VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

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VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 17 Avr 2008 - 22:12

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Je vous propose ici de faire connaissance avec Melchior Aperghis, détective privé. Selon la réception par les lecteurs de ces premières pages, je posterai au compte-goutte la suite de ses aventures.




VÂYÛ (I)

Une algue appelée Oorvi.



On pourrait décrire de mille et une façons les hommes et les femmes attablés tous les jours dans ce petit café littéraire, on pourrait connaître les us et les coutumes de chacun d'eux, savoir par le détail ce qu'ils avaient coutume de manger ou de boire, on irait même jusqu'à établir les liens qui les unissaient à ce lieu, nul ne saurait apprécier l'extraordinaire mesure de l'expérience vécue ici par Melchior Aperghis, à convier ses clients, année après année à sa table pour un premier rendez-vous, et à celui-là seul, il en avait fait une règle dès le début. Une tasse de café entre les doigts, Melchior attendait calmement l'annonce d’un nouveau séisme, caché plus ou moins profondément au cœur de chacun de ses visiteurs, et dont l'onde de choc, au lieu de pulvériser le charmant estaminet en de terribles convulsions, parvenait la plupart du temps aux oreilles de Melchior en vagues silencieuses, qui conféraient à la détresse, à la mort parfois, une douceur inattendue, pendant que les vertiges de Virginia Woolf, les fêlures de Cassavetes déposaient, de ci, de là, silex, pétales, lichens, dans les torrents des voix.

Ce qui rendait surtout l'expérience de Melchior indicible, c'était que, dans le même temps où celui-ci découvrait son interlocuteur, il invitait en esprit quelqu’un qu’il avait rencontré ici, surprenait un détail qui déroulait aussitôt le fil d'une ancienne conversation, un fil croisait un autre fil, et là, poussé par des forces qu'il ne cherchait jamais à maîtriser, le détective tissait jusqu'à l'étourdissement un enchevêtrement d'existences, alors que son nouveau client n'entendait rien d'autre que son propre récit, ne voyait rien d'autre que le céladon jaillissant de différentes manières de ses iris, Dont tous ceux qu'il croisait se plaisaient à saisir des fragments de matière incandescente, indépendamment du sentiment qu'ils éprouvaient pour le détective lui-même, d'ailleurs, simple gardien de ce trésor de lumière qui ne lui appartenait pas.

D'aucuns penseront alors que Melchior doit être un personnage aux dons étonnants, pour être capable de naviguer à la fois dans les méandres de passés divers tout en décryptant le présent d'un inconnu aux multiples facettes, et ceux-là auront tort, car l'homme qui s'offrait à une telle ivresse se perdait en d'absconses et virtuelles constellations, tracées entre murs et tables, visages et miroirs, lampes et chaises, si bien que cet homme là n'avait presque rien perçu du drame répété en sourdine pour lui, et à l'issue duquel il ne pouvait évoquer que les évènements cruciaux, à l'acte I, telle chose, à l'acte II, telle autre, et ce handicap ponctuel l'obligeait à organiser un autre rendez-vous quand, le cas échéant, les inconnus toléraient cette étrange infirmité et acceptaient de lui narrer une seconde fois leur histoire, jamais tout à fait la même, pourtant.

Cette deuxième rencontre avait alors lieu dans son bureau. Gracieusement, il va de soi. Mais toutes les règles ont leurs exceptions, et celle dont il vient d’être question, qui n’en avait jamais souffert jusque-là, allait connaître plusieurs transgressions d’un seul coup, matérialisées un beau matin d’hiver par un être ligneux, une herbacée faite femme. Une algue, avait tout de suite pensé Melchior, la première fois qu’il la vit. Exposer son cœur sur une table de café, fût-il philosophique, accepter de le voir peut-être saigner devant des gens qui n’ont pas traversé sa vie, la jeune femme, à l'autre bout du fil, ne voulait s’y résoudre. Et ce n’est pas en invoquant la table la plus discrète, réservée pour Aperghis en ces occasions, isolée près d’une bruissante volière, ni en vantant l’amabilité tout effacée de Nils, le maître suédois des lieux, que Melchior avait pu la convaincre de profiter de la lumière de cet endroit magique, distribuée généreusement par une immense verrière, que Nils était fier d’avoir conservée, au prix d’une lutte acharnée avec l’architecte qui avait rénové la place. La proposition de Melchior fut tout simplement emportée par la voix de l'inconnue, dans des rouleaux d'exclamations et de consonnes.

Ce fut donc dans son bureau, rue des Gentilshommes, que la jeune Indienne apparut pour la première fois à Melchior, après avoir poussé la porte, toujours ouverte en sa présence, et peu importe ce qu’elle allait lui raconter, pensa-t-il à son entrée, pourvu que le temps s’étirât lentement sur les myriades de boucles qui ornaient sa chevelure, dont le portrait se superposa un instant aux tours de la cathédrale Saint-Corentin, la haute fenêtre XVIIIe ayant certainement eu beaucoup de plaisir en offrant son cadre à ce tableau éphémère. Melchior apprécia ce dernier depuis un recoin de la pièce, où il était en train de tourner autour d'un ensemble hétéroclite de métal et de galets, dans un souci particulier d'assemblage qui le préoccupait. Il adressa un geste vague à la visiteuse, en forme d'invite, en direction d'un des deux fauteuils fatigués de la pièce. Le détective, qui avait souvent vu ses clients s’affaler dans le fauteuil anglais, confortable, écarlate, attendait du coin de l'œil d’être une nouvelle fois éclaboussé de son vieux sang. Inutile de dire que le cuir ne cilla point, que pas une goutte de sang ne se répandit. L’inconnue semblait avoir calculé au plus juste le ploiement de son dos, le pliement de ses jointures, pour s'asseoir sans heurts, sur le bord du siège. Là où s’installent les gens pressés. Ou ceux qui redoutent de tomber sous l’influence pernicieuse de la mollesse, propre à vous dépouiller de votre orgueil, de vos réticences.

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apoutsiak

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 17 Avr 2008 - 22:14

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VÂYÛ (II)


Le détective cessa subitement une action pour se tourner vers la jeune femme, en une diagonale parfaite de la pièce, à quelques mètres de lui :
– Ai-je bien compris, lui demanda-t-il, que vous habitez quelque part en Inde et que je devrais m'y rendre si j'acceptais d’enquêter pour vous ?
Elle confirma de la tête, puis une question lui traversa l'esprit à son tour :
– Parlez-vous anglais, monsieur Aperghis ?
– Of course, répondit-il de son accent le plus oxfordien. Comme de nombreux autres métiers, le mien s'internationalise, poursuivit-il dans la même langue. J'ai fait divers stages de perfectionnement. En anglais, surtout, mais aussi en espagnol, en italien et, dans une bien moindre mesure, en portugais. Heureusement que vous n'êtes pas russe, je ne fais que le balbutier.
– У меня есть брат и сестра*, énonça clairement la jeune femme, un pli malicieux au coin des lèvres.
– Сестру зовут елена**, rétorqua Melchior du tac au tac, avec une aisance qui le surprit lui-même.
Pour la première fois, Melchior entendit son rire. Une main devant la bouche pour lui interdire tout excès. La tête légèrement penchée en arrière. Un pur ravissement que de contempler cette présence délicate, près de lui, bercée par des bras millénaires. Il n'osa pas se demander quel homme verrait la dernière algue se promener sur terre. Il se souvint d'une question :
– Trouverai-je des galets, chez vous ? Y a-t-il des plages de galets où vous comptez me conduire, madame Amanda ?
– Ânandam, corrigea-t-elle en écarquillant les yeux. Je suis originaire du sud de l’Inde.

* J'ai un frère et une sœur. ** Ma sœur s'appelle Hélène

À l’énoncé de la question, déjà, le dos de la jeune femme s'était raidi, et ses pensées allèrent droit à l’ami qui lui avait chaudement recommandé le présent enquêteur. Elle eut cependant la présence d’esprit de répondre assez vite :
– La côte du Tamil Nadu, l’état de l’Inde où je réside, abrite plutôt des plages de sable. Pour le bonheur des touristes, regretta-t-elle d’ajouter, ce qui pouvait passer pour une tentative de séduction.
– C’est bien dommage, dit la voix douce et rêveuse du détective, avant de retourner à son manège. Cette fois, il ôta en grommelant un galet noir du fil métallique qui l’enserrait et alla, paume ouverte, le présenter à la jeune femme.
– La plupart des gens ne jettent aux galets qu’un œil distrait, fit remarquer Melchior. Ils ont tort. Ils se privent d’incomparables poésies. Aussi émouvantes qu’innombrables. Regardez celui-ci. Attentivement. Cette courbe pure, cette couleur. Mais peut-on parler de couleur, sur cet espace nu et sans fond ? C’est un des secrets des galets, madame…
– Ânandam, intervint-elle avec précipitation, avant qu’il ne tordît à nouveau le cou à son patronyme. Le détective se figea un moment avant de l'observer, tel un médecin interrogeant des yeux un patient démuni.
– C’est un de ses secrets, Madame Ânandam. Ânandam, Ânânda, c'est bien la Béatitude, la Félicité, en sanskrit, non ?
La visiteuse ouvrit grand la bouche, interloquée. Elle faillit dire quelque chose mais elle se retint.
– Vous pouvez y plonger toute votre pensée. Je veux parler du galet, bien sûr. Il l’absorbe (son poing s'empara d'un coup d'une chose invisible), comme un trou noir le fait pour la matière qui l’environne.
Madame Anandâm mit beaucoup du sien pour admirer avec déférence le petit caillou ovale, pendant que Melchior agitait curieusement ses bras, à cause de ce qu'il se préparait à dire :
– On m’a poussé. Pour devenir détective, je veux dire. Moi je voulais être sculpteur. Je n'ai jamais pu en vivre, alors je m’exerce quand je peux. Un jour, peut-être. Je n’ai toujours pas trouvé le moyen idéal de composer un ensemble avec les galets que je choisis. Je cherche pour eux un corps invisible, à l’image de l’illusion qui relie les étoiles d’une constellation. Voyez, lâcha-t-il d'un ton nouveau, désignant la structure d'un geste qui imprima dans l'air son découragement. J’ai bien essayé le fil de nylon, mais le résultat est très décevant. À cause des galets de grande taille, en particulier.
Son corps s'anima sans crier gare, quitta le coin de la pièce pour se planter face à la jeune femme, surprise.
– Permettez-moi de vous offrir… un voyage, annonça le détective d'une voix sibylline. Je peux conduire en un clin d’œil, dans les pays suivants : Mexique, Kenya ou Vietnam, faites votre choix. Sans réfléchir, dit-il dès qu’il vit la jeune femme soupeser les choses. Le Mexique surgit assez tôt de ses lèvres, mais la jeune femme écartait encore les bras et secouait la tête d’étonnement. Il était clair que l’homme au profil aquilin qui était à côté d’elle était singulier et dégageait une énergie vitale, communicative. Il éclaira sa lanterne en lui montrant fièrement sa machine à café flambant neuve.
– Dix-neuf bars, lança-t-il à la jeune femme qui souriait. Déjà à l’œuvre au percolateur, Melchior félicita la jeune femme pour son choix, qu’il dit équilibré, et cette dernière comprit quelle sorte de voyage elle s’apprêtait à faire. Du pays promis, elle eut très vite un aperçu, Melchior partageant avec elle la partie odoriférante du voyage depuis un coin de la pièce, près de l’une des fenêtres, où il tournait en soliloquant autour d’une sculpture en devenir. Puis, se ressaisissant :
– Mais, je vous ennuie peut-être, madame, vous n’avez que faire de mes galets.
– Pas du tout, se surprit à répondre son interlocutrice, pas du tout. Votre histoire de galets m’a troublée, je vous l’assure. J’y réfléchirai à tête reposée, mais là, en cet instant, la raison de ma visite m’empêche de m’y consacrer.

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apoutsiak

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 17 Avr 2008 - 22:20

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VÂYÛ (III)



J’étais l’épouse d’Eprom, balança-t-elle sans transition au nez du détective, se demandant si cette assertion parlait d’elle-même à son interlocuteur, dont elle guetta la réaction. Elle ne se fit pas attendre. Déjà, l’éclat de son regard avait varié, par un phénomène de magnitude qui s’accordait souvent avec ses impressions et qu’il ne maîtrisait pas, en cet instant vers des grandes profondeurs de vert. Peu de personnes savaient interpréter cette personnelle cosmographie. Seulement six, en fait. Ses parents. Sa sœur, Hélène. Flavio et Erwan, ses amis d’enfance et Chloé, son assistante.
– Eprom, Eprom, Eprom susurra Melchior en boucle pour titiller sa mémoire. Une lueur se fit. Joachim Eprom ? demanda-t-il d’un seul jet. L’écrivain ?
– Oui, répondit la visiteuse. Vous le connaissiez ?
– Personnellement non, répondit Melchior, mais, de son vivant, il aurait fallu être ermite pour ne pas tomber sur son nom au moins une fois, ajouta-t-il, tenté par l'ironie.
Le détective se remémora le sourire particulier de l’écrivain, jamais unique mais toujours démultiplié en piles de livres ou de magazines. Dans les rues, se souvenait-il, sa taille géante distillait encore mieux le goût de l’homme pour la dissimulation et le mystère.
– Vous ne l’aimiez pas, commenta la jeune femme d’un ton triste.
– Je connaissais votre époux comme bon nombre de gens, au travers des miroirs divers qui proposaient au monde entier son image. Je ne suis pas dupe. Ces miroirs en question sont tous plus ou moins déformants. Je sais que cette démultiplication est censée nous jeter dans ses bras, je sais que cette force de frappe doit nous convaincre par sa seule puissance de dévotion, mais, voyez-vous, il faut se rendre à l’évidence, quelques personnes résistent encore à ces putschs émotionnels, si efficacement, parfois, qu’ils peuvent tout ignorer d’un visage qu’on impose mille fois à leurs regards. Dois-je vous préciser que je n’ai lu aucun livre d’Eprom, aucune ligne ? Dans ces conditions, il m’est impossible d’avoir aimé ou détesté feu votre mari.
– Sa personne, non, mais son image...
– C’est arrivé sans doute très vite, suggéra Melchior, invité par la suspension laissée par la jeune femme. Inconnu la veille. Porté aux nues le lendemain. Dès ce moment, on dessine pour vous une nouvelle géographie, un nouvel espace-temps. De l’ombre, à laquelle votre corps, votre esprit, s’étaient habitués, vous êtes extirpé et déplacé sans ménagements sous une lumière crue, violente. Je suppose qu’en pareil cas, tous les instruments de navigation d’un individu s'affolent, tous ses repères habituels font défaut. Garder le cap, conserver son équilibre, aussi, doivent être dans ces circonstances passablement délicats. Et je ne dis pas cela parce qu’Eprom n’est plus de ce monde, chère madame.
– Joachim travaillait beaucoup, vous savez. Il était un véritable écrivain, affirma madame Ânandam avec conviction. Melchior avait levé les paumes en une protestation muette.
– Je vous crois sur parole, assura Melchior d’une voix chaude.
Se souvenant d’un détail de sa sculpture, le détective se leva, en saisit une structure métallique, dont il tordit une des branches pour libérer trois galets, les replaça dans un ordre différent, replia la structure pour les emprisonner à nouveau, et enfin, joua sur la souplesse de l’ensemble pour lui faire acquérir une forme inédite. Un sourire lui vint aux lèvres. Il se retourna vers la jeune femme :
– Plus aérien ainsi, n’est-ce pas ? s’enquit-il auprès d’elle en désignant la forme embryonnaire (en guise de réponse, Melchior vit un pli de bouche sibyllin se dessiner sur les lèvres de la jeune femme). Très imparfait, je le reconnais, mais plus aérien, c’est sûr, se convainquit Melchior à voix haute. Puis, agitant les bras d’impuissance, le détective se désola : Il faudrait pouvoir se passer de tous ces appendices, bien sûr, et n’y voir que les vertèbres de pierre d’une créature de l’éther, mais comment faire ?
Il se tut pour examiner en tout sens les surfaces minérales, la tête entre les mains. Il soupesait depuis un bon moment son interrogation quand, tout à coup, il se retourna vers la jeune femme.
– Vous devez penser que je suis un charlatan, n'est-ce pas ? Si c'est le cas, eh bien (sa voix devint murmure)… vous vous trompez. Je ne dis pas cela pour ma gloriole personnelle, mais parce que j’ai résolu plus des trois quarts des affaires qui m’ont été confiées. Comprenez-moi, chère madame, il ne s’agit pas de talent. Je ne m’acharne pas à trouver la vérité. Il semblerait que je l’apprivoise. Je l'attends avec patience, et, quand je suis dans ses parages, il paraîtrait qu'elle recherche ma compagnie. C’est du moins ce qu'un ami prétendait quand, ayant commencé mon métier d’enquêteur par hasard, je résolus deux affaires que j’attribuai présomptueusement à un talent ignoré. Le seul que je serais tenté de m'accorder, serait peut-être le don, appelons cela ainsi, de reconnaître la vérité quand elle passe à ma portée, qu'elle soit grimée, travestie ou même cachée. Je lui trouve même un goût, mais ça, c'est une autre histoire. Ayant donc appris ce que je viens de vous dire, et ne sachant quoi faire de ma vie, j’ai décidé de continuer cette activité, qui ne me permet pas de concevoir mes rêves de pierre du matin au soir, mais qui me donne la liberté d’aller souvent sur les plages, de me perdre dans des forêts de galets, des heures et des heures, pour n’en recueillir que huit ou dix qui, la même journée, sont déjà en révolution dans ma tête. C’est d’ailleurs à mon esprit que mes architectures de pierre sont destinées avant tout. Là, en apesanteur, elles se muent en vaisseaux légers, en nébuleuses ailées, alors que sur la terre, vous le voyez ici (il désigna la sculpture inachevée) ou là (il désigna d’autres compositions, plus loin, sur des guéridons), elles perdent leurs qualités célestes, la gravité ne leur épargne pas l'humiliation. Alors pourquoi continuer, je vous le demande ? se désola-t-il, en jetant un coup d'œil au ciel à travers la plus proche fenêtre.
Il avait eu raison de lever la tête. Les nuages étaient en train de livrer de magnifiques batailles. Avant les galets, c’est vers le ciel qu’il s’était tourné en débarquant ici. Il n’avait eu de cesse de le photographier, sans cesse à l'affût de ses magnifiques menaces. Mais il gardait pour lui ses anciennes passions. Madame Ânandam vit bien que Melchior Aperghis était en voyage, très loin dans un profond espace. Pourquoi eut-elle alors, brusquement, le sentiment aigu qu’elle avait grand besoin de cet homme ? Peut-être que, dans l’histoire qu’elle venait lui proposer de compléter, la vérité n’étant recherchée de personne, tout le monde croyant l’avoir trouvée, elle avait eu sans doute tout le temps de se dissimuler en entier, et dans ce cas, on aurait été bien en peine de la débusquer, alors que l’homme qui se trouvait en face d'elle prétendait l’attirer à son approche.
– Vous parliez du travail d'Eprom, il me semble, résonna la voix du détective, qui surprit Oorvi par la soudaineté du geste qu'il fit pour se saisir d'une chaise à la volée et venir énergiquement s'asseoir près d'elle, à califourchon, les bras croisés sur le dossier, dans une attitude qui invitait clairement la jeune femme à parler. Ce qu'elle fit après avoir pris une profonde inspiration.
– Joachim… dit la jeune femme en hésitant, avait plusieurs fois essayé d'écrire des romans plus… classiques, choisit-elle parmi les adjectifs qui lui étaient venus à l'esprit. Il était obsédé par l'étiquette que lui avait collée le monde littéraire dans son propre pays, à commencer par les éditeurs, qui cantonnaient son œuvre dans des collections de science-fiction, de fantaisie ou de romans noirs. Il était affligé d'entendre dire encore qu'il y avait la grande littérature d'un côté, et le reste de l'autre. Il disait qu'il y a de grandes pages de littérature chez Dan Simmons…
– "Hypérion", cita Melchior machinalement. Le premier tome est éblouissant, le deuxième, un fleuve de douleurs aussi incompréhensibles qu'inextinguibles. Long, beaucoup trop long.
– …mais aussi chez Bordage, reprit la femme là où le détective l'avait interrompu, sans tenir compte de son commentaire.
– Chez Joachim Eprom ? suggéra Melchior aussi neutre que possible.
– Il le pensait certainement, répondit-elle sans hésiter, mais il ne l'a jamais affirmé. Il espérait sans doute que d'autres le disent à sa place. Ses pairs, ses lecteurs s’étaient déjà prononcés sur le sujet, mais je crois qu’il guettait avec impatience du côté de ceux qui publient Becket, Ponge ou Cendrars.
– Pfffuit ! ne put s’empêcher de siffler Melchior, comprenant trop tard que sa réaction l’avait fait passer dans le mauvais camp.
– Bien entendu, vous ne pouvez vous faire une idée de son œuvre si vous n’avez rien lu de lui. Tenez, fit-elle avec une autorité inattendue, en plongeant sa main dans le sac volumineux qui n’avait pas quitté ses genoux. Lisez ces deux-là. Vous ne le regretterez pas et, si vous acceptez de travailler pour moi, leur lecture vous sera peut-être utile, qui sait ?

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apoutsiak

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 17 Avr 2008 - 22:23

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VÂYÛ (IV)


Puis, s’étant penchée en avant pour déposer les ouvrages sur le bureau du détective, au sommet d’une pile de dossiers, elle ajouta, presque pathétique :
– Je vous en prie.
Melchior entoura les livres de ses mains, observa en détail la couverture visible de l’un, et ce geste de protection rassura la jeune Indienne, qui se cala cette fois au fond de son fauteuil. Cela n’empêcha pas Melchior de penser qu’il était opportun de lui dire le fond de sa pensée. Il joignit ses mains, leva son regard vers elle et se lança :
– Madame Ânandam, je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez fait appel à moi.
– Mais c'est très simple, monsieur Aperghis, rétorqua la jeune femme en souriant tristement. Il s'agit de retrouver l'assassin de Joachim.
Melchior aurait dû s'y préparer, bien sûr. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait le malheur oblitérer le sens commun d'un individu, le pousser à rechercher une vérité qui lui convînt mieux que d'autres, jusqu'à lui réclamer parfois de nier l'évidence, ou pire encore, de fabriquer de toutes pièces une solution propre à faire taire les cris échappés de quelque pli invisible de l'âme. Pour cela, il lui fallait escamoter, substituer, invoquer, et la nouvelle vérité apparaissait soudain à son esprit. Claire. Inexpugnable, aussi. Parfois, cependant, il manquait aux chapelets de détresses, égrenés année après année par l'enquêteur, des graines issues des fruits pourris de la haine ou de la passion, du chagrin ou de la honte, ces secrets que son intuition si particulière finissait par détacher de la gangue du temps et du silence. C'est donc par expérience que Melchior Aperghis avait posé traditionnellement la question qui ouvrait le chemin, la voie qui pouvait conduire au bord de la connaissance ou au bord du vide.
– Je n'ai pas lu un seul papier sur la mort de votre mari évoquant, ne serait-ce qu'une fois, l'hypothèse criminelle. Eprom se promenait dans une île du sud de l'Inde demeurée à peu près sauvage. C'est votre pays, vous savez donc qu'il y vit un certain nombre de serpents venimeux. Eprom s'est fait mordre par l'un d'eux et en est mort. C'est un cruel accident. Et si je sais encore compter, les évènements que vous voulez exhumer ont près de dix ans. Dix ans, je ne sais pas si vous vous rendez compte. Qu'est-ce qui vous fait penser, aujourd'hui, longtemps après ce drame, que ce n'en était pas un ?
Une lueur étrange passa dans le regard de la jeune femme, qu'elle éleva jusqu'à un point élevé de la pièce. Sa voix changea de timbre pour répondre à Melchior, sur le ton du secret :
– Les Ashvins me l'ont dit.
– Des témoins ? s'écria Melchior avec surprise. Et vous n'en avez jamais parlé ? Pourquoi ? Qui sont-ils ?
– Il faut remonter très loin dans l'histoire de mon pays, monsieur Aperghis, répondit-elle, un tantinet cérémonieuse. Mon père est médecin ayurvédique, je pense que vous devez connaître ce mot et que vous avez peut-être déjà cette information.
– Vous me l'apprenez, madame, se contenta de dire Melchior.
– Il aimait à me raconter, petite, la façon dont l'Inde a reçu la science médicale de Brahmâ. Le Créateur, disons.
– Disons, répéta Melchior, pour lui faire remarquer qu'il avait une petite idée de la cohorte des dieux indiens et de leur complexité.
– De Brahmâ à Indra, fit la jeune Indienne, les dieux se sont transmis cette connaissance avant de la transmettre aux hommes. Parmi eux, les Ashvins sont les médecins des dieux, des…
Et merde, se dit Melchior qui n'écoutait plus, se frappant la tête dans la main. Les Ashvins auraient été tellement plus acceptables en couple d'Anglais très chic, lui diplômé de Cambridge et elle de grande famille du Sussex, tous deux témoins discrets d'un meurtre. Maintenant que la femme les avait élevés au rang divin, les affaires se corsaient.
– Je parie que ces gens-là sont intouchables, ne put-il s'empêcher de lancer, sans prendre garde au double sens du mot.
– Ne riez pas, monsieur Aperghis, je ne ris pas de vos anges. Ils m'apparaissent en rêve depuis plusieurs semaines pour me dire que les démons étaient à l'œuvre à l'occasion de la mort de Joachim. Indra danse autour d'eux, mais aussi Kâli, la déesse de la mort, et Varuna aussi, qui murmure qu'à ce moment-là l'équilibre du monde a été rompu, et je le vois, parce que Varuna se promène avec l'homme qui a tué Joachim et le lien qui les unissait a été rompu.
À cet endroit, mue par une pensée qu’on imagine faire irruption dans son esprit, la jeune femme stoppa net le débit de sa parole et se retourna brusquement vers Melchior, appuyé depuis peu au chambranle de la porte et qui n’eut pas le temps de faire disparaître l’expression abasourdie de ses traits. Comprenant la situation, elle soupira sans cesser de fixer le détective du regard, jusqu’à ce qu’il reprît contenance.
– Je sais que vous trouvez cela ahurissant, je comprends dans quelle situation je vous place, mais je ne parviens plus à taire toutes ces voix. Elles reviennent souvent me délivrer leur message. Elles me rendaient malade, vous savez, alors je suis allée voir une connaissance de Joachim à Paris et ce dernier m'a parlé de vous. Après lui avoir raconté mes cauchemars, il m'a dit : Melchior Aperghis. Va le voir, il a le don pour ça. Quand rien ne transparaît, quand le crime semble ahurissant, si quelqu'un peut trouver la faille, c'est lui. Voilà la raison de ma présence ici.
– Trop aimable à lui, commenta Melchior. Dix ans, madame Ânandam, dix ans, martela le détective en hochant la tête de gauche à droite, toujours dos à la porte. Puis, Melchior décolla de l'encadrement sans crier gare et alla s’asseoir sur le rebord d’une fenêtre, qu’il ouvrit énergiquement.
– …Dieu de bon dieu, il faut vraiment que j’appelle quelqu’un, cette fois, marmonna-t-il pour lui-même en se battant avec la crémone. Il s’assit, malaxa ses mains douloureuses en y observant quelques rougeurs. Cochonnerie de fenêtres, se dit-il. Bientôt, je vous fais la peau ! Il leva ensuite les yeux sur la jeune femme, qui avait dû tourner sa tête pour le suivre, et se remit à parler :
– Selon vous, vos dieux empoisonnent vos nuits pour vous mettre sur la voie, c'est bien cela ?
– Oui.
– C'est gentil de leur part, même si cela arrive un peu tard.
– Monsieur Aperghis, les dieux ne possèdent ni le même langage que nous, ni la même logique. Quant au temps…
– Dans ce cas, essayons de savoir ce qui se cache derrière ce tapage. Prenez une feuille blanche, chez vous, et écrivez. Écrivez tout ce qui vous passe par la tête au sujet d’Eprom et de sa disparition, faites-moi une liste de tous les invités présents le jour de sa mort. Parlez-moi des membres de votre famille, de celle d’Eprom, aussi, des gens invités ces jours-là, particulièrement ceux qui n'avaient pas de rapport économique avec votre mari. Notez tout ce qui vous revient de cette triste soirée, conclut-il. Quand vous aurez terminé, appelez-moi.
C’est ainsi que Melchior prit congé pour la première fois d'Oorvi Ânandam, passablement interloquée. Elle garda le silence, sortit maladroitement son carnet de chèques de son sac, puis un stylo, mais le mouvement de refus de Melchior fut assez clair pour qu’elle remît aussitôt ces effets à leur place. Melchior la raccompagna à la porte, attendit pour la fermer qu’elle fût capturée par l’ascenseur et se dirigea sans perdre de temps vers la fenêtre la plus éloignée, celle qui permettait d’observer les allées et venues de son immeuble. Il n’attendit guère pour voir la jeune femme surgir dans la rue. Melchior la vit s'éloigner en direction des quais de l'Odet. Les dieux raffolent des algues, imagina-t-il en titre d'une histoire qu'il n'écrirait jamais. Il chérissait les pierres, pas les papiers.

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  mentor le Jeu 17 Avr 2008 - 22:44

Lu et approuvé ! ;-)

Quel beau couple. Je sais pas, mais je sens confusément déjà que ça ira plus loin entre eux... :-))

Pour la forme : "les coutumes de chacun d'eux, savoir par le détail ce qu'ils avaient coutume de", ça commence comme ça, mais heureusement la suite est parfaite à ce niveau.
Globalement je dirais que le style dans les dialogues me semble un peu trop éloigné d'un langage moderne réaliste tel qu'on pourrait aujourd'hui l'imaginer. Ca fait très... un peu surrané. Quand je lis ces dialogues je vois des images sépia, tu comprends ? Mais c'est sans doute voulu. Le vocabulaire est très riche.

Pour le fond, je trouve cette accroche très bonne. Les deux personnages sont typés. Forts, chacun dans son genre. On sent du fond, de la culture, de la finesse, de la classe des deux côtés.
Et cela semble nous promettre un beau voyage à venir.
Oui, c'est le mot : prometteur.
Donc... ben le premier vote est : POUR

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  Lucy le Lun 21 Avr 2008 - 1:04

Apoutsiak a écrit :
– У меня есть брат и сестра*, énonça clairement la jeune femme, un pli malicieux au coin des lèvres.
– Сестру зовут елена**, rétorqua Melchior du tac au tac, avec une aisance qui le surprit lui-même.
* J'ai un frère et une sœur. ** Ma sœur s'appelle Hélène


Je te crois sur parole ! ^)^

Bien, j'espère lire la suite de cette histoire ( surtout si tout cela doit se passer en Inde !! ).
Tes personnages sont bien campés, il n'y a rien à redire à cela.
Mes yeux sont un peu fatigués de scruter l'écran ( avec la machine à bois en bruit de fond... stressant ) mais impatients de continuer leur découverte des aventures d'Aperghis.

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  Sahkti le Jeu 24 Avr 2008 - 11:17

A nouveau un texte riche et certainement longuement travaillé, mais une fois de plus, je ressens un décalage et une inégalité dans le traitement.
Ici, j'ai l'impression que tu as voulu donner un tas d'infos culturelles et autres et celles-ci se remarquent souvent trop dans le texte, elles feraient presque incongrues au milieu de l'intrigue. Il manque de fluidité et d'harmonie entre l'intrigue proprement dite et le contexte, tout ne se fond pas de manière naturelle.
Cette sensation est augmentée par la narration que tu emploies, trop descriptive, trop linéaire. Les dialogues n'arrivent pas à faire décoller le texte à mes yeux, il me manque quelque chose. Les personnages sont pourtant intéressants, tout comme l'histoire, qu'on a envie de poursuivre, mais ça ne respire pas assez, ça me paraît trop "littéraire" et figé pour une histoire de détective. Je n'accroche pas, dommage pour moi, mais ça ne remet pas en question le travail de plume que tu as fourni, bravo.

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 24 Avr 2008 - 14:22

.
Ta critique m'a intéressé, car elle conforte une idée de départ :
- pas question que Melchior Aperghis ressemble trop à un détective.
- écrire de vraies enquêtes avec un style différent, plus littéraire que la moyenne (de la majorité ?) des écrits du genre.

Et puis ce n'est que le début, c'est une manière de camper ce détective poète-rêveur un peu hors norme : il y aura des choses plus nerveuses ensuite. Finalement, je trouve ta critique conventionnelle : trop littéraire, trop figé. Je ne me lance pas dans ce domaine truffé de bonnes plumes pour faire comme les trois-quarts d'entre elles, avec des phrases très courtes, un style incisif et du mouvement de la première à la dernière phrase.
.

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  Sahkti le Jeu 24 Avr 2008 - 14:36

Les histoires de détectives, les intrigues, polars et j'en passe, j'en lis tout le temps et le style incisif, phrases courtes et rythme trépidant, ça me fatigue assez rapidement.
Par contre, j'aime beaucoup lorsque les choses prennent le temps de s'installer. J'ai découvert il y a quelques mois le polar historique et dans ce domaine, il y a à boire et à manger. Ceux qui noient l'intrigue sous des tonnes de renseignements, qui veulent à tout prix planter un décor et une époque, et tant pis pour le lecteur qui finit par ne plus s'y retrouver et, il faut le dire, par s'embêter ferme.
Puis il y a ceux, plus rares, très rares même, qui arrivent à fluidifier l'Histoire, à la glisser de manière discrète et pourtant bien présente dans leur récit, qui apprennent des choses au lecteur tout en le divertissant. J'ai récemment lu quelques très bons exemples du genre et sans doute suis-je devenue plus exigeante avec les textes qui veulent mêler intrigue, tout en ne faisant pas de leur héros un détective, et références, tout en sortant des sentiers battus. Donc conventionnelle, non, juste attentive parce qu'habituée à du bon :-)

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Re: VÂYÛ - Dans les pas du détective Melchior Aperghis (I)

Message  apoutsiak le Jeu 24 Avr 2008 - 14:48

Je comprends mieux. Merci en tout cas d'être une lectrice si attentive.

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