| | Un jour un homme une souris | |
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| Auteur | Message |
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Sahkilltou
Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 4
 | Sujet: Un jour un homme une souris Sam 7 Jan - 14:12 | |
| (Partie 1)
A quelques pas de l'austère université de Liège, un immeuble se dresse, classique et banal. Il protège le début d'une rue étroite et calme que la nuit rend souvent tout à fait silencieuse. La façade n'attire pas les regards et souvent les visiteurs s'étonnent, la porte franchie, devant l’espace accueillant qu’ils découvrent. Plus haut, le troisième étage abrite un appartement lumineux, égayé de quelques tableaux colorés et d’un chat paresseux. Le soleil entre à pleins rayons dans la salle à manger. Une porte-fenêtre découvre un balcon où deux jardinières, suspendues au fer forgé, embaument le jasmin et la lavande. Le mélange de parfums et de couleurs apporte une touche de gaieté à l'ensemble. A l’intérieur, des piles de livres garnissent une table, un nombre incalculable de feuilles de papier gribouillées et raturées jonchent le sol et envahissent un canapé bleu. Il règne dans cet endroit une impression de tranquillité qui invite à la torpeur et à la méditation.
Par un jour chaud d’avril, le salon respirait la quiétude plus que d’habitude encore. Les fenêtres grandes ouvertes sur la clameur du printemps laissaient passage à un vent doux qui caressait le chat se prélassant au soleil. Son oeil narquois surveillait une colonne de fourmis traversant le balcon. Trop las pour tendre la patte, le matou se retournait, baillait et replongeait dans une somnolence bienheureuse. Un moineau se posa discrètement sur le bord d'un bac à fleurs. Il inspectait la terre, afin de dénicher quelque insecte en guise de déjeuner. Le temps s'écoulait lentement, la pièce était plongée dans un profond silence, uniquement troublé par le ronronnement du félin ensommeillé. L'oiseau taquinait un scarabée dissimulé sous un brin de lavande. Au loin quelques cloches résonnèrent. On entendait, sur la petite place publique cachée quelque part derrière la rangée de maisons, un enfant jouer à la marelle. Soudain attentif au bruit que lui seul entendit, le chat s’éveilla, s’étira et avança doucement vers la porte d’entrée. L’oiseau leva la tête, le scarabée suspendu au bec, secoué par les mouvements rythmés du volatile nerveux. Une dernière rumeur sur le palier et le moineau aussitôt prit son envol. Le chat miaulait et frottait sa fourrure sur le meuble de l’entrée. La porte s'ouvrit sur une femme et un homme. Ils pénétrèrent dans l'appartement. La femme parlait fort, l’homme baissait la tête, les traits tirés, l'air d'avoir chaud. Elle paraissait en colère. L’homme se dirigea d'un pas lourd vers la cuisine, ouvrit la porte du frigo sans ménagement et revint dans le salon, deux bières à la main. Il tendit une bouteille à la femme et sortit sur le balcon, sourd aux cris du matou affamé. Quand il le remarqua enfin, il s'adressa à lui.
— On causera plus tard, reste tranquille là, Kiliorge elle est en colère.
Il entendit derrière lui Kiliorge s’approcher.
— Yalennie, nom de dieu, ne bois pas aussi vite!
Yalennie se plongeait dans la contemplation de la rue en contrebas.
— Tu vas te rendre malade, comme l’autre soir.
Yalennie se retourna, hésitant à affronter le regard de Kiliorge.
— C’est bon, dit-il. Tu devrais en boire une bonne gorgée, Kiliorge, elle est bien froide.
Yalennie jouait avec la bouteille constellée de gouttelettes, passa un doigt sur le goulot et l’enfonça plus avant. Le doigt resta coincé. Il sourit d’un air heureux.
— Kiliorge, dit-il. Regarde ! Regarde ce que j’ai fait ! La bouteille, elle tient toute seule. — Yalennie, arrête tes conneries, tu vas encore te faire mal et il faudra appeler un médecin, ce n'est pas le moment, tu le sais bien. Regarde! Ton doigt commence déjà à gonfler! Arrête ça.
Yalennie tira sur la bouteille qui résista.
— J'arrive pas à la r’tirer, Kiliorge — Quel abruti! Donne-moi ça — Me fais pas mal Kil, vas y doucement. — Je ne vais pas te faire mal! Essaie de réfléchir si tu peux. Tu as toujours l'art de te fourrer là où il ne faut pas et de faire des bêtises. Tu te rends compte de ça Yalennie?
Yalennie baissa les yeux, il observait la bouteille tandis que son amie essayait d'ôter délicatement le doigt du goulot. Il hésita.
— Kiliorge? — Quoi? — J'ai encore oublié, dit-il. Quésqu'on va faire? — Yalennie! Je te l'ai expliqué cent fois! On va aller à un rendez-vous très important. Tu te souviens avec qui? — Non... je me souviens juste quand on écrit des histoires. — On a rendez-vous chez un éditeur, un monsieur qui aime bien nos histoires et qui va peut-être les publier. Tu te souviens maintenant? — Ah oui, nos histoires... moi aussi j'les aime bien nos histoires... mais quésqu'y va faire le monsieur? — Il veut nous rencontrer pour nous parler. Il veut savoir qui on est et puis il va nous parler d'un contrat, tu sais, un papier qu'on signe et en échange, il nous donnera des sous, de l'argent. Tu comprends? — Et dis moi, qu'est-ce qu'on va faire avec l'argent?
Kiliorge changea de position pour trouver meilleure prise sur la bouteille glissante.
— Yalennie, tu as oublié? Nos projets? Ce qu'on a envie de faire plus tard? — Je sais, je sais mais dis-moi encore... on aura une maison... raconte!
Kiliorge sourit, regarda Yalennie comme un enfant et, de sa voix la plus tendre, commença à parler.
— On aura une maison, pas petite mais pas trop grande non plus, avec un beau jardin et puis aussi un banc pour s'asseoir et écrire nos histoires en écoutant les oiseaux. Et il y aura des fleurs partout et on aura un chat. — Oui, c'est ça, un chat. Et, Kiliorge, on aura des moutons aussi, hein, dis, on en aura des moutons?? — Pas de moutons, on en a déjà parlé, mais on aura une vache, pour avoir du bon lait frais tous les matins. Et pour avoir tout ça, il faut de l'argent Yalennie, tu comprends ça? — De l'argent?? — Oui, il faut acheter la maison et puis aussi les animaux. Il faut avoir de l'argent pour faire tout ça Yalennie. C'est pour ça qu'on a un rendez-vous avec ce monsieur, pour qu'il nous donne de l'argent. — Oui, oui, je comprends... y va nous payer pour nos histoires. Et les moutons je pourrais m'en occuper hein, j'pourrais leur épiler leur laine? — Pas de moutons ! y’en a marre des moutons. Tu peux pas t'empêcher de leur parler et ça se termine toujours par des bagarres. — Oui mais c'est parce qu'y sont méchants les moutons avec moi, z'écrivent que des vilaines choses.
Kiliorge tira un grand coup sur la bouteille, Yalennie hurla mais le doigt resta emprisonné. Elle continua comme si rien ne s’était passé.
— Faut pas les écouter Yalennie, tu sais bien que les moutons c'est pas bien malin, ça réfléchit pas, ça passe son temps à manger de l'herbe et à la longue, ça leur monte un peu à la tête, déjà qu'ils sont ras de plafond à force de regarder par terre toute la journée. — Oui mais moi, pourquoi y m'ennuient moi? pourquoi y sont méchants comme ça avec moi, hein Kiliorge?
Yalennie pleurnichait en regardant son doigt.
— Parce qu'ils sont bêtes Yalennie. Tu dois pas leur répondre, tu perds ton temps, ils sont jaloux parce que tu écris de belles histoires et pas eux. Un mouton, c'est généralement gentil mais parfois, ça peut être bête et méchant — C'est pour ça que je veux les épiler, Kiliorge, poil par poil, j'te ferai de jolis pulls après et les moutons y s'ront tout nus, et toi tu seras au chaud quand on écrira nos histoires tous les deux. — Ben, on t’en achètera de la laine, Yalennie et tu feras de jolis pulls avec, je te le promets, mais pour ça, faut d'abord que tu apprennes à te taire quand y a un mouton qui t'ennuie, ça sert à rien, qu'à t'énerver et puis tu te fais du mal et un jour, tu vas frapper le mouton, il sera peut-être blessé ou même mort et on te mettra en prison et la belle maison avec les fleurs, les vaches et le jardin, on l'aura jamais. — Oui mais Sahkti et Killgrieg ils les insultent eux, les moutons! — Qui ?? Soupaulait et Patchworkman ? Sont pas malins non plus ceux-là et puis peut-être qu'ils ne rêvent pas comme nous d'une belle maison. — Killgrieg, si! — Killgrieg il nous joue la couseuse de texte et avant qu’il arrête son cinéma, on aura changé deux fois le toit de la baraque ! Et Sahkti, elle picole sec elle. Et elle aime bien ça, boire des bières et gueuler, Je te l’dis, moi, la Sahkti c’est une irlandaise à l’heure de la fermeture des pubs… Et Killgrieg j’en parle même pas… Des éponges, tu les vois s'occuper de moutons, toi ? — Moi j'suis sûr qu'ils aimeraient bien les épiler les moutons… — Ouais, ptêt bien qu'un jour ils en auront et qu'ils les épileront, mais en attendant Yalennie, pense à nos histoires et à notre rendez-vous chez le monsieur et à notre belle maison, plus tard... — Et… chuchota Yalennie.
Un sourire éclaira son visage. Il posa la tête sur l’épaule de Kiliorge.
— Et quoi ? — Tu veux pas m’raconter encore ? — T’raconter quoi Yalennie ? — Ben, pourquoi pour nous c’est différent des autres…
Kiliorge sourit à son tour.
— Tu te fous de moi hein ? — Allez ! Raconte-moi, s’il te plaît, comme tu l’as fait les autres fois !
Kiliorge reprit sa voix de conteuse.
— T’aimes ça hein ? Je vais te raconter et après faudra que je trouve du savon pour faire glisser cette satanée bouteille.
Sa voix s’adoucit encore.
— Les gens comme nous Yalennie, les gens qui travaillent à l’écriture, y a pas plus solitaires. Même en groupe souvent, ils se sentent seuls. Ils n’ont pas de chez eux. Ils croient appartenir au monde, mais le monde est trop petit pour leurs idées. Alors ils posent leurs peines et leurs joies sur le papier, pour eux-mêmes d’abord, puis parfois pour les autres ; mais c’est pas souvent qu’on les lit et qu’on les comprend. Ces gens là n’ont ni passé, ni futur, seulement un Ailleurs… — Mais nous c’est différent… — C’est ça oui ; nous c’est différent. — Pourquoi c’est différent pour nous Kiliorge ? Hein, pourquoi ? — Pour nous c’est différent parce qu’on écrit ensemble…
Excité, Yalennie l'interrompit.
— Parc’que… Parc’que… Toi tu m’as moi, et que moi je t’ai toi, Kiliorge, c’est ça hein ? Et qu’on sera jamais seuls, hein ? Et qu’si personne nous lit et ben nous on s’lira quand même…
Yalennie porta la main à sa poche en souriant. Kiliorge lui jeta un regard intrigué.
— Qu'es-ce que tu caches? — Rien Kiliorge, j'te jure!
Il prit un air désespéré.
— Yalennie, me mens pas. Qu'est-ce t'as dans ta poche? — Rien… — Montre-moi, allez… — J'ai rien Kiliorge, j'ai rien… sois pas fâché sur moi… — Bon sang, je suis pas fâchée Yalennie, je veux juste savoir ce qu'il y a dans ta poche — Tu me crieras pas dessus? — Mais non! — Promets! — Promis!
L'air penaud, la main tremblante, Yalennie sortit de sa poche une souris d'ordinateur et la montra à Kiliorge.
— Yalennie, enfin, j'ai déjà dit c'que j'pensais d'ça!! — J'ai rien fait d’mal… — T'allais le faire! Comme les autres fois! — Quelles autres fois? — Tu sais bien, fais pas celui qui se souvient pas. Les fois où tu vas en cachette te disputer avec les moutons! — C'est qu'à cause d'eux ça Kiliorge, tu sais bien qu'y font qu'm'ennuyer! — Et le poète amoureux? Tu l'as déjà oublié? — Quel poète amoureux Kiliorge? — Celui qui écrivait des poèmes d'amour à sa fiancée et que tu lui a dit toutes sortes de méchancetés parce que t'aimais pas ses histoires — Elles étaient pas belles ses histoires… — Il ne t'avait rien fait! — Il avait qu'à pas écrire des vilains mots comme ça… — Allez Yalennie, sois gentil, donne-moi cette souris — Non! — Yalennie…s'il te plaît — Qu'est-ce que tu vas lui faire? Elle t'embête pas quand elle est dans ma poche! — Yalennie, c'est pour ton bien. Tu dois comprendre ça. Ecoute, quand tu es en train de te disputer avec les moutons ou les poètes qu'écrivent pas des belles histoires, t'as la tête qui te tourne et puis tu deviens trop agité et t'arrive plus, après, à écrire avec moi.
Yalennie leva timidement les yeux vers elle.
— T'es pas fâchée sur moi Kiliorge? — Non Yalennie, je suis pas fâchée, donne-moi cette souris
Lèvres tremblantes Yalennie lui tendit la souris. Kiliorge partit la cacher dans une autre pièce. En revenant, elle lui sourit gentiment et se pencha tendrement sur lui.
— Avec tout ça, l'heure tourne, t'as pas faim Yalennie? — Je meurs de faim Kiliorge! — Qu'est-ce t'aimerais manger? — Je peux choisir ce que je veux?! — Ce que tu veux Yalennie! — Je veux une omelette! — Va pour une omelette — Avec des champignons! — On n'a pas de champignons — Mais j'en veux des champignons moi! — On n'en a pas... — Oui mais Loup, il en mange des champignons, même que c'est des morilles. — Normal Yalennie, Loup, il vit dans la forêt et les morilles, ça pousse dans la forêt. Là, on est en ville, y a pas de morilles qui poussent sur la route. — Mais j'veux des morilles! — D'accord, t'énerves pas Yalennie, je vais aller en chercher mais je peux pas tout de suite, j'dois d'abord décoincer ton doigt — C'est rien Kiliorge, je peux attendre un peu comme ça — Avec le doigt dans la bouteille?? — J'te promets que j'ai pas mal... enfin pas trop... je vais t'attendre, va vite me chercher des morilles! — Non, je dois d'abord enlever ce truc de ton doigt.
Kiliorge se dirigea vers la salle de bain, mais ne trouva pas le savon. Après avoir cherché partout, elle revint dans le salon.
— T'as pas vu le savon Yalennie? — Non Kiliorge — T'es sûr de pas l'avoir utilisé pour laver quelque chose? — Non, c’est pas moi qu’ai pris le savon, j’te jure. — Bon, laisse tomber ! J'vais en racheter en même temps que les morilles. Tu fais pas de bêtises pendant que je suis partie, d'accord? Tu touches à rien et tu vas t’asseoir avec un bouquin en m'attendant. — Oui Kiliorge, je bougerai pas, promis!
Kiliorge se dépêcha d'enfiler un veste légère, de prendre son sac et de descendre quatre à quatre les marches qui séparaient l'appartement du rez-de-chaussée. L'épicerie était à une centaine de mètres. En plus des morilles et du savon, elle pensait lui acheter un album illustré, pour lui faire passer le temps et le consoler de son doigt meurtri. Pendant ce temps, Yalennie toujours sur le balcon, respirait les senteurs des fleurs en pot, puis il vit le chat. Il s’assit sur une chaise et l'appela. Le matou fut bientôt sur ses genoux. Il le caressa et commença à lui parler.
— Toi le chat, t'es mon copain. Je sais qu’tu m'aimes bien, tu viens tout le temps contre mes jambes pour m’faire des caresses. On s'aime bien tous les deux, pas vrai? Pas comme Kiliorge et moi, ça non, c'est pas possible ça, mais presque pareil.
Le chat commença à ronronner en se frottant contre la main qui le caressait
— Parce que tu vois, Kiliorge, elle dit que c'est pour mon bien, moi j’veux bien la croire, j’sais qu'elle m'aime et qu'elle fait tout pour mon bien, mais elle m'a pris ma souris et maintenant j'en ai plus et j'en aimerais bien une. Et j'oserais pas aller au magasin. Killiorge, elle a dit que je devais pas bouger d'ici. Tu veux pas m'aider? T'en as pas une que tu aurais cachée quelque part? Allez, je suis sûr que t'as une réserve de souris planquée quelque part. Dis-moi où qu'c'est que tu les mets?
Le chat se tordait en tous sens sous les mains de Yalennie, heureux d'être affalé sur les genoux de cet homme qui passait son temps à le caresser. Il se tourna, se retourna, se mit sur le dos, offrant son ventre à gratter.
— Tu veux pas m'dire? C'est pas gentil ça le chat! Pourquoi qu'toi aussi t'es vilain avec moi? J'ai rien fait, moi! |
|  | | Sahkilltou
Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 4
 | Sujet: Re: Un jour un homme une souris Sam 7 Jan - 14:16 | |
| (partie 2)
Yalennie se leva brusquement, bouscula le chat et se mit à tourner en rond dans l'appartement. Il souleva les coussins du canapé, regarda derrière les fauteuils, sous les armoires, ouvrit les tiroirs du grand meuble de la salle à manger, farfouilla dans les papiers et… Un sourire victorieux déforma plus encore son visage ingrat. D'un geste maladroit, il saisit la précieuse découverte. Impatient, nerveux, Yalennie ne tenait plus en place. Il regarda la grande horloge, sembla hésiter quelques instants puis, n'y tenant plus, il s'installa devant l'ordinateur qui trônait sur le grand bureau. Il lui fallut peu de temps pour brancher la souris et se rendre là où il le désirait. Il se connecta sur le site, cliqua sur le fuseau de discussion qu’il avait lui-même crée. Il relut fébrilement les mots laissés par ses amis, envoya à son tour un message : "Youpiiiiiiii !!!!!!!!!! Qu’elle est belle la vie". Il retourna sur les mots crachés par les vilains et se prépara pour son sport favori ; la chasse aux moutons ! Les doigts de sa main libre virevoltant du clavier à la souris, fébrile, surexcité, Yalennie n'entendit pas la porte qui s'ouvrit. Kiliorge était dans le couloir de l’entrée, elle tenait un sac de morilles, une brique de savon et un magazine pour enfants emballé dans une pochette plastique. A travers celle-ci, on pouvait lire le titre de la revue "Oui-Oui et ses amis" et s'apercevoir qu'un mignon foulard jaune à pois rouges était offert en cadeau à tous les lecteurs. Kiliorge pénétra dans le salon, contente de montrer sa trouvaille à Yalennie, lorsqu'elle l'aperçut le nez collé à l'écran de l'ordinateur, les lèvres grimaçantes et la main virevoltant entre clavier et souris. Son sang ne fit qu'un tour et elle se précipita d'un pas rageur vers son ami.
— Yalennie, qu’est-ce que tu fais?!
Yalennie sursauta.
— Rien... tu... tu es rentrée? Tu m’as fait peur ! Je t'ai pas entendu! — Evidemment que tu n'as rien entendu! Tu es trop occupé! Qu'est-ce que je t'avais dit avant de partir?
Yalennie prit un air désemparé.
— Je... je me souviens pas Kiliorge — Je t'avais dit de rester tranquille! — Mais j'ai rien fait de mal! — Et ça? L'ordinateur? Et ce site? Et tous ces moutons qui bêlent? — C'est pas moi! J'te jure que j'ai rien fait! C'est eux qui arrivent en courant quand ils me voient! —Yalennie, y en a marre, ça suffit maintenant! — Mais Kiliorge... — On ne peut pas te faire confiance! Je t'avais dit de ne pas bouger! Tu sais qu'on a un rendez-vous important! — Je suis là, j'ai pas bougé... Dis... On l'a pas manqué le rendez-vous avec le monsieur important... — Non! Mais je t'avais dit qu'il fallait que tu restes calme avant d'y aller! Et toi, qu'est-ce que tu fais? Tu vas t'engueuler avec des moutons sur un ordinateur! T'es tout tremblant, tout transpirant, tu tiens plus en place tellement t'es à cran! Tu crois que ça va faire bonne impression, ça?! — Kiliorge, je me suis pas battu, juste un peu défendu quand ils ont commencé à m'embêter — C'est toujours pareil avec toi. Tu me fatigues Yalennie! Oui, tu me fatigues de plus en plus... — Mais Kiliorge... Kiliorge, tu sais ?... Les morilles, c’était pas obligé. J’peux m’en passer des morilles — J’m ‘en fous des morilles, Yalennie, et puis maintenant je les ai les morilles ! Trop tard! — Oui, mais j’pouvais la manger comme ça l’omelette… C’est pas important les morilles, t’as pas à t’embêter. — On parle pas de morilles là, on parle de mouton, on parle de toi qui fait toujours n’importe quoi !
Kiliorge s'affala dans le fauteuil situé à côté la chaise de bureau. Elle laissa choir le sachet de champignons, le savon et se mit à contempler la couverture du magazine, les yeux pleins de larmes. Yalennie observait d'un air contrit. Il hésita, ouvrit la bouche puis la referma, son attention fut attirée par le signal sonore d'un nouveau message dans la boîte mail. Il ne pu s'empêcher d'aller consulter son courrier et ce qu'il découvrit le plongea dans une excitation qu'il avait du mal à contenir. Il reprit ses clics frénétiques et se lança dans une diatribe écrite dirigée contre l'auteur du message. Kiliorge regardait du coin de l'oeil, se retournait à nouveau vers la figure si joviale du petit lutin de la revue, puis vers Yalennie. Ses yeux tombèrent sur le paquet de feuilles éparpillées sur la table basse. Un manuscrit. Leur manuscrit. Ces histoires écrites tous les deux, les mots de Yalennie mêlés aux siens. Ce pour quoi ils avaient rendez-vous chez l'éditeur dans moins de deux heures. Elle arracha l’enveloppe plastique du magazine, se saisit du foulard jaune. Elle enroula autour de ses mains les deux extrémités. Le tissu tendu, elle se leva et passa dans le dos de Yalennie qui s’activait sur le clavier. Ses yeux exprimaient un mélange de douleur et de détresse, la folie se propageait dans tous ses muscles tendus… Elle aperçut au bout du bras la bouteille pendue. Elle écoutait Yalennie psalmodier les injures qu’il écrivait. Elle relâcha la tension sur le foulard, souffla fort, étendit le bras jusqu’à la revue posée sur la table qu’elle roula en un bâton serré… Elle frappa violemment Yalennie, plus fort encore, de longues minutes, s’acharnant sur son partenaire étalé sur le sol, qui couvrait son visage de ses mains en pleurant bruyamment. Kiliorge pleurait, frappait, pleurait encore. Elle récitait d’une voix déformée par la détresse.
— On avait dit qu'on aurait une maison, pas petite mais pas trop grande non plus, avec un beau jardin et puis aussi un banc pour s'asseoir et écrire nos histoires en écoutant les oiseaux... et pas de moutons, parce que les moutons, t’as beau les tondre, la laine, elle repousse toujours... |
|  | | Sahkti

Age : 34 Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 12081 Localisation : Suisse et Belgique
 | Sujet: Re: Un jour un homme une souris Mar 12 Déc - 15:45 | |
| | VE a un an, ce texte est dans les archives, je ne devrais pas le remonter mais voilà, c'est dédié à des potes, c'est écrit avec mon homme, je me souviens comme j'ai transpiré tellement cet homme peut être exigeant et perfectionniste et... qu'il a raison de l'être! |
|  | | | Un jour un homme une souris | |
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