Parentèle

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Parentèle

Message  Janis le Mer 4 Jan 2012 - 18:18

Rentrant de l'école nous naviguions entre des champs jaunes, secs, pelés.
Il fallait passer devant une porcherie. Des chiens hargneux bondissaient contre la grille, en montrant les crocs. La grille était basse, nous avions peur, les trois petites filles du soir. La nuit nous entendions gémir les porcs.

Puis un chemin de terre serpentait entre deux prés carrés, avec au bout la maison qui semblait s'écrouler sur elle-même, toutes lumières éteintes. Souvent il n'y avait personne, la porte était fermée à clef, nous patientions dehors en silence, la nuit tombait, il faisait froid.

De l'autre côté, c'était une ferme, au bout d'un champ.
Une fille hurlait à intervalle régulier.

Parfois on la voyait marcher sur le chemin de terre, longtemps avant d'arriver sur le goudron.
Sa petite silhouette grossissait à mesure qu'elle approchait.
Elle pouvait avoir douze ans.
Elle était enceinte jusqu'au cou. Elle vivait avec un père et beaucoup de frères. Je n'ai jamais vu d'autre élément féminin dans cette ferme.

Souvent nous étions seules dans cette maison, le jour, la nuit.
J'étais l'aînée, je me débrouillais avec ce qu'il y avait dans le frigo.
Nous allumions toutes les lumières. Nous nous couchions toutes les trois dans mon lit. Nous étions petites. Nos parents ressemblaient à Mick Jagger et Marianne Faithfull. Ils se faisaient draguer où qu'ils aillent, toujours, partout.

Pour raconter cette enfance, il faut inventer des mots, des mots qui font se dresser les cheveux sur la tête.
Il faut voir les parents magnifiques, les ravissantes fillettes aux longs cheveux plein de nœuds, le jardin avec des flaques où croupissent des jouets. La beauté de nos parents nous coupait le souffle.

Ils n'étaient jamais seuls. Plusieurs femmes voulaient un enfant de mon père. Ils rentraient, tard, la fumée des cigarettes montait jusqu'à la chambre, les verres tintaient, puis commençaient les disputes. Je racontais des histoire à mes sœurs, elles s'endormaient, je restais les yeux grands ouverts et j'écoutais.

Il arrivait des choses épouvantables. Katy avait perdu son petit garçon dans une écluse, au cours d'une manœuvre. Une femme avait déposé ses enfants à l'école puis était rentrée se pendre. Peter avait tenté d'étrangler sa petite amie. L'agresseur d'Olga en Russie, un jeune homme de seize ans, avait été condamné à mort et exécuté. Le monde était un endroit très dangereux; je préférais mettre moi-même le réveil et descendre sur la pointe des pieds : nos parents étaient beaucoup plus jeunes que moi. Je préparais des tartines et je réveillais les petites. Nous déjeunions dans la cuisine au plafond bas, dans l'odeur du café et des cendres froides.

Le matin les porcs dormaient, les chiens aussi. La fille ne criait que l'après-midi. Ses frères nous envoyaient des éclairs lumineux avec un petit miroir. J'avais volé des jumelles dan sun supermarché, je les observais qui erraient, nombreux, dans la cour crasseuse. Il s'amusaient sur la voie ferrée qui longeait cet endroit, ils sautaient au dernier moment dans le fossé quand arrivait un train. Un jour je saluai de loin la fille. Elle me fit un doigt d'honneur.

Le midi nous mangions chez notre grand-mère. Elle nous faisait toujours le même repas. Elle avait trois pièces en enfilade, dans la vieille ville, un piano et deux chats. En face de chez elle aussi, une petite fille criait la nuit. Je pensais que les petites filles criaient beaucoup. Ma grand-mère avait prévenu la police, mais fut elle-même verbalisée pour tapage nocturne (J.S Bach au piano après 22 heures).

La vie était à peu près incompréhensible. Nous passions beaucoup de temps dehors, dans la terre de ce qui s'appelait le jardin. Nous avions le droit de fumer, mais pas d'avoir des poupées. Nos parents ne portaient jamais la main sur nous, ni pour consoler, ni pour punir. Grisés par leur succès, ils rayonnaient au loin, comme de froids soleils. Quand mes sœurs étaient malades, je leur mettais un gant sur le front. Moi-même, je n'attrapais jamais rien.

Ils nous donnaient des conseils : souriez aux inconnus, n'hésitez pas à rentrer tard le soir, sympathisez avec les voisins, allez chercher du lait à la ferme d'en face. Je les soupçonnais de vouloir nous supprimer.

De temps en temps notre mère nous lavait derrière les oreilles. Elle frottait fort, avec une sorte de rage. Ses cheveux blonds lui arrivaient à la taille. Elle était la dernière d'une fratrie de sept enfants, et n'avait que des frères. C'était un grand étonnement pour elle que d'avoir affaire à des filles.


(à suivre ? si je poursuivais et étoffais ce texte, je le présenterais sous forme de petits tableaux, un petit bloc par page, comme les briques d'une construction - et bien sûr j'ordonnerais un peu tout ça)



Janis

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Re: Parentèle

Message  Easter(Island) le Mer 4 Jan 2012 - 18:30

Ouip. A suivre.
Ce sont les bribes échevelées qui font tout le charme de ce travail, plutôt que des souvenirs trop bien ordonnés.

"nos parents étaient beaucoup plus jeunes que moi."
bravo !

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Message  Rebecca le Mer 4 Jan 2012 - 19:35

Ah oui, je suis lectrice janis. Un texte peu ordinaire et un ton très particulier.

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Re: Parentèle

Message  Lizzie le Mer 4 Jan 2012 - 20:35

Oui, à suivre, bien entendu. Tu as un vrai talent pour me plonger dans ton tableau.
Ceci dit, si tu poursuis vraiment, penses-tu bâtir une intrigue ? Parce que là, ça sonne bien comme un début, un commencement de roman noir, ironique et presque pervers, avec la ferme et les enfants.
Tu vois ce que je veux dire ? Je suis rêveuse, je voudrais te lire longuement... : )

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Re: Parentèle

Message  elea le Mer 4 Jan 2012 - 21:32

J’aime bien le côté décousu qui va comme un gant à des souvenirs, des petits sauts d’une bribe à l’autre avec les trois filles en fil conducteur.
Très envie d’une suite oui, plusieurs même.
Et j'aime beaucoup le ton.

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Re: Parentèle

Message  coline Dé le Mer 4 Jan 2012 - 23:16

Carrément fan, Janis !
Je viens de finir quelque chose qui a une certaine parenté avec ce texte, mais qui m'a pas mal déçue : "Fille noire, fille blanche" de Joyce Carol Oates, où elle parle de parents hippies flamboyants. Mais j'aime mieux ton texte !
Le côté décousu a beaucoup de charme, mais si tu fais du long, tu vas peut-être être obligée d'ordonner quand même, dommage !

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Re: Parentèle

Message  midnightrambler le Jeu 5 Jan 2012 - 1:04

She could clean the house for hours
or rearrange the flowers
or run naked through the shady streets
sreaming all the way.

Bonsoir,

Votre récit que j'ai beaucoup aimé me paraît faire étrangement écho aux quelques mots ci-dessus tiré de la ballade de Lucy Jordan ...

Amicalement?
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Re: Parentèle

Message  midnightrambler le Jeu 5 Jan 2012 - 1:06

Oups ... Screaming ...

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Re: Parentèle

Message  midnightrambler le Jeu 5 Jan 2012 - 1:07

Re-oups ... tirés ...

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Message  hi wen le Jeu 5 Jan 2012 - 2:19

j'aime pas les briques. les gens se croient obligés de les empiler, ou de les dépiler. pantois et fiers de leurs logiques façon puzzle.
ils pensent briques. ils bouffent briques. ils vous imposent un récit extatique d'eux mêmes briqué.

et puis il y a bricole ! qui est forte comme un alcool ! ah que j'aime bricole !




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Message  Lamarjo le Jeu 5 Jan 2012 - 10:02

Brrr... C'est glauque tout ça. J'étais scotchée.

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Message  Jano le Jeu 5 Jan 2012 - 17:33

Un avis mitigé. J'aime bien le côté absurde mais je suis moins fan de ce type de narration décousue, comme un empilement d'échantillons disparates. C'est le genre de texte qu'il faut relire plusieurs fois pour articuler correctement les éléments.
Et puis il y a ce passage qui renforce ma perplexité :"Pour raconter cette enfance, il faut inventer des mots, des mots qui font se dresser les cheveux sur la tête. Il faut voir les parents magnifiques, les ravissantes fillettes aux longs cheveux plein de nœuds, le jardin avec des flaques où croupissent des jouets."
Qui parle ? La petite fille ou un narrateur extérieur ? Si c'est la petite fille il me semble que ça ne colle pas, sa réflexion est surprenante. Si c'est une voix off, d'où vient-elle ? Je ne sais pas si je suis très clair mais j'ai été perdu à ce moment de ma lecture.

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Message  Louis le Ven 6 Jan 2012 - 18:47

Les adultes ont accaparé l’enfance et la jeunesse, ont délaissé l’état adulte dans lequel ils ont placé les enfants. C’est une histoire d’enfance volée, usurpée.
Ainsi la petite fille de la ferme est déjà femme, une mère bientôt :
« Elle pouvait avoir douze ans. Elle était enceinte jusqu'au cou ».
La narratrice, elle aussi, dans ses souvenirs est une jeune fille mère. Son comportement est maternel à l’égard de ses deux sœurs plus jeunes qu’elle.
Ses parents, à l’inverse, se comportent de façon infantile, pareils à de jeunes adolescents, « nos parents étaient beaucoup plus jeunes que moi. »

Ce monde de l’enfance dérobée est vécu avec effroi. Il est dépeint comme un univers dominé par la bestialité et la sauvagerie. Une porcherie et des chiens hargneux y tiennent une place de peur et de trouble.
La jeune fille enceinte se comporte comme une « sauvage » : elle ne parle pas, elle hurle, sauvageonne apparemment victime d’une sauvagerie incestueuse ; à un salut courtois, elle répond par un doigt d’honneur ; ses frères semblent des êtres frustes, grossiers, asociaux.
C’est un univers de cris et de gémissements : « La nuit nous entendions gémir les porcs. » ; « une petite fille criait la nuit ».
Le contraste est grand avec les parents qui, eux, semblent appartenir au monde de la musique et de la chanson, « Nos parents ressemblaient à Mick Jagger et Marianne Faithfull. », au monde de la beauté, « La beauté de nos parents nous coupait le souffle. », au monde social, « Ils n'étaient jamais seuls », au monde éloigné de cette vie désolée des enfants « dans la terre de ce qui s'appelait le jardin », coin perdu loin de la civilisation, voisin d’une porcherie.

Pourtant les échos venus de cet univers des parents font de lui un monde terrifiant, « Il arrivait des choses épouvantables », « Le monde était un endroit très dangereux », il y règne la violence et la mort.

Le monde adulte magnifié, « Il faut voir les parents magnifiques », n’est que sublimation des cris de l’enfance comme dans la musique et les voix déchirées ou orageuses de Marianne Faithfull et Mick Jagger, mais aussi la perpétuation de l’enfance non dépassée dans l’infantilisme.

Le monde des enfants privés d’enfance tout comme le monde des adultes privés de maturité apparaît dépourvu de joie et d’innocence. Partout la peur, la violence, la mort. Le seul moment rassurant, seul temps de réconfort et de paix dans cet univers si effrayant, est celui des histoires racontées le soir avant de dormir, « puis commençaient les disputes. Je racontais des histoires à mes sœurs, elles s'endormaient ».

Au fond, les histoires d’adultes sont des histoires infantiles et les histoires pour enfants sont des histoires d’adultes.

Continue, Janis, à nous raconter des histoires dans lesquelles résonnent toujours les cris de l’enfance, révélatrices de réalité, la dure réalité, mais avec cette part d’imaginaire et de beauté qui aident, comme dans les histoires pour enfant, à vivre avec cette réalité-là pleine de cris et de fureur, et donnent un peu d’humanité à l’inhumain, de sens à l’innocence quand la vie est « à peu près incompréhensible »
Une suite est attendue, oui…


Louis

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Re: Parentèle

Message  alex le Sam 7 Jan 2012 - 21:58

Quatre remarques :
– « aux longs cheveux plein de nœuds » : « pleins de » (« plein » en tant qu'adjectif (« rempli ») s'accorde toujours, sauf quand il se place avant le nom ET son déterminant (« plein les yeux ») ; s'il est adverbe (« beaucoup »), pas d'accord, bien sûr) ;
– « Je racontais des histoire » : « histoires » ;
– « un endroit très dangereux; » : espace avant le point-virgule ;
– « des jumelles dan sun supermarché » : « dans un » ;

et une ovation. Une écriture magnifique, subtile, étonnante dans ses trouvailles… J'en veux encore.

alex

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Re: Parentèle

Message  Janis le Mar 10 Jan 2012 - 10:42

Merci tout le monde, à Louis pour son analyse percutante, à midnight pour la chanson, à lizzie, rebecca, coline, elea, easter, lamarjo, alex qui m'encouragent à continuer, à hi wen qui aime la bricole (mais on aime aussi que la maison ne nous tombe pas sur la tête), à Jano enfin qui dit ses réserves sur le côté décousu, lequel est voulu mais je m'interroge aussi pour un récit plus long, tiendra-ce la route ? (celle qui parle dans le passage que tu cites est la petite fille devenue grande, la narratrice quoi)
donc, j'amasse des notes pour continuer.

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Re: Parentèle

Message  Narbah le Jeu 12 Jan 2012 - 9:22

Je suis super lecteur de la suite.
Le thème est excellent et fort.
J'adore le côté "bribes échevelées" comme dit Easter.
Il y a du souffle là dedans.
Je suis très curieux de voir où tu vas nous mener.
J'appréhende le glissement vers le pathétique.
Je ne vois pas comment tu vas faire pour sauver ces gamines.
J'ai peur de la suite. Je suis en risque de lecture.
Sauront-elles être gaies? Sauront-elles vivre ?
Comment vont-elles transcender ces parents libertaires et liberticides ?
Cette petite fille aura-t-elle la force de sauver ses sœurs ?
Saura-t-elle seulement s'en sortir elle-même?
Sont-ce les gémissements des porcs qui vont l'assister dans la construction de ses imaginaires ?
Etc.
Ce départ me pose déjà tant de questions !
Pour moi, ce n'est pas la forme qui m'empoigne, ce n'est qu'un outil au demeurant suffisant, c'est le fond : que va-t-il se passer ? Vite.
Ce serait ennuyeux que tu perdes ton temps à travailler la forme à ce stade.
Je veux connaître la suite. je n'ai pas le temps d'attendre que tu pinailles sur des coquetteries de texte.

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Re: Parentèle

Message  Suzie le Jeu 12 Jan 2012 - 20:20

J'adoooooooooooore !!!

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Re: Parentèle

Message  Phoenamandre le Mar 17 Jan 2012 - 21:10

C'est stressant, c'est mignon (pour l'ainée qui s'occupe des autres), c'est étrange, j'aime vraiment vraiment ! À continuer !!

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parentèle 2

Message  Janis le Ven 27 Jan 2012 - 23:09



Les choses étranges se poursuivaient : Pierrick avait été amputé parce que son lit avait brûlé; la petite sœur de quelqu'un était morte dans un incendie provoqué par ses frères; La mère de Lola avait sauté par la fenêtre, avec sa fille; à la sœur de ma grand-mère on brisa les poignets avant de l'étouffer. Une cousine marcha à la rencontre d'un train.
Une amie appelait son chien "Peut-être", et comme il se sauvait, elle arpentait les chemins en hurlant "peut-être ! peut-être !".

Nous avions beaucoup d'oncles. Chacun de mes parents avait perdu, très jeune, son frère préféré : une leucémie, un accident.

Côté maternel, c'était une horde sauvage et magnifique, des garçons à tomber par terre.
Souvent ils venaient visiter leur sœur : ils plantaient leurs crocs dans les viandes, buvaient tout le vin, et puis bientôt les tables étaient renversées, on s'insultait, on se menaçait, avec une rage joyeuse.

Côté paternel c'était moins festif. Tous les hommes, pères, oncles, grands-pères étaient morts dans les précédentes guerres, depuis 1870. Longue lignée de femmes endeuillées, de mères inconsolables, d'orphelins.

L'été, on nous emmenait en Bretagne, où notre grand-mère nous précédait.
Ma mère et ses frères restaient quelques jours avec leur progéniture, puis nous laissaient là deux à trois mois.

Ils allaient en bateau à Houat, Hœdic, Belle-île, Groix, Ouessant. Ils avaient le pied marin. Ils parlaient du phare de la Teignouse. J'écrivais ces noms dans un cahier, et je les apprenais par cœur.

Nous étions alors en vacance de tout. Notre grand-mère n'aimait pas cuisiner et n'avait qu'une petite pension de veuve : on pêchait des tourteaux avec des piquets de tente, et des congres, des crevettes, des bigorneaux. On se nourrissait ainsi. Si la prise était mauvaise, on allait s'acheter un cornet de frites à un franc, et cela irait pour la journée (+ coquillettes au beurre du soir).

Je retrouvais, parmi les autres, mes cousins préférés, des jumeaux, un brun, un blond.
Au brun, on avait retiré un mètre vingt d'intestin, son cœur avait cessé de battre presque une minute. Le blond avait eu le tympan crevé par la gifle d'un surveillant de la pension orthodoxe où ils grandissaient.

La dame du bureau de tabac nous laissait lui voler des bonbons.

Un été, nos parents ne vinrent pas nous chercher.
Mes sœurs et moi mettions des pièces sous les rails du train, espérant qu'ils en descendraient. Nous gardions les centimes aplatis dans une boîte en fer. On nous inscrivit à l'école locale. Au milieu de l'automne, sans un mot d'explication, ils nous récupérèrent et nous ramenèrent en Provence. Notre grand-mère promit de vite nous rejoindre. Dans le jardin de Bretagne, elle avait mis ses lunettes noires.

En Provence soudain, il fit très chaud au mois de novembre.
Une femme allait avoir un enfant de notre père, mais ce ne serait pas un frère, ni une sœur.
Ce serait quoi ?
Rien, ce ne serait rien. Ce serait juste l'enfant de cette femme (silhouette aperçue dans un fauteuil défoncé)

La beauté de mes parents me subjuguait. Après les nuits de dispute, je les voyais partir enlacés vers le petit bois derrière la maison. Leurs jeans semblaient avoir grandi directement sur leur peau, leurs orteils bronzés dépassaient de sandales en cordes. Ils allaient rayonnants, grisés par le succès. Je voulais être un garçon, ou au moins avoir un frère. Je priais Dieu : donne-moi un grand frère. Comme il ne m'entendait pas, j'observais à la jumelle les garçons d'en face. La fille ne criait plus. Elle promenait un affreux bébé dans une poussette, le long des champs. Quand nous nous croisions, elle crachait par terre. Je voulais la connaître.

Je me réveillai une nuit dans la maison silencieuse, et la peur me tomba dessus.
Avais-je entendu une souris, un petit oiseau tombé du nid, le vent ? Je me levai sans bruit et arpentai les pièces : personne.

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Re: Parentèle

Message  midnightrambler le Sam 28 Jan 2012 - 0:57

Bonsoir,

J'adore !
On hésite entre Groseille et Le Quesnoy ...
Le récit reprend un cours long et tranquille et l'on reprend son souffle ... pour tomber sur ce : "Dans le jardin de Bretagne, elle avait mis ses lunettes noires" qui vous plonge dans un abîme de perplexité délicieuse ... ou inquiétante !

Amicalement,
midnightrambler

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Re: Parentèle

Message  Rebecca le Sam 28 Jan 2012 - 7:43

Une saga familiale remplie de silences et de fureur, un récit sauvage, plutôt étrange, plutôt envoutant. La beauté sauvage d'un jardin en friche où la grande faucheuse vient souvent tailler dans le vif du sujet, rempli d'orties, de pousses vivaces et de fleurs fragiles.

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Re: Parentèle

Message  Phoenamandre le Sam 28 Jan 2012 - 8:04

Extraordinaire Janis. Ça fait plutôt peur comme histoire, le monde est inquiétant. Mais c'est raconté avec une telle légèreté que ça paraît normal, c'est un plaisir à lire et à découvrir.

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Re: Parentèle

Message  Hadé le Sam 28 Jan 2012 - 8:36

Encore une histoire dépressive. Vraiment, la France est la capitale mondiale de la dépression, à caractère suicidaire, bien entendu. Je n'aime pas ce sentiment de souci constant. Je préfère respirer la joie de vivre, même en ces temps difficiles.

Je n'ai pas dit, tiens-toi bien, que ton histoire était mauvaise. C'est un avis purement personnel.

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Re: Parentèle

Message  coline Dé le Sam 28 Jan 2012 - 15:22

A mon avis purement personnel :-)), tu tiens un super bon truc ! C'est magnifiquement désinvolte, ça a l'air léger, c'est d'une noirceur dorée, ça me fait baver d'envie !
Je ne suis pas du tout sûre du bien-fondé de ce que je vais dire - le souvenir est très ancien - mais ça me fait un peu penser à l'univers de Réjean Ducharme...

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Re : Parentèle

Message  Raoulraoul le Sam 28 Jan 2012 - 17:31

Bravo pour la spontanéité, les fulgurances, le style suit. Mais on attend autre chose, en plus, que le décalé, l'onirique, le paradoxe, le fantasme... A mon avis tout est trop dit, trop manifeste, on décroche car moi lecteur je suis projeté sur les rives du "pourquoi pas", de "la première strate sympathique d'écriture" soit, mais après la boîte sonne le creux. Je te dis tout ça peut-être parce que, moi-même, je suis passé aussi par cette case déjantée, maintenant j'ai soif d'autre chose. Merci pour ce bain de fraîcheur amère.

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Re: Parentèle

Message  Phylisse le Sam 28 Jan 2012 - 23:27

Je ne parviens pas à être emportée ou captivée, alors qu'il y a matière au regard de ce chemin de vie et des différents personnages.

Ce n'est pas un style sur lequel j'accroche, c'est trop décousu, haché. J'ai l'impression au bout d'un moment de lire des phrases mises bout à bout, de pensées jetées là au fur et à mesure de souvenirs jaillissants. Je perçois ce texte davantage comme un script, donc non fini, en devenir d'un texte plus écrit peut-être.

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Re: Parentèle

Message  alex le Sam 28 Jan 2012 - 23:46

Superbe ! Encore, j'en veux encore !

– « son lit avait brûlé; » : espace avant le point-virgule ;
– « par ses frères; » : idem ;
– « La mère de » : pas de majuscule après le deux-points ;
– « avec sa fille; » : espace avant le point-virgule ;
– « son chien "Peut-être" » : au lieu des guillemets droits, des guillemets français « et » ;
– « en hurlant "peut-être ! peut-être !". » : deux-points après « hurlant », guillemets français, majuscule au premier « peut-être » ;
– « Côté paternel c'était moins » : pourquoi ne pas placer de virgule après « paternel », quand plus haut on peut en lire une après « Côté maternel », par écho ? ;
– « Nous étions alors en vacance de tout » : « vacances » ;
– « (+ coquillettes » : non ! ;
– « un fauteuil défoncé) » point.

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Re: Parentèle

Message  Lyra will le Sam 28 Jan 2012 - 23:57

J'aime beaucoup Peut-être le chien, et pas mal d'autres choses aussi :0)
Les jouets qui croupissent, les parents plus jeunes que les enfants... cette idéalisation, admiration froide.

Le côté bribes ne me dérange pas du tout, au contraire.

J'attends la suite !

Lyra will

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Re: Parentèle

Message  Easter(Island) le Dim 29 Jan 2012 - 11:58

Sur cet extrait plus long, je retiens le rythme ; tous ces échantillons, ces anecdotes juxtaposées d’un quotidien cahin-caha, et puis tout un coup, l’évènement, la perturbation qui tombe sans prévenir : “Un été, nos parents ne vinrent pas nous chercher” ou “Une femme allait avoir un enfant de notre père “.
Et ça, ça n’est pas le fruit du hasard, c’est le résultat d’un travail de longue haleine, dirais-je, le résultat de qui maîtrise son écriture, de qui a trouvé son style, au grand bonheur de ses lecteurs.
Cela dit - avis tout personnel - à un passage plus fourni je préfère de courts extraits, comme un gâteau qu’on grignote par petits bouts gourmands, quand c'est bon comme ça, je crains de ne pas goûter chaque détail à sa juste mesure. Parce que mine de rien, tu nous bombardes d’informations, je m’en voudrais de ne pas les apprécier dans leur plénitude.

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Re: Parentèle

Message  Narbah le Dim 29 Jan 2012 - 18:19

Enfin, j'ai trouvé le temps de lire…
Je voulais être tranquille.

Toujours ce style au scalpel que j'aime énormément… sur le style, je ne dirai rien, il est impeccable, maîtrisé, efficace. L'outil est OK.

Toutefois…pour le récit…je te donne l'état de mes impressions de lecteur.

Pour le moment, ça tient la distance, mais j'ai maintenant le sentiment de lire un prologue. Ce que c'est peut-être.

Je veux dire par là que ces chutes successives (dont Easter parle très bien ci-dessus) et les re démarrages sur ces nouvelles informations dont tu nous bombardes (dont Easter parle très bien ci-dessus), provoquent —en tous cas pour moi— à chaque fois, une petite frustration.

Il y aurait là le sujet sinon d'un roman, au moins d'une nouvelle ou d'un paragraphe que je me dis. Est-ce qu'elle va nous en dire plus, est-ce que cette fatalité va s'expliquer, comment va-t-elle s'en sortir cette petite ?

De deux choses l'une : ou tu nous “plogue“ grave avec le surgissement prochain d'une action qui s'étale sur ton prologue comme de la couleur sur une esquisse, soit tu nous fais un coup pas possible que je ne vois pas encore venir.

La suite, la suite !

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Re: Parentèle

Message  Kilis le Dim 29 Jan 2012 - 19:51

J’aime beaucoup, beaucoup.

Tu parviens à créer une atmosphère à la prégnance exceptionnelle; elle s’insinue comme les bras d’une pieuvre …
A mon avis, si tu poursuis (et je t’incite à le faire car comme dit Coline " tu tiens là quelque chose ", donc si tu poursuis, tu devras tôt ou tard abandonner les bribes diluées pour passer à une action, un récit. Je rejoins donc Narbah : ceci est une sorte de prologue. Tu as posé trop de pétards pour que d’aucuns n’éclatent pas.

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Re: Parentèle

Message  lu-k le Lun 30 Jan 2012 - 11:51

Exactement comme certains m'ont paru dire fort justement. Attention : des bribes, des échos, des photographies juxtaposées, c'est très bien fait, mais il va falloir entamer une action continue, donner des réponses, un véritable élément perturbateur, sans pour autant que cet incipit paraisse déséquilibré avec le reste. Il faut trouver de la cohérence au niveau du rythme du récit, et je sais que c'est vraiment pas simple.

Sinon, pour l'instant, je ne peux qu'adorer. C'est mon truc, les histoires de famille. Ton style fait en sorte que ce ne soit pas grossier, que ce ne soit pas du procédé, du glauque pour du glauque, mais au contraire que toute cette étrangeté et toute cette noirceur veuillent vraiment dire quelque chose.

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