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| Auteur | Message |
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socque
Age : 46 Inscrit le : 07 Jan 2008 Messages : 1270
 | Sujet: Désert urbain Jeu 31 Jan - 7:44 | |
| Je trouve finalement assez réconfortant le spectacle de ces tours réduites par le Souffle au squelette de leurs murs porteurs. Ces gravats, cette déréliction générale me disent, et mon égoïsme s'en satisfait, que le monde aura pris fin avant moi.
Mais je ne comprends pas. Je marchais dans la rue, sur un trottoir populeux, quand m'a éblouie la lumière et que, par réflexe, je me suis jetée à terre. Puis le Souffle brûlant est passé sur mon dos. C'est si banal : pourquoi serais-je seule survivante ? Et même, à supposer, où sont les cadavres ? Pourquoi les artères ne sont-elles pas jonchées de corps à différents degrés de cuisson, harcelés par toutes sortes de charognards, mouches, rats, corneilles, vautours même ? Je marche depuis des jours ; où sont la faim, la soif, la fatigue ? Les animaux, les plantes ? À perte de vue, les gravats, le béton déchiqueté, les débris de verre, le métal aigu : un univers purement minéral.
L'hypothèse la plus probable, sans doute, est celle du fantasme ; quelques synapses égarés dans mon crâne fendu, broyé, béant, jettent leurs derniers feux avant extinction. Mais n'aurais-je pu m'offrir paysage plus plaisant pour mon agonie ?
*
La lumière est oblique ici ; le soleil à tout jamais jette un œil de voyeur sournois en passant sous les nuages. Peut-être la Terre est-elle comme Mercure dorénavant, toujours la même face exposée ; comme la lune relativement à elle. Mais il devrait y avoir des vents infernaux à cause de l'atmosphère surchauffée d'un côté et glacée de l'autre. Je ne sais même pas s'il y a toujours une atmosphère ! J'ai essayé de ne plus respirer : aucun problème. Il n'y avait pas de chronomètre à portée, mais j'ai pu compter jusqu'à plus de 2000 avant de me lasser. Certainement je suis morte ou tout comme, pourtant, quand je rencontre des débris, je dois toujours les gravir ou les contourner. Leur matière interagit bien avec la mienne, mais peut-être est-ce purement conformisme de ma part : je m'attends à devoir les écarter pour avancer. Il n'y a plus rien d'écrit nulle part. Je suis allée au Printemps qui était encore debout, parce que je savais où le trouver (le dessin des rues est encore reconnaissable). À l'intérieur, étonnamment intact, du vide. Les comptoirs du rez-de-chaussée sont bien là (les parties en verre et en métal), mais sans chapeaux, foulards, chaussures. Plus de bijoux fantaisie en plastique ; les flacons de parfum vides. Toute la chimie organique a disparu. Les escalators moulinent (mais oui !), la rampe de caoutchouc inexistante. Dans les étages, les tubes métalliques des présentoirs jonchent le sol de béton nu et moche, toute moquette envolée.
Alors qu'est-ce que je fous là ? Je donnerais cher pour voir un chien galeux (à défaut de chat ; un chat, ce serait carrément le paradis), même en photo. Les librairies ne contiennent plus rien. Dans les jardins publics subsistent les statues, les représentations humaines et animales dans la pierre. Je peux de même écrire mon nom en disposant des cailloux, mais si mon trajet éternel repasse plus tard par là, impossible de le retrouver, tout est revenu comme avant. Car je ne peux rester bien longtemps sans avancer ; j'ai essayé de m'asseoir sur une des chaises métalliques au Luxembourg, mais la bougeotte m'a très vite reprise et je suis repartie. S'allonger il n'en est tout simplement pas question, je crois que j'ai oublié les gestes nécessaires.
Je suis la goy errante.
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J'aimerais revoir l'océan. Il me semble – et sans doute c'est idiot – mais il me semble que, s'il y a de la vie quelque part dans cet environnement, je la trouverai là. Ah, marcher le long d'une plage en quête d'ophiures et de crabes, et même, n'ayant pas besoin de respirer, m'enfoncer dans les profondeurs de la mer ! (La mer, comment l’imaginer non grouillante ?) Ce n'est pas si loin, quelques jours ou quelques semaines de marche. Marcher ne constitue plus un effort et je ne dors plus ; aucun problème. (Je ne sais plus conduire et de toute façon les voitures, dépouillées de tous leurs éléments plastiques, ne sont guère utilisables.) Mais il m'est impossible de quitter Paris.
Il ne s'agit rien d'aussi dramatique qu'une barrière, un mur physique ou psychique contre lequel je buterais. Non. Simplement, à l'approche du poteau indicateur de limite de la commune (poteau où rien n'est écrit et d'où la peinture a disparu, je le reconnais à sa forme), ça ne m'intéresse plus de continuer dans la même direction. Je perds toute motivation, me laisse distraire par un mouvement imaginé (rien ne bouge jamais ici) et repars dans l'autre sens sans le faire exprès. Les quelques fois où j'ai fait volontairement demi-tour pour tromper cette malédiction, et continuer mon chemin, eh bien j'ai fait demi-tour. J'ai essayé toutes les voies de sortie de la capitale, même les plus ridicules ; l'absence de poteau indicateur ne change rien : à l'approche d'une limite que je suppose administrative, je tourne les talons.
Quel séjour austère. Si encore j'avais de quoi lire.
*
Mes compétences diminuent. Je crois. Évidemment, en l'absence de repères extérieur il m'est difficile d'en être certaine. Aucune trace écrite n'est possible, d'ailleurs la notion d'« écriture » commence à se faire floue. Comment s'appuyer sur sa seule mémoire, surtout dans un environnement que je soupçonne d'être onirique (plus précisément thanatique) ?
Mais tout de même. J'ai un souvenir si net d'avoir circulé à l'intérieur d'un grand magasin ! C'est là que j'ai vérifié mon hypothèse de la disparition de toutes les matières organiques... Désormais je ne peux plus entrer dans un immeuble, ni même avoir un élément quelconque entre le ciel et moi, toit d'abribus ou passage couvert par exemple. Heureusement qu'il ne pleut pas. Et puis je ne m'assieds plus ; je ne cesse de marcher, sans douleur, sans fatigue, sans vraiment sentir le sol. Mes chaussures ne soulèvent pas de poussière. Je marche encore et encore, reconnaissant de moins en moins d'endroits. Mes trajets se font au hasard et je ne retire aucun plaisir, jamais, du paysage. Sous un pont coulait de l'eau sans amour.
L'eau, je me la rappelle encore. Il y en a de grandes étendues qu'on appelle la mer où devrait s'être réfugiée la douceur. Je voudrais m'y arrêter enfin, m'y enfouir ; cela doit être tiède et nourrissant. |
|  | | Mano

Age : 39 Inscrit le : 17 Jan 2008 Messages : 199 Localisation : hyères
 | Sujet: Re: Désert urbain Jeu 31 Jan - 10:08 | |
| Bonjour,
Je me suis pris au jeu sans trop d'effort d'adaptation. Le lacher prise a eu lieu. Le plus difficile aura été d'accepter de n'être que dans une idée, hors de toute réalité. Un paysage.
Je ne sais pas si commencer par l'image de tours est très approprié car on pense obligatoirement (enfin moi) aux tours jumelles de New York et c'est un peu trop réel. Cela commence par une vraissemblance alors même que tout le texte est à mon sens (et fonctionne) lorsqu'il ne reste plus que le minéral, la narratrice ne devenant que prétexte à voir et sentir, à rêve (cauchemar ?).
Une phrase m'a vraiment gênée car à mon avis très en dehors du ton général :
Je suis la goy errante.
Je l'ai trouvée gratuite car cela introduit encore un élément référentiel là où tout repère est en train de s'évanouir. Ce n'est pas le cas pour le "Printemps" qui même s'il fait référence à un endroit existant reste assez neutre.
J'ai l'impression en lisant "je suis la goy errante" que vous vous faîtes plaisir, vous, l'auteur, que je n'assimile pas à la narratrice puisque la narratrice par définition n'existe pas, elle n'est que présence.
De plus le caractère apocalyptique du texte, presque génocidaire, et le terme "goy" par opposition à "juif" introduit sur un texte si court des interrogations qui ne sont pas développées et qui ne viennent (encore, une fois pour moi) que perturber ma lecture et qui m'ont fait sortir de l'ambiance générale.
Je ne sais pas si vous pratiquez la lecture de la bande dessinée mais je vous conseille la série GEN d'Hiroshima qui est l'histoire d'un jeune japonais au moment de l'explosion de la bombe et après. C'est un des témoignages les plus intéressants que j'ai lu sur le sujet.
Bien entendu, votre explosion à vous ne laisse pas de survivants et part sur quelque chose de complètement différent. Il ne s'agit pas là d'une question de survie mais d'une errance. C'est pour moi tout l'intérêt de ce texte.
Je n'ai pas grand chose à dire sur la forme qui se lit bien.
Reste la question de l'eau... beau rêve en tout cas. |
|  | | Arielle

Age : 62 Inscrit le : 02 Jan 2008 Messages : 1128 Localisation : Brocéliande
 | Sujet: Re: Désert urbain Jeu 31 Jan - 10:19 | |
| | On a envie de boire un grand verre d'eau et de caresser du regard le vert d'une pelouse quand on sort de cette lecture! On est vraiment embarqué d'un bout à l'autre dans ce cauchemar dont l'étreinte paraît sans cesse se resserrer… Une mort lente d'autant plus angoissante qu'elle n'est jamais nommée. Vraiment réussi! |
|  | | socque
Age : 46 Inscrit le : 07 Jan 2008 Messages : 1270
 | Sujet: Re: Désert urbain Jeu 31 Jan - 10:48 | |
| | Merci de vos lectures et commentaires ! Mano, je trouve votre remarque très juste à propos de la phrase "Je suis la goy errante" : je me la suis accordée pour le plaisir facile d'une chute "choc". C'est vrai que depuis cette phrase accrochait pour moi, mais je ne savais pas trop pourquoi. Votre analyse me paraît excellente ! Je vais trouver autre chose pour clore ce "chapitre". |
|  | | Leila Zhour

Age : 43 Inscrit le : 10 Jan 2008 Messages : 83 Localisation : Gironde
 | Sujet: Re: Désert urbain Jeu 31 Jan - 12:06 | |
| j'aime beacuoup le côté apocalyptique. ça me fait penser un peu simack, (demain les chiens), mais dans un tout autre ordre d'idée.
c'est intéressant cette idée de ne plus connaître la réalité des choses, la perte de toute certitudes, et la perte même de l'idée qu'on pourrait savoir ce qui est réel. Je ne suis pas sûre (point de vue très perso) que ce soit différent de ce que nous vivons chaque jours, mais nous, nous sommes sur de la réalité de ce que nous voyons. pourtant, on pourrait appliquer le même regard sur ce qui nous entoure, non?
en tout cas, c'est vraiment très fort ! |
|  | | outretemps

Age : 61 Inscrit le : 19 Jan 2008 Messages : 271
 | Sujet: Re: Désert urbain Ven 1 Fév - 11:09 | |
| | Je trouve cela impressionnant, et descriptif très bien"la goy errente" pour moi c'est ce qui sense le texte. Vu ce qu'on sait tous de ce qui est arrivé au juifs cela pourrait fort bien vouloir dire, en renvoyant aux images "archétypales" que nous avons gardées, que ça va être notre tour, que ce texte là c'est "notre tour "de fin de civilisation" complete pour l'occident goys et autres confondus. Nettoyage à blanc et à sec. Ca serait tout à fait dans le sens de l'histoire, faut pas leurrer. C'eût été, cette chose bien difficile à faire comprendre de toute autre manière d'aussi puissante façon. Si de votre part, socque c'est inconscient, cela témoigne d'autant plus de l'empreinte profonde que laissent dans nos têtes les inquiétudes qui nous poussent de partout , à regarder notre avenir. C'est dans ce sens parfait. |
|  | | pandaworks

Age : 15 Inscrit le : 25 Juin 2007 Messages : 4615
 | Sujet: Re: Désert urbain Dim 3 Fév - 3:59 | |
| Nous avons à ce sujet un beau film aussi:
"Pluie noire" de Shohei Imamura, distribué en France.
J'ai regretté que votre texte s'achève si tôt. "Goy errante" ne me dérange pas vraiment. De toute façon une bombe à neutron ne choisit pas ses cibles. C'est une arme universelle. |
|  | | à tchaoum

Age : 59 Inscrit le : 06 Mai 2007 Messages : 633
 | Sujet: Re: Désert urbain Dim 3 Fév - 10:24 | |
| J'aime bien. Pour les images, je reprends les premiers numéros de Métal Hurlant, et pour la musique, Claude Nougaro : "Que se passe-t-il ? J'y comprends rien. Y avait une ville, et y a plus rien..." Socque, vous comprenez bien que ces échos n'ont rien de réducteurs et ne désoriginalisent en rien votre texte, avec ses images et sa musique propre. Quant à la "goy errante", pourquoi pas, c'est une connexion, une équivalence, l'installation en vis à vis d'un mythe reflet... Ça n'apporte pas grand chose au récit, mais ça ouvre aussi sur un débat et ça réclamerait d'autres textes en parallèle. |
|  | | socque
Age : 46 Inscrit le : 07 Jan 2008 Messages : 1270
 | Sujet: Re: Désert urbain Dim 3 Fév - 16:15 | |
| | Merci de vos lectures et commentaires ! Non, à tchaoum, vous ne me vexez pas en parlant de ce que vous a rappelé ce texte, j'ai dit ailleurs que je ne voyais pas, pour utiliser une métaphore, en quoi dire qu'un effet ressemble à ses parents revient à nier son unicité d'être humain (et j'adore cette chanson de Nougaro !). |
|  | | socque
Age : 46 Inscrit le : 07 Jan 2008 Messages : 1270
 | Sujet: Re: Désert urbain Dim 3 Fév - 16:21 | |
| | Oh là là ! "qu'un enfant", pas "qu'un effet" ! Que pourrait tirer outretemps de ce lapsus ? |
|  | | outretemps

Age : 61 Inscrit le : 19 Jan 2008 Messages : 271
 | Sujet: Re: Désert urbain Dim 3 Fév - 17:14 | |
| | Outretemps ne dit rien du tout. Il a rien vu. Tournez manèges, roulez tambours, circulez y a rien à voir...C'est pas pour autant tombé dans l'oreille d'un aveugle. |
|  | | bertrand-môgendre

Age : 53 Inscrit le : 15 Aoû 2007 Messages : 2481 Localisation : en 2009, tu souriras.
 | Sujet: Re: Désert urbain Mar 5 Fév - 16:06 | |
| Mais je ne comprends pas. Je marchais dans la rue, sur un trottoir populeux, quand m'a éblouie la lumière et que, par réflexe, je me suis jetée à terre. Puis le Souffle brûlant est passé sur mon dos. Remanie cette phrase. La chronologie me semble un peu gauche, d'autant qu'elle marque le changement radical de la vie de ton personnage. Si tu aimes cette atmosphère surréaliste de désert urbain, jette-toi sur le livre de Céline Minard « le dernier homme » La grosse différence avec ton aventure, c'est la présence des cochons devenus maîtres du monde. Ainsi ton héroïne, la dernière femme, pourrait rencontrer ce dernier homme, et qui sait, concevoir un monde nouveau. |
|  | | Sahkti

Age : 34 Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 13675 Localisation : Suisse et Belgique
 | Sujet: Re: Désert urbain Lun 11 Fév - 17:40 | |
| Je me suis demandée en lisant "je suis la goy errante" si cette formule faisait référence à quelque chose qui m'aurait échappé ou faisait appel à une symbolique devant accompagner le texte, mais je n'ai rien trouvé et la phrase tombe du coup un peu bizarrement pour moi parce qu'elle induit une rupture dans le récit qui me fait aller voir ailleurs, histoire d'en apprendre plus. La formule ne me dérange en rien et elle exprime des références qui peuvent s'appliquer au texte bien sûr, mais voilà, je la trouve trop "posée" dans tout cela, presque trop simple.
J'ai également une interrogation avec la chimie organique qui revient à plusieurs reprises. On y inclut tantôt le plastique tantôt les matières animales, il y a là un curieux mélange.
De manière générale, un texte prenant, avec parfois, cependant, une impression de ralentissement dans le déroulement, à l'image sans doute de l'évolution de la narratrice dans ce monde nouveau. |
|  | | socque
Age : 46 Inscrit le : 07 Jan 2008 Messages : 1270
 | Sujet: Re: Désert urbain Lun 11 Fév - 23:25 | |
| | Pour répondre techniquement, la chimie organique inclut toutes les matières vivantes (donc les plantes et les animaux), et aussi les matières plastiques. La chimie organique est la chimie du carbone, ses composés sont à base de Carbone, Oxygène, Hydrogène, Azote (symbolisé N, ce qui est bien chiant). Il peut y avoir d'autres éléments me semble-t-il, mes études de chimie sont loin. |
|  | | Sahkti

Age : 34 Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 13675 Localisation : Suisse et Belgique
 | Sujet: Re: Désert urbain Mar 12 Fév - 10:17 | |
| | socque a écrit: | | Pour répondre techniquement, la chimie organique inclut toutes les matières vivantes (donc les plantes et les animaux), et aussi les matières plastiques. La chimie organique est la chimie du carbone, ses composés sont à base de Carbone, Oxygène, Hydrogène, Azote (symbolisé N, ce qui est bien chiant). Il peut y avoir d'autres éléments me semble-t-il, mes études de chimie sont loin. | Ha d'accord, merci! Chimie et moi avons toujours été ennemies! :-) |
|  | | mentor

Age : 30 Inscrit le : 12 Déc 2005 Messages : 10012 Localisation : complètement à l'ouest
 | Sujet: Re: Désert urbain Mar 12 Fév - 23:39 | |
| en l'absence de repères extérieur Chère socque, n'eût-il pas mieux valu écrire ici "extérieurS" ? :-))))))
Texte superbe à mon avis, très linéaire, visuel au possible, suggestif pourtant, et qui ne mène nulle part Il y a des sortes d'allégories à peine voilées qui me parlent De plus, j'ai appris au moins 3 mots de moi auparavant inconnus ;-) merci Oui, beau texte |
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