Une de perdue - 5

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Une de perdue - 5

Message  Reginelle le Lun 26 Mai 2008 - 21:30

Je mets la dernière main au chapitre 7.
L'idée de départ étant une écriture en direct, voici le chapitre 5. Restera le 6 et le 7 pour les deux textes de la semaine prochaine.

petit résumé :

Soupçonné de trafic de drogue, Grima, ancien para, de retour d'un déplacement à Paris, est cueilli dès son arrivée à l'aéroport JFK. Il réussit pourtant à fausser compagnie aux flics et fonce vers NY au volant de sa Testarossa à la recherche de son ami Dan Miller. Une fois défait de ses menottes, Grima essaie de contacter son ami, mais... l'arlésienne... vous connaissez ?



***************



La salle du Bloody's était comble, toutes les tables occupées et les boules s'affolaient et ricochaient sur les tapis de feutre vert. Les annonces fusaient dans l'ambiance brumeuse. La six, la cinq et la douze, la trois… Poche ! Bande ! Triangle ! Des voix éraillées de trop d'alcool, de trop de fumée. Les longues queues coulissaient entre les doigts maculés de craie. Bande ! Poche ! Bande… Out ! Pénalité ! Ici et là, des billets changeaient de mains et entre deux rires gras, les verres circulaient.

Je vidai le mien d'un trait !

En face de moi, la porte s'ouvrait, se fermait, s'ouvrait encore. Des ombres entraient, sortaient. Parfois juste un entrebâillement, où une tête se glissait pour un coup d'œil circulaire avant d'être refoulée dans la nuit extérieure par un trop de monde, un trop de bruit.

Chou blanc sur toute la ligne.

J'avais la sensation étrange d'un retour dans le passé. Le même bar avec le même fond sonore, le même barman au comptoir, corpulent et tranquille aux gestes lents et mesurés… ce bon vieux Mike. Les fidèles Smitty et Doyle… À peine un peu plus gras pour le premier, un peu plus chauve pour le second, leurs regards un peu plus noyés dans du mauvais alcool. Quant à moi, en dépit des quelques centaines de dollars qui gonflaient mes poches, ma situation était aussi désastreuse que lors de ma première arrivée en ce lieu. Je fis signe au garçon de m'apporter une bouteille de whisky. À m'enivrer, autant ne pas le faire au compte gouttes !

Aucune trace de Dan !

D'après le gars de la réception de l'immeuble, la dernière fois qu'il avait vu Dan remontait à une bonne semaine. Il s'était arrêté, comme tous les matins, ramasser son courrier, ils avaient échangé quelques mots mais pas un à propos d'une absence prolongée. Mike m'avait dit la même chose. Aucune nouvelle non plus, avec cependant la précision qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Que ce n'était pas la première fois que Dan se volatilisait ainsi. Que si jamais son boss avait eu un problème, lui, en aurait été déjà avisé.

OK ! Tout allait bien !

Sauf qu'un téléphone demeurait sourd et muet. Et je n'aimais pas ça ! J'avais du mal à rester en place et mes pieds battaient nerveusement la mesure sur un vieil air de Country. "On the road again"… Ce bon Willie Hugh Nelson ne croyait pas me bramer aux oreilles avec tant d'à propos ! "Sur la route encore", j'y étais bel et bien, et celle-ci était pavée d'incertitudes ! Quelle ironie, la vie, parfois !

La porte s'ouvrit de nouveau et je me redressai.

Bonnet jaune et écharpe rose sur pull noir. C'était bien d'elle ! Je souris à la main rapide qui libéra un casque de boucles sombres. Au ras de la frange brune, le regard bleu papillonna des uns aux autres. Une grimace amicale pour celui-ci, un geste pour celui-là, et pour Mike un clin d'œil affectueux qui évolua en interrogation lorsque ce dernier me désigna à son attention d'un mouvement du menton.

J'avais bien fait d'attendre.

C'est dingue combien d'informations quelqu'un de surpris transmet au travers de quelques expressions. Je devinai son désir de m'ignorer, de me tourner le dos, simplement au raidissement de son corps, maîtrisant un mouvement de recul spontané. Et j'en déduisis que les flics avaient certainement honoré de leur présence les locaux de la Stacy, et plus particulièrement mon bureau. Un froncement de sourcils signa la condamnation émise par les prunelles obscurcies de colère.

Je me surpris à fredonner stupidement le refrain de la chanson de Lavoine… "Elle a les yeux révolver… elle a le regard qui tue…"

Et ses lèvres se pincèrent en une moue réprobatrice juste sur les notes de "c'est foutu".

Sur quoi je haussai les épaules tout en écartant les mains, pour exprimer un fataliste "j'y suis pour rien".

À ma connaissance, Béatrice ignorait tout du langage des signes. Mais, heureusement pour moi, elle était quand même et surtout très intelligente.

Et dotée d'un self contrôle à tout épreuve.

Il ne fallut qu'une poignée de secondes à ma jolie secrétaire pour retrouver son impassibilité habituelle. Elle esquissa deux pas vers moi puis, après un regard appuyé à la bouteille de scotch que je m'apprêtais à déflorer, elle dévia jusqu'au bar. Toute tendue sur la pointe de ses bottes, elle s'arc-bouta au-dessus du zinc dont elle fouilla la partie invisible. Elle en ramena un verre à peine lavé qu'elle secoua énergiquement tout en marchant pour le débarrasser d'un excès d'eau. D'un coup de genou, elle rapprocha une chaise de la mienne et s'y laissa tomber. Elle posa si sèchement le verre sur la table que j'en sursautai tandis que le claquement contre le bois lisse me percuta au point que je faillis ne pas entendre un "Alors ?" aussi lapidaire que glacial.

Béatrice avait aussi très mauvais caractère.

Ce qui ne m'empêcha pas de l'accueillir avec ce que j'espérais mon plus beau et chaleureux sourire.

- Alors ? Répéta-t-elle, plus froidement encore, ce que je pensais impossible, visiblement peu sensible à toute marque d'amitié et agacée par mon mutisme persistant.

Juste ce qu'il fallait pour m'en extraire.

- Alors, rien pour l'instant. Que s'est-il passé au bureau ?
- Non… Je pose les questions, Robert. Et je resterai ou pas suivant vos réponses. Pourquoi avez-vous les flics aux trousses ?

Vraiment mauvais caractère ! Elle voulait savoir pourquoi et je n'avais aucune raison de le lui cacher. Pour la première fois depuis le début de cette aventure, je trouvai la situation presque amusante.

- Pour pas grand-chose. Juste la bagatelle d'environ un tiers de million de dollars d'héroïne dans ma valise.
- Trois cent mille dollars ? S'écria-t-elle, oubliant sa légendaire discrétion au point que quelques têtes se tournèrent vers nous.
- Euh… oui… si vous préférez le chiffrer comme ça… c'est pareil. Repris-je en chuchotant. À condition que mon approximation du prix du gramme soit bonne. Il y en avait à vue de nez pour trois kilos. À votre avis, ça vaut à peu près ça, non ?
- Robert… comment avez-vous pu… siffla-t-elle, dents serrées et prête à se lever.
- Hey ! Doucement ! M'empressai-je de la retenir, joignant d'une main sur son poignet, le geste à la parole. Doucement… Pas d'emballement, ni de conclusion hâtive ! Je n'y suis pour rien.
- Lâchez-moi ou…
- Ou quoi ? Vous voyez bien que vous ne risquez rien. Serais-je le dernier des salauds, il y a trop de monde autour de nous pour que je tente le pire. Alors, vous restez là, assise bien sagement, je vous offre un verre, et vous allez me raconter tout ce qu'il s'est passé au bureau durant mon absence. OK ?

Elle dégagea son bras avec une violence contenue et me fixa presque méchamment pendant que je débouchais la bouteille et nous servais généreusement. Puis, elle avala une gorgée et se laissa aller contre le dossier de son siège.

- Jusqu'à aujourd'hui, commença-t-elle, rien de particulier. La routine. Mais ce matin, ils ont déboulé avec des mandats de perquisition on ne peut plus en règle et ils nous ont parqués dans la salle de réunion pendant qu'ils fouillaient partout.
- Partout ? M'étonnai-je.
- Oui… partout ! Ce qui n'a pas été du goût de tout le monde. Particulièrement Gaynor et Whyth… délestés de quelques barrettes de shit et pas à l'abri de poursuites.
- Eux ? Eh bien, ça alors ! J'y aurais jamais cru !
- Robert !
- Ben oui… quoi ! De vrai collets montés ! Mais ça m'en fait deux de moins sur ma liste.
- Quelle liste ? S'étonna-t-elle.
- Celle de mes suspects potentiels.
- Oh ! Des suspects ? Et… et moi ? J'en fais partie aussi ?
- Vous ? Bien sûr ! Vous n'êtes pas assez gentille avec moi pour prétendre à un traitement de faveur !
- Vous êtes complètement dingue ! Me suspecter... moi !
- Et la plus adorable d'entre tous ! Mais continuez... continuez !
- Continuer quoi ? Il n'y a plus rien à dire... sinon que cet après-midi, ils ont embarqué votre ordinateur, le mien… et ils m'ont posé des questions pendant des heures. Tout ce que je pouvais leur apprendre sur vous... vos amis... votre train de vie... vos habitudes... Ils ne m'ont libérée que très tard et je me suis précipitée ici, comme une idiote, en espérant m'y distraire un peu et oublier tout ça. Merci Robert !
- Mais de rien, Béatrice ! Moi, ils m'attendaient à l'aéroport ce matin. Je les ai eus sur le dos à peine le pied au sol.
- Comment ça… ils vous "attendaient" ?
- Oui… moi et pas un autre. Ils ne sont pas tombés sur ma valise par hasard. Ils savaient qui arrêter et où et quoi chercher.
- C'est impossible !
- N'est-ce pas ? Vous en voulez encore un ?
- Oui, j'en ai besoin aussi. Robert... dites-moi...
- Oui, Béatrice ?
- On ne joue pas, OK ? Alors simplement par oui ou par non... est-ce que...
- Non !
- Vous pourriez au moins attendre que je vous pose ma question ! J'allais vous demander si vous étiez vraiment innocent !
- Ah… alors c'est oui...
- Bon... Oui... non... Je verrai... mais coupable ou pas, si vous étiez attendu à votre descente d'avion, il n'y a pas trente six raisons. Ou bien cela fait des mois que vous êtes sous surveillance... ou bien, vous avez été dénoncé !

Ce que j'approuvai d'un ample hochement de tête. Béatrice avait effectivement le pire des caractères qui soit... mais ce qu'elle était intelligente, bon sang !

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Re: Une de perdue - 5

Message  Arielle le Lun 26 Mai 2008 - 22:25

Des voix éraillées de trop d'alcool, de trop de fumée.Il me semble que j'aurais utilisé par trop de fumée ...

À m'enivrer, autant ne pas le faire au compte gouttes ! Là il me semble qu'on dirait plutôt :Tant qu'à m'enivrer, autant ne pas... Mais je peux me tromper.

Un chouette épisode avec de l'humour, de la légèreté et ce nouveau personnage, Béatrice, bien campé, à peine un peu caricatural, juste ce qu'il faut pour être drôle dans ses excès. J'admire la façon dont tu te glisses dans ce personnage très...masculin de Grima.

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Re: Une de perdue - 5

Message  Woody le Lun 26 Mai 2008 - 22:49

Bonjour, Reginelle. Je viens de lire les cinq chapitres d'un seul coup, j'aime beaucoup, les tribulations de Robert Grima sont vraiment passionnantes. De plus, j'aime bien les narrations à la première personne, ça permet de faire passer beaucoup de choses. Et dans ce dernier chapitre, la conversation entre Grima et Béatrice est très enlevée, ça me fait un peu penser aux éternelles engueulades entre Nestor Burma et sa secrétaire.

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Re: Une de perdue - 5

Message  apoutsiak le Lun 26 Mai 2008 - 23:22

.

Bravo ! J'avais un peu peur de Béatrice au début, mais après, j'ai compris qu'elle ne sortait pas ses griffes dans l'intention d'égratigner Grima à tout prix. Ah, quand elle se penche sur le bar.... !

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Re: Une de perdue - 5

Message  Sahkti le Mar 27 Mai 2008 - 14:38

Chapitres 4 et 5 se suivent sans souci.

Le personnage de Béatrice, qui peut intriguer au début car quelque peu dissipé, prend plus de force au fur et à mesure et promet de donner quelque chose.
J'aime aussi le fait que texte et protagonistes prennent le temps de se poser dans bistrot.

Juste un détail technique: j'aurais dit "c'était bien elle" plutôt que "c'était bien d'elle", en la voyant entrer.

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Re: Une de perdue - 5

Message  Easter(Island) le Mar 27 Mai 2008 - 20:53

J'apprécie l'arrivée de ce nouveau personnage, qui apporte un souffle d'air frais (féminin...) au récit. Le mystère s'épaissit, les lecteurs sont sur les charbons ardents !

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Re: Une de perdue - 5

Message  Reginelle le Mar 27 Mai 2008 - 22:20

Dans le prochain chapitre, ça... euh... le dis-je ou le dis-je pas ? (:-))))))))

@ Sahkti : le "c'était bien d'elle" = sous entendu "de s'attifer ainsi". Mais tu as raison : il n'est pas évident que le lecteur le voit comme ça.

@ Arielle... non non, tu ne te trompes pas. J'essaie juste de ne pas donner un langage trop chatié, trop... littéraire... à Grima. C'est lui qui parle (ou qui pense), et j'essaie de le faire parler comme dans la vie où on ne parle pas toujours juste.

Merci à tous pour votre lecture. J'ai fini le chapitre 7 aujourd'hui. J'en reviens à ce principe d'écriture en direct qui est à la naissance de "une de perdue".

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