Petit pouvoir deviendra grand...

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Petit pouvoir deviendra grand...

Message  ubikmagic le Mar 17 Jan 2012 - 1:21

Je poste ici un extrait de mon roman, tel quel, sans le relire. Ainsi, si des défauts apparaissent, ils n'en seront que plus révélateurs. C'est intéressant d'avoir un point de vue extérieur.
J'espère seulement que je ne l'ai pas déjà mis ici. Cela fait un moment que je ne venais plus... Et puis, je suis si distrait !



... Un vendredi soir, en rentrant à la maison, j’eus confirmation de l’état de déliquescence de ma famille. J’étais entré sans faire de bruit car Ida était sur le perron, en train de lire la revue « Rasse ». Elle ne m’avait pas accordé un regard et je l’avais ignorée, pareillement. J’avais posé ma veste dans l’entrée et me préparais à monter quand j’ai entendu des voix. Je me suis approché discrètement.

Mutti était dans la cuisine et elle discutait avec notre voisine, Fräu Linge.

Je n’aimais pas cette femme, que je soupçonnais d’avoir des sympathies procommunistes ou en tous cas, des idées opposées au National – socialisme. Quelque chose me gênait en elle. Par exemple, lorsque je la croisais dans la rue, et que je la saluais en disant « Heil Hitler », elle me répondait simplement bonjour et son bras n’esquissait pas le moindre geste. Il me semblait lire de la crainte, de la défiance, dans son regard, surtout depuis que je portais très souvent mon uniforme. Elle détournait les yeux, en fait.

A travers la vitre dépolie, je distinguai leurs silhouettes. Je réussis à me glisser jusqu’à l’entrebâillement pour les observer. Elles étaient attablées et buvaient du cognac. Leur conversation consistait en un méli-mélo de récriminations à propos de tout et rien, animées d’un mauvais esprit. Elles regrettaient la disparition du SPD et des autres partis, et aussi ce qu’elles appelaient « les libertés », et qui selon elles, avaient rétréci comme peau de chagrin. Fräu Linge raconta que son mari avait assez mal vécu la dissolution de tous les syndicats. Selon lui, Hitler avait floué les travailleurs, malgré le respect qu’il prétendait leur vouer. Elles l’appelaient « le caporal Autrichien » !

Elles étaient là, à comploter, en vidant des verres. J’en conçus un mélange de dégoût et de colère. J’avais envie de les apostropher, les traiter d’alcooliques. Comment, mon père et plein d’autres se donnaient du mal pour redresser le pays, mettre en place un ordre nouveau, et elles ne trouvaient rien de mieux à faire que pleurnicher, jouer les nostalgiques et rester en arrière ? Leur contribution se bornait-elle à critiquer et lamper du cognac ? J’étais à deux doigts de faire irruption pour les remettre à leur place. Mais j’eus une autre idée : je retournai à la porte d’entrée, que je claquai. Puis, en faisant résonner mes bottillons sur le carrelage, j’approchai.

La bouteille avait disparu. Les verres avaient été rincés à la hâte et retournés sur l’évier. Ma mère, visiblement éméchée, m’accueillit avec un sourire maladroit, forcé, où je crus discerner de la culpabilité :

- Mon Wolfgang, te voilà ! Tu connais Fräu Linge, bien sûr… Veux-tu un chocolat, une tartine de beurre ? Nous parlions justement de toi, de ton avenir…

Je remarquai qu’elle se tenait au bord de la table, sans doute pour ne pas tituber. Je me forçai à la regarder bien en face, avec froideur, et répondis :

- Je n’ai pas faim, merci. Je monte à l’étage.

Une ombre passa sur leurs visages. Je sus en cet instant que je venais de marquer un point. La même question transparaissait : avais-je deviné, entendu ?

Oui, et bien plus qu’elles ne le croyaient.

Je me sentais, à cette minute précise, rempli du pouvoir, de l’ascendant que je venais de conquérir sur elles. Il y avait de la peur dans leurs yeux. Leur appréhension était palpable et elle m’emplissait d’un sentiment nouveau, fait de joie, de férocité, d’une sorte d’ivresse. Je n’étais plus un enfant. Maintenant, il fallait compter avec moi.

Sans un mot de plus, je grimpai les escaliers pour rejoindre mes quartiers.




Le lendemain, je n’avais rien à faire. Je m’étais accordé une heure de sommeil supplémentaire. Le temps était révolu où Mutti venait me réveiller avec des baisers sur les joues. A présent, j’avais une pendulette que mon père m’avait offerte, décorée aux armoiries du comté de Lippe. Je la faisais sonner les jours où il fallait arriver à l’heure. Le samedi, je traînais au lit, et Mutti, si elle désapprouvait, n’osait rien dire.

Ce matin-là, une impulsion me vint, pendant que je descendais.

Ida et Mutti déjeunaient silencieusement. Ma mère avait les traits bouffis, le visage un peu rougeaud. Je pris ma place et attendis. Elle se leva, posa un bol devant moi, mit du lait à chauffer. Lorsqu’elle me servit, elle en renversa un peu à côté. Par défi, je m’amusai à tracer, sur le bois foncé de la table, une croix gammée avec le liquide blanc et tiède. Mutti ne réagit pas. Elle avait sans doute appris à ne plus montrer ce qu’elle ressentait. Mais sa main tremblait en rajoutant une cuillerée de chocolat.

Je pris le temps de boire en mijotant mon coup. Ida avait fini, s’était levée. Nous n’étions plus que tous les deux. Mutti s’activait, me tournant le dos.

Me sentant prêt, je déclarai :

- A partir de maintenant, je prendrai le poste de radio dans ma chambre. Depuis des mois, plus personne ne s’en sert. Tu y vois une objection ?

Sans se retourner, elle me fit un vague geste de la main. J’avais gagné.

C’était presque trop facile.

( ... )



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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Easter(Island) le Mar 17 Jan 2012 - 8:59

Comme quoi tout est affaire de point de vue.
Pas de souvenir de ce texte, Ubik, et pourtant j'ai suivi tout ce que tu as posté de ton roman.

Juste une chose, ici : "Elles l’appelaient « le caporal Autrichien » !", j'aurais vu cela au singulier, "elle" pour Frau Linge.


Re bienvenue ici.

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Iris le Mar 17 Jan 2012 - 9:47

Une écriture claire, limpide. Des situations bien exposées. Arrivée à la dernière ligne, je suis déçue de ne pouvoir en lire davantage.

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Easter(Island) le Mar 17 Jan 2012 - 12:15

C'est vrai qu'il y a toujours cette frustration à la fin de passages qu'on trouve trop courts.

Iris, si tu veux te régaler et en lire davantage, il y a toute une série des textes qui constituent le projet de roman de Ubik dans le catalogue.

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Rebecca le Mar 17 Jan 2012 - 20:18

S't'horrible ! T'es maitre dans l'art de narrer avec la plus grande des délicatesses des histoires où l'horreur affleure à fleur de mot. Pfff des frissons de répulsion tant cet endroit cette époque me révulsent et des frissons de plaisir tant est subtilement décrite la cruauté apparaissante du jeune apprenti nazi , le bien nommé Wolfgang (le loup dans la bergerie et futur membre émérite du gang hitlérien).
Contente de ton come-back.

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Janis le Mar 17 Jan 2012 - 21:40

je ne connais pas le reste du roman ni des écritures dudit, mais c'est pas mal !
eh bien faut croire qu'en ce moment c'est famille je vous hais sur VE
ça donne de bons textes !

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  coline Dé le Mer 18 Jan 2012 - 16:12

Oui, c'est bien de te retrouver sur VE, Ubik, même si ton roman m'inspire toujours la même répulsion ( le sujet, hein, pas l'écriture qui est impecc !)

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  roro le Mer 18 Jan 2012 - 20:24

Très bon texte. Technique super maîtrisée, l'auteur nous amène là où il veut.
Le décor est bien planté.
L'écriture est non forcée.
Bonne progression psychologique, due en partie aux différents regards (interne/externe).

Ca me donne l'impression de voir un film. Il y a un certain savoir-faire de mise en scène ici.

On a l'impression d'assister en direct au développement d'un sentiment de domination (facisme?) chez une personne, c'est très intéressant, ça apporte quelque chose au lecteur.





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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  alex le Mer 18 Jan 2012 - 21:48

ubikmagic, voici une (mini) correction orthotypographique. Je peux, si vous le souhaitez, proposer mes services de relecteur :
– « ... Un vendredi soir » : ce ne sont pas les points de suspension conventionnels « … », qui s'obtiennent grâce à la combinaison Alt + 0133 sur le pavé numérique ;
– « d’avoir des sympathies procommunistes » : plutôt « pro-communistes » ;
– « des idées opposées au National – socialisme » : « national-socialisme », en minuscule, sans espace avant et après le trait d'union, qu'il ne faut pas confondre avec le tiret demi-cadratin que vous employez ;
– « A travers la vitre dépolie » : « À » (accent sur la majuscule, Alt + 0192) ;
– « et elles ne trouvaient rien de mieux à faire que pleurnicher » : « que de pleurnicher » ;
– « - Mon Wolfgang » : pour les dialogues, il convient d'employer un tiret cadratin « — », accessible à partir de la combinaison Alt + 0151 ;
– « - Je n’ai pas faim » : même remarque ;
– « A présent » : « À » ;
– « - A partir » : tiret cadratin et accent sur la majuscule ;
– « ( ... ) » : pas d'espace après la parenthèse ouvrante ni avant la parenthèse fermante ; les points de suspension sont incorrects.

Je salue en tout cas une écriture qui n'a pas perdu de sa qualité.

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Louis le Jeu 19 Jan 2012 - 19:50

Dans cet extrait, Wolfgang juge sa famille en état de « déliquescence » : son père est absent, sa sœur lui manifeste de l’indifférence, sa mère boit et semble récalcitrante à rentrer dans l’ordre, celui du nouveau régime, nazi.
La famille paraît, aux yeux de Wolfgang, dans un état de désunion, de désagrégation, de déclin et de désordre. Elle est à l’image de la société telle qu’elle est perçue par les nazis et qui justifie leur prise de pouvoir afin de « redresser le pays, mettre en place un ordre nouveau ».
La solution qui doit permettre le redressement dans la société politique, l’établissement d’un pouvoir fort, doit être la même dans la famille. Wolfgang tente donc une prise de pouvoir dans le cercle familial, et y réussit par rapport à sa mère.
Il était encore sous son autorité, dans la position de l’enfant obéissant ; dans cette scène, il échappe à cette tutelle et s’impose. Ainsi, ses désirs deviennent des ordres, comme en témoigne son appropriation du poste de radio sans « objection » de la part de la mère qui n’ose plus refuser.
Pourtant, ce n’est pas par ses capacités propres d’autorité que Wolfgang s’impose, mais par ce qu’il représente. En l’absence du père, il tient lieu du nouveau pouvoir politique ; la crainte inspirée aux deux femmes, sa mère et la voisine, par sa survenue inopinée, est d’abord la peur provoquée par le nouveau pouvoir intolérant, alors qu’elles adressent des critiques à ce régime liberticide. A travers Wolfgang, c’est l’hitlérisme qui s’impose, domine, et suscite la crainte.
Le fils sait toutefois jouer sur le sentiment de culpabilité de la mère, apeurée qu’on la suspecte d’un alcoolisme, signe de dépravation et de décadence.
Lui goûte une autre « ivresse », celle du pouvoir. La force qu’il manifeste n’est pas une force d’âme, pas une puissance de l’esprit, ou d’une personnalité, mais la force brutale et violente de ce qu’il représente, le nazisme dans lequel sa personnalité s’est fondue.
Sa volonté de prendre une ascendance sur les deux femmes s’exprime jusque dans son comportement qui consiste à « monter à l’étage". « Je grimpai les escaliers pour rejoindre mes quartiers » : écrit-il. Il s’agit de marquer son statut, en haut, au-dessus, dans une position supérieure.
Très bon extrait, aussi bon que les précédents, Ubik. Content, en ce lieu, de croiser ta prose à nouveau.



Louis

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Lizzie le Jeu 19 Jan 2012 - 20:36

Bonjour Ubikmagic,

Je ne connais pas ton écriture, c’est une belle découverte.
Le fait d’entrer comme ça dans un extrait de roman est intéressant. Une première chose, d’emblée : aucun souci avec ton style. Tu maîtrises, c’est clair. C’est difficile d’apporter un commentaire qui puisse t’être utile : tu as un monde, je ne fais que l’entrevoir. Le choix du héros étonne, mais pourquoi pas ?

Quelques remarques au fil de ma lecture :

-Ida ? qui est Ida ? [j’ai compris ensuite avec le commentaire de Louis]

-« Quelque chose me gênait en elle » : le verbe gêner m’étonne. Je ne sais pas quel sens lui donner, ici : « Constituer un obstacle, une entrave à l'activité de quelqu'un ou au fonctionnement de quelque chose » ou « Provoquer (chez quelqu'un) un sentiment de confusion, une contenance embarrassée, (le) mettre mal à l'aise » ? Le héros n’a pas l’air mal à l’aise, ni confus. Plutôt méprisant.

-Leur conversation consistait en un méli-mélo de récriminations à propos de tout et rien, animées d’un mauvais esprit. Quelque chose coince pour moi dans cette phrase, sur « animées ». La virgule, peut-être ? (je précise, comme on ne se connait pas, que je ne suis pas du tout littéraire de formation, mes avis sont totalement « empiriques et subjectifs »). Ou peut-être l’idée que des récriminations sont généralement des reproches amers, d’où un double emploi avec « mauvais esprit » ?

-« Veux-tu un chocolat, une tartine de beurre ? » : j’ai un doute : quel âge a donc le narrateur ?

-« Mais sa main tremblait en rajoutant une cuillerée de chocolat. » : pas fan du « mais » en début de phrase, un peu théâtral. Ou alors, c’est le trait de cette phrase qui est trop appuyé. Je pense qu’on a compris à ce point du récit.

Sinon, j’ai trouvé cet extrait très bon dans ce qu’il laisse entrevoir de la situation. Bravo, et bon courage pour cette œuvre !


Lizzie

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Re: Petit pouvoir deviendra grand...

Message  Ratz19 le Lun 23 Jan 2012 - 6:18

À quand ce roman ? Je ne sais pas si j'ai bien fait de lire cet extrait avant d'aller dormir, mais tu racontes très bien. Je tenterai d'aller lire d'autres extraits en fin de semaine prochaine, par le catalogue.

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