voix douceur de miel prononçant pourtant les mots les plus durs qui soient.
"Les nouvelles ne sont pas bonnes".
C’est ainsi que nous avons fait connaissance. Quelques mots, le début d’une vie à deux, de longs mois passés ensemble sans l’assurance qu’un au revoir serait suivi d’un lendemain. Relation dense et intime teintée de respect et de violence. Violence des mots, violences des chiffres, violence des actes.

C’est donc le 5 juillet 2000 que j’ai fait la connaissance de Pierre Prévôt.
Première rencontre dans son bureau. Confortable canapé en cuir noir, quelques chaises, une table d’acajou et plusieurs toiles surréalistes accrochées ci et là. Au fond de la pièce, derrière une petite porte, le cabinet de torture.
Ha oui, j’oubliais de prévenir, Pierre Prévôt est médecin, responsable de département dans un hôpital universitaire, diplômé de l’Université d’Aldebaran et pas sexiste pour un sou.
Après quelques semaines d’un traitement infructueux pour guérir une infection tenace, une secrétaire anonyme chargée des rendez-vous post-examens l’a placé en travers de ma route. Ou plutôt moi, impunément, en travers de la sienne. Lequel des deux aurait préféré ne jamais rencontrer l’autre ?

"Les nouvelles ne sont pas bonnes"
Le 5 juillet 2000, Pierre Prévôt m’a informée que les résultats des dernières analyses n’étaient pas bonnes et laissaient présager le pire.
Une gifle. Une claque. Une baffe. Sans gants. A main nue. La première d’une longue série. Ce Pierre Prévôt a un principe : "Toute la vérité, rien que la vérité". Sans même besoin de jurer.
En entendant "Les nouvelles ne sont pas bonnes", mon cœur a entamé la samba, mon estomac n’a pas tardé à suivre.
On n’aime jamais entendre ça. On imagine le pire. Tout en refusant fermement de croire que ça pourrait vraiment être ce pire tant redouté. C’est bien connu, ça n’arrive qu’aux autres.

Le 5 juillet 2000, ma vie a donc été bouleversée. Je me souviens que ce jour-là, je voulais prendre un train. Rejoindre d’autres rives, me plonger dans des bras depuis longtemps espérés, me promener au bord d’un lac, entendre des ô arrondis et des A traînants, me promener en forêt écouter tronçonner le bois.
Ma rencontre avec Pierre Prévôt était notée dans mon agenda dans la rubrique routine. Une simple formalité. "Voici deux aspirines et trois jours de repos, vous payez en sortant, voyez avec ma secrétaire pour l’attestation de soins." Expédier cela et puis foncer à la gare, faire la file au guichet TGV et rentrer chez moi le cœur léger.

Tout s’est déroulé au début comme je l’avais prévu. Après l’inscription au guichet de l’hôpital, je me suis dirigée vers une salle d’attente surchauffée remplie de patients à la mine triste, contemplant les pieds des autres ou scrutant pour la dixième fois l’affiche de la campagne anti-tabac. Sur une table bancale, quelques magazines déchirés, des familles royales en couverture ou des gros titres pour le dernier régime miracle de l’été. Et l’attente. Toujours l’attente. Rares sont les médecins qui ne font pas attendre. Est-ce qu’ils savent que c’est désagréable d’attendre? Dans une salle d’attente ? C’est bête ce que je dis, une salle d’attente, c’est fait pour attendre justement. Tuer le temps en faisant semblant de lire la dernière chronique monégasque ou en parlant de la pluie et du beau temps avec la jeune dame assise à côté dont le petit garçon n’arrête pas de renifler.
Attendre. Regarder sa montre toutes les cinq minutes. Bailler. Soupirer. Fermer les yeux en rêvant d’ailleurs. Réfléchir à ce qu’on va manger en rentrant ou ce qui passe à la télé le soir. Se dire à chaque patient qui se lève "Encore autant et c’est à moi !"
Oui, tout s’est passé comme ça, aucun grain de sable pour enrayer la mécanique éternelle des salles d’attente de médecin.
Enfin la porte qui s’ouvre. "Mademoiselle L? Venez je vous prie, installez-vous". Une main serrée, un fauteuil présenté, le médecin qui s’assied, prend des papiers, les lit et les relit, les dépose puis ne dit rien. Pendant quelques secondes. Est-ce qu’ils savent aussi les médecins que les secondes c’est long ? Surtout après la salle d’attente…

"Les nouvelles ne sont pas bonnes".
Voilà. Les premiers mots de Pierre Prévôt destinés davantage à mes yeux qu’à mes oreilles. Son regard planté fixement dans le mien. Impossible de fuir. Vite, regarder mes chaussures, puis mes mains, esquisser un timide "Ha?". Et ce cœur qui en profite pour entamer sa danse d’enragé.
Sur un ton courtois et professionnel, Pierre Prévôt a lu les longues feuilles de résultats qu’il tenait sous les yeux. Presque chaque ligne était en rouge. Je sais que ça, en général, ça veut dire qu’on est hors normes. Mais bon, si la limite est à 0,03 on est hors-la-loi à 0,04 alors… Tout de même, ça faisait apparemment beaucoup. Je n’ai rien compris à son charabia. Timidement, presque comme une voleuse, j’ai posé mon regard sur un des feuillets qu’il avait déposés, j’ai regardé les normes, je voulais savoir si j’étais une grande hors-la-loi d’un point de vue médical. Effectivement, je me débrouillais plutôt bien dans le domaine. Mais je n’y comprenais de toutes façons rien. Les chiffres et moi, on n’a jamais été copains. Il faut mettre des mots, coller un visage sur un résultat, me dire en bon français ce que j’ai. Je me fiche des résultats, ce que je veux, c’est un nom, facile à retenir, qui me dise ce que j’ai et ce qui ne va pas. Rien de plus. Rien de moins. Pas compliqué.
Mon esprit a commencé à vagabonder. Après tout, il finirait toujours bien par me dire ce qui n’allait pas. Aucune maladie grave jusqu’à présent, il n’y avait aucune raison que ça change.

"Les nouvelles ne sont pas bonnes".
Tout de même, c’était inquiétant. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Et pourquoi mon cœur prenait-il subitement des allures d’antilope pourchassée par un tigre?
Après d’interminables minutes (enfin à moi, ça a semblé interminable, parce que réflexion faite, je ne crois pas que ça l’était vraiment), Pierre Prévôt a arrêté de réciter les résultats et m’a regardé droit dans les yeux. Le regard fixe et profond de quelqu’un sur moi a toujours eu le don de me glacer. Alors en plus un médecin, il n’en fallait pas plus pour que mes jambes se mettent à trembler et moi à paniquer. Partir vite, voilà tout ce que je demandais.
"Vous avez compris ce que je viens de vous dire ?"
Que fallait-il faire? Mentir, acquiescer en se disant que comme ça, je serais plus vite sortie, qu’il me file sa prescription et qu’on n’en parle plus. Il ne semblait pas du genre à se laisser duper. Et je mens très mal, je suis sûre qu’il l’aurait vu tout de suite. Bien obligée de répondre par la négative. En n’osant cependant pas lui avouer mon inculture totale vis-à-vis des chiffres et des résultats d’analyses. Peut-être qu’en lui lançant un regard perdu, il comprendrait qu’il devait me parler comme à un enfant, m’expliquer calmement et simplement ce qui se passait.
Ma vanité me pousse à croire que c’est grâce à ces yeux éplorés qu’il a pris le temps de détailler longuement ce que chaque ligne voulait dire.
Ma lucidité m’indique que c’est son expérience et sa sensibilité qui lui ont fait prendre cette voie.

Pierre Prévôt m’a expliqué ce qui venait de bouleverser ma vie. J’avais un cancer. Et pas un gentil. Pour autant qu’un cancer puisse être gentil, certes.

Quand on tourne ses propres films dans sa tête le soir avant de s’endormir, on imagine toujours des scénarios tumultueux, des comportements héroïques, des solutions à tout problème et des happy end sans fin.
Dans les films américains, le héros s’en sort toujours bien. Dans mes rêves aussi. Et je n’avais jamais inventé de songe où j’avais un cancer. De graves blessures suite à une prise d’otages ou à un grave accident d’avion dont j’étais la seule rescapée, oui, des tas de fois. Mais un cancer, jamais. Sans doute pas assez spectaculaire pour les rêves préparatoires au sommeil.
Et là, il allait bien falloir que je compose. Oui, mais voilà, je ne dormais pas. Est-ce que je rêvais ? J’aurais bien voulu ! Bêtement, dans mon cerveau bourdonnant, je me suis dit que j’étais dans un autre monde, que tout cela n’était pas vrai. Je crois bien que je me suis pincée pour me convaincre que je n’étais pas vraiment là. J’étais bien là. Pierre Prévôt aussi. Les feuilles d’analyses également. Ce n’était pas un rêve, ni un autre monde, je ne pouvais plus faire semblant. Pourtant, mon esprit parfois bravache tentait l’ultime baroud d’honneur en me soufflant à l’oreille que ce n’était sûrement pas très grave, que j’allais me tirer de là sans même m’en rendre compte, quelques boîtes de médicaments, un peu de repos et abracadabra, tout aurait disparu. Simpliste et idiot, je m’en rends compte aujourd’hui. Mais sur le moment-même, je n’ai rien pensé. Le mode d’emploi pour réagir en pareilles circonstances n’est pas livré à la naissance, on fait ce qu’on peut et après coup, si il y a un après-coup, on se trouve toujours con.

"Nous commençons le traitement demain. Ce sera long et je ne peux rien vous garantir, les résultats sont mauvais."
Après quelques formules d’usage et autres explications que je n’entendais plus, nouvelle poignée de main, une porte ouverte, une secrétaire affable notant le rendez-vous du lendemain, un homme au visage défait pénétrant dans le cabinet médical, le couloir, l’ascenseur, l’entrée de l’hôpital, l’air libre et l’esprit en vrille.
La journée du 16 juin 1904 fut sans doute la plus belle dans la vie de Leopold Bloom. Celle du 5 juillet 2000 revêt la même importance dans la mienne. Car c’est ce jour-là que j’ai rencontré Pierre Prévôt. Et que je peux raconter tout ça aujourd’hui.
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