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Zone de transit

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Sahkti




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Inscrit le : 12 Déc 2005
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Localisation : Suisse et Belgique

MessageSujet: Zone de transit   Mar 17 Jan - 19:18

"Mesdames et Messieurs, dernier appel pour le vol 134 à destination de Genève. Les passagers sont priés de se présenter porte 4. Je répète, les passagers sont priés…"
Cohue ordonnée de ces hommes d’affaires endimanchés, de ces couples mariés rentrant d’une escapade reposante, de ces visages fatigués à l’idée du lundi qui s’annonce… Tiens, un couple d’amoureux, totalement inattentif à ce qui se passe autour de lui. Un sourire, un baiser. Puis la vie reprend son chemin. Une mamie montre à son petit-fils l’atterrissage d’un avion. Cris de joie et de terreur, rires en coin de mon côté. Puis le silence. Comme si la terre marquait une minute de pause. Un silence qui étonne, qui met mal à l’aise, qui réchauffe, qui pèse, qui salue… Qui salue quoi ? Le temps qui passe. Encore et toujours lui. Puis une sirène retentit, un italien pressé escalade les barrières, un enfant agité hurle son existence. Tout va bien, la vie est là, elle voulait juste respirer.
Respirer, souffler, s’arrêter de vivre quelques secondes, sortir de son enveloppe corporelle pour regarder ce que l’on est devenu. Repenser à ce petit bout d’amour émoustillé par l’arrivée d’un avion. Y lire la joie et l’innocence de la feuille blanche.
Et pleurer. Sans contrôler. Sans demander. Sentir des perles de pluie glisser délicatement vers le cœur, muettes et discrètes, juste perceptibles par le voisin silencieux, oui celui-là même plongé dans son journal. Vous ne l’aviez même pas remarqué mais lui vous observe. Il devine ces larmes et la tempête qui les a fait naître. Et vous voilà révoltée avec l’envie de lui demander de vous considérer comme un fantôme, invisible et donc sans importance. Mais son regard vous glace et vous emprisonne. Alors d’un geste discret, vous essuyez du revers de la main ces gouttes d’eau envahissantes. Presque honteuse, prête à vous excuser. Le regard fuyant vers le reste de la salle d’attente, retrouvant votre vieux fantasme de vous transformer en courant l’air tellement il vous semble être maintenant l’objet de l’attention de tous les passagers.
Tremblements secrets, léger mouvement de tête. Puis vous vous levez, juste pour bouger, vous dirigeant vers ces grandes fenêtres contre lesquelles vous allez coller votre petit museau. Plus personne ne vous voit, vous êtes à nouveau un point dans la nuit.
Allez… ferme les yeux et laisse toi aller. Mais en silence. Parce que ça ne se fait pas, parce qu’on ne doit pas te voir, parce que tu n’existes pas. Juste un partage entre toi et le ciel qui t’offre quelques-unes de ses plus jolies perles d’eau douce. Laisse les donc vagabonder, épouser ton visage et mourir sur ta gorge, se laisser bercer par le rythme de ta respiration et emporter avec elles tous ces secrets enfouis, ces cris contenus, ces morceaux d’existence, ces parcelles de chagrin. Le reflet des passagers endormis sur cette vitre souillée te semble si lointain. Tu te perds dans la nuit, là, tout au bout. Cette nuit qui t’a fait sienne, cette nuit qui te réclame, cette nuit contre laquelle tu luttes à chaque instant de la journée. Parce qu’elle n’est jamais loin, elle t’appelle, elle te veut, comme un animal blessé, comme une bête fauve tapie prête à bondir pour sauver son territoire.
Et les larmes de s’arrêter, le corps de se remettre à trembler, le cœur de s’évader. Oh oui, s’échapper, quitter tout cela, se balader sur les volutes d’une étoile filante, disparaître dans l’immensité de la voie lactée. Se coller contre ce morceau de verre pour se voir au travers. Se fondre dans des images, des visages. Défilement rapides de diapositives, succession d’émotions, étourdissement des sens, évanouissement de l’âme. L’instinct animal a pris le dessus, la bête est traquée, elle veut se détacher. Oui, mais se libérer de quoi ? De liens ? Quels liens ? Ceux illusoires dans lesquels elle avait placé tous ses espoirs ? Ceux de la vie qui ne tiennent plus désormais qu’à quelques fils ? Ceux de l’amour qui… Attends… tu te laisses emporter. L’amour ? Quel amour ? Celui d’un père pour sa fille ? Celui d’une enfant pour ses racines de sang ? Celui d’une maman pour des vestiges de vie prêts à éclater à tout instant ? Celui d’un médecin pour son patient ? Celui d’un fantôme pour des lignes dont la propriété ne sera jamais certifiée ? De l’amour ? Non, va t’asseoir, il va bientôt être l’heure d’embarquer. Range tes émois, fais la morale à ton esprit de s’être ainsi mis à divaguer, cloisonne ton cœur de guimauve qui aime tant se faire croquer. Allez, montre toi sage et grande, pas une petite fille qui se met à pleurer dans un couloir d’aéroport. Oui, c’est ça, fixe un point imaginaire et concentre toi sur lui, oublie les bruits autour de toi, fonds toi dans le néant. Oui, voilà, c’est bien. Il était temps ma fille, tu prends beaucoup trop de libertés. Penserais-tu donc exister? Trêve de plaisanterie, c’est le moment de se lever, d’espérer que le témoin de ta folie passagère, oui celui du journal, ne soit pas ton compagnon de voyage. Tu lui dirais quoi ? Rien, je crois, rien…
« Mesdames et Messieurs… ».
Allez, bouge toi, reste pas plantée là à rêver à des chimères de papier.
Se bouger, oui se bouger. Fuir, courir à toutes jambes, s’évader, s’envoler.
Mais bon sang, tu fais quoi là à ne pas vouloir te lever ?
Chut, tais-toi petite conscience, laisse moi encore quelques instants le rêve de mes illusions…
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