Lilith
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Lilith
Salut, en attendant quelque chose de plus consistant à poster, je reviens avec cette courte nouvelle fantastique.
Bonne lecture.
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Un brouillard presque irréel déguise les allées, brouille les visages, dérange les sens. Sur la place, quelques pantins maladifs aux corps débiles se traînent ici et là comme autant de destins déchirés ; vides et hagards, ils vaquent, errent et vagabondent dans ce décor monotone de maisons abandonnées. Des planches miteuses obstruent les portes de nombreux taudis, les volets sont clos, immanquablement. L’étranger passe. Plusieurs enfants accompagnent sa venue d’imperceptibles chuchotements, de regards hypocrites ; les autres se taisent, trop occupés à démembrer le cadavre d’un chat luminescent. Bientôt, les mères appellent les leurs à rentrer, la nuit tombant sur le village comme un couvre-feu naturel. Il ne reste alors plus que le vol des feuilles mortes, le sifflement du vent contre les parois des maisons, et l’étranger, seul, au cœur de ce monde éteint.
Il avance, observe les numéros sur les portes, absents ou chancelants pour la plupart. Il remonte le quartier, insatisfait ; traversant le jardin d’enfants, il file bientôt derrière les tourniquets, évitant les balançoires, enjambant les vélos cassés, tous ces instruments de jeu, dégradés, rouillés et abandonnés, rien que les symboles du chaos dominant.
L’homme longe la chapelle, imposante et sinistre, ses oreilles attrapent ici et là quelques gémissements provenus de l’intérieur. Une silhouette étriquée se tient dans l’embrasure de la porte, le visage bizarrement humain, mangé par les ombres, elle semble escorter son passage de tous ses yeux. L’étranger, mal à l’aise, ne s’attarde pas. Il reprend son chemin, à l’abri de ce regard pénible, et emprunte sur la gauche un escalier couvert de sang séché. Là-haut, une petite cour sordide se découvre sous ses pas légers. Aux fenêtres des maisons sales, ici vaguement éclairées, surgissent sitôt de curieuses silhouettes, spectatrices de l’arrivée du paria en leur royaume lépreux.
‘‘Lilith’’. Un portail noir en métal, les charnières grincent, il entre. Les murs sont effrayants, couverts de cicatrices et de creux suintants. Une maladie paraît survivre au cœur de ces ventres obscurs, car depuis leurs tréfonds s’écoule une substance corrosive étrangère. L’homme s’avance sur le seuil et frappe trois coups, ceux-là manquent d’effondrer le préau du dessus. Une scolopendre court sur le paillasson, de la poussière glisse d’une poutre instable, le vent souffle, la porte s’ouvre.
Une femme se tient sur le seuil. Blonde, les cheveux noués, le maquillage grossier, une dimension de la tristesse réside dans son regard clair, aimant irrésistible. De par sa beauté glaciale elle apparaît comme la précieuse maîtresse noire de ce cadre cauchemardesque. L’homme parle, baissant son masque.
« Mademoiselle Lilith ? fait-il d’une voix caverneuse angoissante.
- Vous êtes le docteur, n’est-ce pas ? devine la jeune femme, perspicace.
- Oui. Je suis en avance.
- Effectivement, nous vous attendions pour demain soir… explique-t-elle, jaugeant l’individu, son apparence et son calme apparent.
- Cela pose t-il un problème ?
- Non, aucun. Entrez. »
Elle s’écarte, il entre, retirant son chapeau avec précaution. Des légions de poussières cachent autant de toiles d’araignées. Le hall est exigu, plusieurs draps tachés de sang, de sang frais parfois, couvrent les fenêtres. Des aliments périmés jonchent le sol, formant la gigantesque pitance de plusieurs nuées de fourmis. La force malsaine de l’intérieur triomphe de toutes celles rencontrées auparavant. Une tragique sensation de renfermée contamine chaque élément de la pièce, ici, l’air est sale, souillé, il suffoque. Elle lui propose de s’asseoir un instant, il refuse.
« C’est inutile. Puis-je le voir, immédiatement ? »
Sa question trouve le silence, Lilith le moment idéal pour une terrible inspection. Muette, les yeux vides, elle flaire, fouille et examine son âme, la suspecte de tout et de rien. Une poutre craque, un chien hurle à la mort, une seconde passe ; et Lilith, immobile, le corps habité par une étrange raideur, se pare d’un rictus absurde. Malgré la forme dérangeante de l’épreuve, l’homme demeure impassible face au jugement de ce tribunal diablement hypnotique. Elle acquiesce enfin, le conduisant sitôt vers l’escalier. Il rajuste son masque, pressé de dissimuler le reste de son mystère sinon la sueur de son impatience.
L’escalier n’offrant que le passage d’une seule personne, ils engloutissent les marches une à une, l’un derrière l’autre. Une odeur de pourriture gagne le corridor. Les marches s’enchainent, suivant des trajectoires improbables. Elles semblaient monter tout à l’heure, mais désormais les émanations de l’endroit lui interdisent toute concentration, toute réflexion, il ne sait plus. La femme se tait, elle écoute semble-t-il. L’homme tend l’oreille, et surprend bientôt quelques sons disharmoniques provenus du dessous. Une étrange mélodie aux sonorités censément tribales filtre depuis le sous-sol. Mais y a t-il ici un tel souterrain capable de résonnance ? Peut-être viennent-ils d’ailleurs après tout… Le périple est interminable.
« Pardon docteur, mais en quoi consiste précisément votre étude ? demande-t-elle finalement d’une voix charmante, puissance de délicatesse.
- Ma thèse repose sur l’existence crédible d’un vaccin contre la mort. Selon les rumeurs, le fondement de cette idée trouve sa source dans cette maison, votre hôte en est la preuve vivante, explique froidement l’inconnu, bref et ne se fatiguant d’aucune autre forme de civilité.
- Un homme de votre éducation se fit-il toujours aux rumeurs ? fait Lilith, un peu mordante.
- Mademoiselle, étant donnée l’importance de mes recherches, chaque information est à vérifier. Ma visite sera brève, je ne vous dérangerai pas longtemps.
- Oh, vous ne me dérangez pas, bien au contraire. Vous n’êtes pas le premier sceptique que je vois passer. Certains attendent un miracle, une raison de croire, d’espérer, d’autres sont comme vous et cherchent à éprouver leurs connaissances. Mais c’est toujours un plaisir de voir les réactions des étrangers, leurs convictions bouleversées. »
Ils sont arrivés. Une chaleur insupportable filtre au travers de la porte, tandis qu’un fleuve de liquide obscur suinte le long des cloisons, glisse et se répand sur le sol déjà transpirant d’une horrible saleté. L’étranger s’arrête, là, comme pétrifié devant cette dernière barrière à la peut-être révolution de ses connaissances. Il relève son chapeau du bout des doigts, efface l’outrage d’une goutte de sueur trop téméraire.
« Annoncez-moi, fait-il enfin, ayant retrouvé un semblant de volonté.
- C’est inutile. Vous êtes attendu. »
La jeune femme affiche un sourire glacial, de son regard il l’embrasse, celle-là, unique évocation de grâce, mais pareil à ses doutes, elle s’efface. Et le voilà seul, face à son destin. Il s’avance, inquisiteur, ouvre la porte, calmement, délicatement, silencieusement. Il entre.
Comme une chapelle, la pièce se trouve inondée de cierges et de candélabres, les murs se noient sous les ombres. Une simple lucarne trahit la régularité du plafond ; l’ouverture offre le passage de l’air, les flammèches se vrillent, la botte de l’étranger cogne le sol, la porte se referme. Les lueurs vacillantes crachent leur maigre pouvoir et viennent se taire contre les ténèbres couchées sur le linceul. L’œil perçant, l’étranger distingue cette forme lourde, grossière, qui repose sous les draps amples. Le cœur battant, il avance jusqu’à se voir plonger dans la pénombre. Là, à l’abri de tout regard, il délivre le contenu de sa mallette.
« Je n’ai qu’une seule question à vous poser, annonce t-il gravement, trahissant la pièce et son mutisme. Qu’est-ce que ça fait ? »
Les syllabes se perdent au cœur d’un nouveau silence. Les draps remuent. Est-ce là le passage du vent calme, ou bien cette forme grossière désire-t-elle enfin chasser le fardeau des ombres ? L’étranger s’avance, son pied frappe le métal d’une gamelle. L’objet se renverse, contaminant le sol de son infâme bouillie. L’homme ne s’en préoccupe pas. Il lâche la mallette, cache le contenu dans son dos. L’inexplicable chaleur se mêle aux caractères de sa profonde angoisse et continue de lui souiller le visage, la sueur y perlant à grosses gouttes. Il progresse vers le lit, ses pupilles se dilatent, son regard s’accoutume au règne de l’obscurité, la forme s’agite, il en devine presque les traits.
« Avez-vous honte de votre supériorité ? Avez-vous honte de véhiculer tant de jalousie ? Je suppose que vous ne répondrez pas… fait-il, jetant son masque sur le sol. J’ai vu la mort à de nombreuses reprises ces dernières années. La guerre, la famine, les épidémies… Ma propre famille fut la victime d’un virus très rare. Tous ont été emportés… continu t-il, affecté, l’œil fou. Aujourd’hui, c’est mon tour, je n’ai plus que quelques jours à passer sur terre, quelques heures peut-être. »
L’étranger ramène sa main devant lui ; coïncidence ou génie du ciel, la lune passe l’un de ses rayons par la lucarne, révélant le terrible tranchant d’un scalpel. Pris d’une colère absurde, l’homme élève son arme en concert de sa voix.
« Je ne peux le permettre…Je ne peux le tolérer…Je ne peux me résoudre à ce que quelqu’un puisse regarder les autres mourir, impassible et froid, dans sa tranquille éternité d’injustice, explique t-il l’estomac retourné, brandissant le scalpel d’une main tremblante, l’autre déjà sur le drap, prête à retirer ce dernier tissu de mystère. »
Mais tandis qu’il délivre la forme de son suaire, comme un puissant venin, une indicible horreur lui explose au visage. Sur le lit défait repose la carcasse d’un homme torturé, d’un corps souillé. Une grimace de répulsion lui ride la face et il se retient courageusement de vomir son dégout. Il veut s’écorcher, se griffer, s’arracher les yeux, il souhaite n’avoir jamais vu et ne plus jamais voir pareil horreur ; pourtant, il regarde.
L’étranger considère cette abomination de figure, en devine les oreilles arrachées et les paupières cousues ; il n’évite pas non plus l’effroyable vision d’un front bossu ignoble, repaire d’une nuée de cafards. La langue tranchée, les lèvres enflées d’infections, sur cet amas de déchéance seul le nez trône à sa place, permettant à ce maudit de renifler sa propre putréfaction. Par moment, ses mains sans pouces cherchent à balayer le règne des blattes, en vain. Sous sa glotte, une sangsue lèche et boit les sécrétions d’une étrange lèpre, pareil aux liquides que vomissaient les murs du dehors. Ce corps mutilé, cette presque dépouille remue un peu, pousse quelques faibles gémissements. L’étranger recule d’un pas, le visage froissé par l’angoisse. A cet instant, au pied d’une telle montagne de pure folie, il peut mesurer son idiotie et se maudire d’avoir aussi naïvement pénétré le cœur de ce village lointain.
Il lui semble que les ombres s’infiltrent depuis l’extérieur, qu’elles descendent le long des murs tels des serpents aux couleurs de la nuit ; comme des centaines de mains venus le tirailler en tous sens, déchirant ses vêtements et le laissant nu au milieu des candélabres bientôt consumés. Sous l’emprise d’ongles décharnés, de poignets dépecés, d’êtres sans visages ; il s’étrangle d’une peur paralysante insaisissable. Comme une pression supplémentaire, la voix des tam-tams ressurgit depuis les profondeurs de la maison. Et bientôt, nombre de pas sourds résonnent dans l’escalier comme autant de promesses barbares. L’étranger, pris de panique, se met en tête de fuir par la lucarne. Trouvant l’aide d’une armoire, il y pose un pied et se décide à l’escalade, mais sa main suante de peur glisse sur un rebord et l’homme finit face contre terre. La porte s’est décrochée dans sa chute, délivrant le cadavre d’un enfant mangé, rongé, défiguré. Le corps glisse sur le sol. Un bocal suit la même trajectoire et va se briser contre un mur, déversant son contenu de semence humaine. D’autres récipients gorgés de sperme et de sang remplissent la commode. L’homme veut se relever, il veut croire, croire en sa possible fuite, croire en la possible douceur de sa mort ; mais la porte de la chambre s’ouvre déjà et Lilith, sublime, se tient sur le seuil. Elle entre, lui demeure pétrifié, pétrifié par une puissance invisible sinon l’aura fantomatique de cette épouvantable déesse. La porte se referme, quelques murmures s’élèvent d’entre les ombres tandis qu’un vent irréel souffle chacun des candélabres. Alors plongé dans les ténèbres, l’étranger goutte les lèvres froides de Lilith, promesse d’une éternelle nuit de souffrance. Un baiser, rien qu’un baiser, le succube a parlé…
Bonne lecture.
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Un brouillard presque irréel déguise les allées, brouille les visages, dérange les sens. Sur la place, quelques pantins maladifs aux corps débiles se traînent ici et là comme autant de destins déchirés ; vides et hagards, ils vaquent, errent et vagabondent dans ce décor monotone de maisons abandonnées. Des planches miteuses obstruent les portes de nombreux taudis, les volets sont clos, immanquablement. L’étranger passe. Plusieurs enfants accompagnent sa venue d’imperceptibles chuchotements, de regards hypocrites ; les autres se taisent, trop occupés à démembrer le cadavre d’un chat luminescent. Bientôt, les mères appellent les leurs à rentrer, la nuit tombant sur le village comme un couvre-feu naturel. Il ne reste alors plus que le vol des feuilles mortes, le sifflement du vent contre les parois des maisons, et l’étranger, seul, au cœur de ce monde éteint.
Il avance, observe les numéros sur les portes, absents ou chancelants pour la plupart. Il remonte le quartier, insatisfait ; traversant le jardin d’enfants, il file bientôt derrière les tourniquets, évitant les balançoires, enjambant les vélos cassés, tous ces instruments de jeu, dégradés, rouillés et abandonnés, rien que les symboles du chaos dominant.
L’homme longe la chapelle, imposante et sinistre, ses oreilles attrapent ici et là quelques gémissements provenus de l’intérieur. Une silhouette étriquée se tient dans l’embrasure de la porte, le visage bizarrement humain, mangé par les ombres, elle semble escorter son passage de tous ses yeux. L’étranger, mal à l’aise, ne s’attarde pas. Il reprend son chemin, à l’abri de ce regard pénible, et emprunte sur la gauche un escalier couvert de sang séché. Là-haut, une petite cour sordide se découvre sous ses pas légers. Aux fenêtres des maisons sales, ici vaguement éclairées, surgissent sitôt de curieuses silhouettes, spectatrices de l’arrivée du paria en leur royaume lépreux.
‘‘Lilith’’. Un portail noir en métal, les charnières grincent, il entre. Les murs sont effrayants, couverts de cicatrices et de creux suintants. Une maladie paraît survivre au cœur de ces ventres obscurs, car depuis leurs tréfonds s’écoule une substance corrosive étrangère. L’homme s’avance sur le seuil et frappe trois coups, ceux-là manquent d’effondrer le préau du dessus. Une scolopendre court sur le paillasson, de la poussière glisse d’une poutre instable, le vent souffle, la porte s’ouvre.
Une femme se tient sur le seuil. Blonde, les cheveux noués, le maquillage grossier, une dimension de la tristesse réside dans son regard clair, aimant irrésistible. De par sa beauté glaciale elle apparaît comme la précieuse maîtresse noire de ce cadre cauchemardesque. L’homme parle, baissant son masque.
« Mademoiselle Lilith ? fait-il d’une voix caverneuse angoissante.
- Vous êtes le docteur, n’est-ce pas ? devine la jeune femme, perspicace.
- Oui. Je suis en avance.
- Effectivement, nous vous attendions pour demain soir… explique-t-elle, jaugeant l’individu, son apparence et son calme apparent.
- Cela pose t-il un problème ?
- Non, aucun. Entrez. »
Elle s’écarte, il entre, retirant son chapeau avec précaution. Des légions de poussières cachent autant de toiles d’araignées. Le hall est exigu, plusieurs draps tachés de sang, de sang frais parfois, couvrent les fenêtres. Des aliments périmés jonchent le sol, formant la gigantesque pitance de plusieurs nuées de fourmis. La force malsaine de l’intérieur triomphe de toutes celles rencontrées auparavant. Une tragique sensation de renfermée contamine chaque élément de la pièce, ici, l’air est sale, souillé, il suffoque. Elle lui propose de s’asseoir un instant, il refuse.
« C’est inutile. Puis-je le voir, immédiatement ? »
Sa question trouve le silence, Lilith le moment idéal pour une terrible inspection. Muette, les yeux vides, elle flaire, fouille et examine son âme, la suspecte de tout et de rien. Une poutre craque, un chien hurle à la mort, une seconde passe ; et Lilith, immobile, le corps habité par une étrange raideur, se pare d’un rictus absurde. Malgré la forme dérangeante de l’épreuve, l’homme demeure impassible face au jugement de ce tribunal diablement hypnotique. Elle acquiesce enfin, le conduisant sitôt vers l’escalier. Il rajuste son masque, pressé de dissimuler le reste de son mystère sinon la sueur de son impatience.
L’escalier n’offrant que le passage d’une seule personne, ils engloutissent les marches une à une, l’un derrière l’autre. Une odeur de pourriture gagne le corridor. Les marches s’enchainent, suivant des trajectoires improbables. Elles semblaient monter tout à l’heure, mais désormais les émanations de l’endroit lui interdisent toute concentration, toute réflexion, il ne sait plus. La femme se tait, elle écoute semble-t-il. L’homme tend l’oreille, et surprend bientôt quelques sons disharmoniques provenus du dessous. Une étrange mélodie aux sonorités censément tribales filtre depuis le sous-sol. Mais y a t-il ici un tel souterrain capable de résonnance ? Peut-être viennent-ils d’ailleurs après tout… Le périple est interminable.
« Pardon docteur, mais en quoi consiste précisément votre étude ? demande-t-elle finalement d’une voix charmante, puissance de délicatesse.
- Ma thèse repose sur l’existence crédible d’un vaccin contre la mort. Selon les rumeurs, le fondement de cette idée trouve sa source dans cette maison, votre hôte en est la preuve vivante, explique froidement l’inconnu, bref et ne se fatiguant d’aucune autre forme de civilité.
- Un homme de votre éducation se fit-il toujours aux rumeurs ? fait Lilith, un peu mordante.
- Mademoiselle, étant donnée l’importance de mes recherches, chaque information est à vérifier. Ma visite sera brève, je ne vous dérangerai pas longtemps.
- Oh, vous ne me dérangez pas, bien au contraire. Vous n’êtes pas le premier sceptique que je vois passer. Certains attendent un miracle, une raison de croire, d’espérer, d’autres sont comme vous et cherchent à éprouver leurs connaissances. Mais c’est toujours un plaisir de voir les réactions des étrangers, leurs convictions bouleversées. »
Ils sont arrivés. Une chaleur insupportable filtre au travers de la porte, tandis qu’un fleuve de liquide obscur suinte le long des cloisons, glisse et se répand sur le sol déjà transpirant d’une horrible saleté. L’étranger s’arrête, là, comme pétrifié devant cette dernière barrière à la peut-être révolution de ses connaissances. Il relève son chapeau du bout des doigts, efface l’outrage d’une goutte de sueur trop téméraire.
« Annoncez-moi, fait-il enfin, ayant retrouvé un semblant de volonté.
- C’est inutile. Vous êtes attendu. »
La jeune femme affiche un sourire glacial, de son regard il l’embrasse, celle-là, unique évocation de grâce, mais pareil à ses doutes, elle s’efface. Et le voilà seul, face à son destin. Il s’avance, inquisiteur, ouvre la porte, calmement, délicatement, silencieusement. Il entre.
Comme une chapelle, la pièce se trouve inondée de cierges et de candélabres, les murs se noient sous les ombres. Une simple lucarne trahit la régularité du plafond ; l’ouverture offre le passage de l’air, les flammèches se vrillent, la botte de l’étranger cogne le sol, la porte se referme. Les lueurs vacillantes crachent leur maigre pouvoir et viennent se taire contre les ténèbres couchées sur le linceul. L’œil perçant, l’étranger distingue cette forme lourde, grossière, qui repose sous les draps amples. Le cœur battant, il avance jusqu’à se voir plonger dans la pénombre. Là, à l’abri de tout regard, il délivre le contenu de sa mallette.
« Je n’ai qu’une seule question à vous poser, annonce t-il gravement, trahissant la pièce et son mutisme. Qu’est-ce que ça fait ? »
Les syllabes se perdent au cœur d’un nouveau silence. Les draps remuent. Est-ce là le passage du vent calme, ou bien cette forme grossière désire-t-elle enfin chasser le fardeau des ombres ? L’étranger s’avance, son pied frappe le métal d’une gamelle. L’objet se renverse, contaminant le sol de son infâme bouillie. L’homme ne s’en préoccupe pas. Il lâche la mallette, cache le contenu dans son dos. L’inexplicable chaleur se mêle aux caractères de sa profonde angoisse et continue de lui souiller le visage, la sueur y perlant à grosses gouttes. Il progresse vers le lit, ses pupilles se dilatent, son regard s’accoutume au règne de l’obscurité, la forme s’agite, il en devine presque les traits.
« Avez-vous honte de votre supériorité ? Avez-vous honte de véhiculer tant de jalousie ? Je suppose que vous ne répondrez pas… fait-il, jetant son masque sur le sol. J’ai vu la mort à de nombreuses reprises ces dernières années. La guerre, la famine, les épidémies… Ma propre famille fut la victime d’un virus très rare. Tous ont été emportés… continu t-il, affecté, l’œil fou. Aujourd’hui, c’est mon tour, je n’ai plus que quelques jours à passer sur terre, quelques heures peut-être. »
L’étranger ramène sa main devant lui ; coïncidence ou génie du ciel, la lune passe l’un de ses rayons par la lucarne, révélant le terrible tranchant d’un scalpel. Pris d’une colère absurde, l’homme élève son arme en concert de sa voix.
« Je ne peux le permettre…Je ne peux le tolérer…Je ne peux me résoudre à ce que quelqu’un puisse regarder les autres mourir, impassible et froid, dans sa tranquille éternité d’injustice, explique t-il l’estomac retourné, brandissant le scalpel d’une main tremblante, l’autre déjà sur le drap, prête à retirer ce dernier tissu de mystère. »
Mais tandis qu’il délivre la forme de son suaire, comme un puissant venin, une indicible horreur lui explose au visage. Sur le lit défait repose la carcasse d’un homme torturé, d’un corps souillé. Une grimace de répulsion lui ride la face et il se retient courageusement de vomir son dégout. Il veut s’écorcher, se griffer, s’arracher les yeux, il souhaite n’avoir jamais vu et ne plus jamais voir pareil horreur ; pourtant, il regarde.
L’étranger considère cette abomination de figure, en devine les oreilles arrachées et les paupières cousues ; il n’évite pas non plus l’effroyable vision d’un front bossu ignoble, repaire d’une nuée de cafards. La langue tranchée, les lèvres enflées d’infections, sur cet amas de déchéance seul le nez trône à sa place, permettant à ce maudit de renifler sa propre putréfaction. Par moment, ses mains sans pouces cherchent à balayer le règne des blattes, en vain. Sous sa glotte, une sangsue lèche et boit les sécrétions d’une étrange lèpre, pareil aux liquides que vomissaient les murs du dehors. Ce corps mutilé, cette presque dépouille remue un peu, pousse quelques faibles gémissements. L’étranger recule d’un pas, le visage froissé par l’angoisse. A cet instant, au pied d’une telle montagne de pure folie, il peut mesurer son idiotie et se maudire d’avoir aussi naïvement pénétré le cœur de ce village lointain.
Il lui semble que les ombres s’infiltrent depuis l’extérieur, qu’elles descendent le long des murs tels des serpents aux couleurs de la nuit ; comme des centaines de mains venus le tirailler en tous sens, déchirant ses vêtements et le laissant nu au milieu des candélabres bientôt consumés. Sous l’emprise d’ongles décharnés, de poignets dépecés, d’êtres sans visages ; il s’étrangle d’une peur paralysante insaisissable. Comme une pression supplémentaire, la voix des tam-tams ressurgit depuis les profondeurs de la maison. Et bientôt, nombre de pas sourds résonnent dans l’escalier comme autant de promesses barbares. L’étranger, pris de panique, se met en tête de fuir par la lucarne. Trouvant l’aide d’une armoire, il y pose un pied et se décide à l’escalade, mais sa main suante de peur glisse sur un rebord et l’homme finit face contre terre. La porte s’est décrochée dans sa chute, délivrant le cadavre d’un enfant mangé, rongé, défiguré. Le corps glisse sur le sol. Un bocal suit la même trajectoire et va se briser contre un mur, déversant son contenu de semence humaine. D’autres récipients gorgés de sperme et de sang remplissent la commode. L’homme veut se relever, il veut croire, croire en sa possible fuite, croire en la possible douceur de sa mort ; mais la porte de la chambre s’ouvre déjà et Lilith, sublime, se tient sur le seuil. Elle entre, lui demeure pétrifié, pétrifié par une puissance invisible sinon l’aura fantomatique de cette épouvantable déesse. La porte se referme, quelques murmures s’élèvent d’entre les ombres tandis qu’un vent irréel souffle chacun des candélabres. Alors plongé dans les ténèbres, l’étranger goutte les lèvres froides de Lilith, promesse d’une éternelle nuit de souffrance. Un baiser, rien qu’un baiser, le succube a parlé…
Squall46- Nombre de messages: 30
Age: 24
Date d'inscription: 17/09/2008
Re: Lilith
J'aime cette outrance dans l'horreur. L'ambiance est très vite et habilement installée, j'ai apprécié dès le début :
"trop occupés à démembrer le cadavre d’un chat luminescent", qui met tout de suite le lecteur dans le coup.
Dans le genre, un texte bien réussi à mon avis. J'ai relevé une répétition :
"son apparence et son calme apparent."
"trop occupés à démembrer le cadavre d’un chat luminescent", qui met tout de suite le lecteur dans le coup.
Dans le genre, un texte bien réussi à mon avis. J'ai relevé une répétition :
"son apparence et son calme apparent."

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 50
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – —
Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Lilith
Un brouillard (...) brouille les visages
se fit-il toujours aux rumeurs --> se fie-t-il
Le rythme est intéressant, le lecteur a l'occasion de suivre pas à pas le déroulement de l'action mais il serait bon de créer quelques brisures avec des espaces, des aérations. Cela permettrait au texte de respirer et de se défaire d'une partie de cette impression de densité qui se renforce vers le milieu, au point d'en devenir par moments trop pesante.
Tu insistes sur les détails, sur chaque minute qui passe et cet effort finit par se faire (trop) sentir.
Sinon, c'est bien mené et c'est un univers assez riche, même si en quasi huis-clos
se fit-il toujours aux rumeurs --> se fie-t-il
Le rythme est intéressant, le lecteur a l'occasion de suivre pas à pas le déroulement de l'action mais il serait bon de créer quelques brisures avec des espaces, des aérations. Cela permettrait au texte de respirer et de se défaire d'une partie de cette impression de densité qui se renforce vers le milieu, au point d'en devenir par moments trop pesante.
Tu insistes sur les détails, sur chaque minute qui passe et cet effort finit par se faire (trop) sentir.
Sinon, c'est bien mené et c'est un univers assez riche, même si en quasi huis-clos

Sahkti- Nombre de messages: 25655
Age: 38
Localisation: Suisse et Belgique
Date d'inscription: 12/12/2005
Re: Lilith
PS: Je pense que t'impliquer un peu plus dans la vie du forum (commenter par exemple les autres) te permettrait d'être à ton tour davantage lu et commenté.

Sahkti- Nombre de messages: 25655
Age: 38
Localisation: Suisse et Belgique
Date d'inscription: 12/12/2005
Re: Lilith
Ouais c'est souvent le reproche que l'on me fait sur les forums, je vais essayer de plus lire et commenter les textes des autres. Merci pour vos commentaires.
Squall46- Nombre de messages: 30
Age: 24
Date d'inscription: 17/09/2008
Re: Lilith
Une ambiance. C'est dit. Pour ma part, trop pesante. Ce qui me paraissait dérangeant et opressant au début de ma lecture est devenu trop, au bout d'un moment.
Je reprends certaines de tes phrases :
« L’homme s’avance sur le seuil et frappe trois coups, ceux-là manquent d’effondrer le préau du dessus. » Renforce la décrépitude des lieux, d'accord. Mais c'est un petit peu trop pour ma part.
« Une scolopendre court sur le paillasson, de la poussière glisse d’une poutre instable, le vent souffle, la porte s’ouvre. »
« fait-il d’une voix caverneuse angoissante. » J'aurais bien vu caverneuse ou angoissante. Les deux termes accolés font forcés.
« L’escalier n’offrant que le passage d’une seule personne, ils engloutissent les marches une à une, l’un derrière l’autre. »
« tandis qu’un fleuve de liquide obscur suinte le long des cloisons, glisse et se répand sur le sol déjà transpirant d’une horrible saleté. »
« il se retient courageusement de vomir son dégout. » L'image m'a fait sourire.
Je le répète, ton texte est propre à restituer une atmosphère angoissante et je comprends ta démarche. Pourtant, au lieu de me plonger dedans, je suis, parfois restée au-dehors à cause de ce trop plein, de ce toujours plus dans l'horreur qui ne m'a pas convaincue.
Ceci n'est pas fait pour te décourager. Je pense, seulement, qu'en allégeant un peu, le tout serait plus percutant ( je ne sais pas si c'est le terme adéquat mais... ). Je te donne, là, mon ressenti.
Je reprends certaines de tes phrases :
« L’homme s’avance sur le seuil et frappe trois coups, ceux-là manquent d’effondrer le préau du dessus. » Renforce la décrépitude des lieux, d'accord. Mais c'est un petit peu trop pour ma part.
« Une scolopendre court sur le paillasson, de la poussière glisse d’une poutre instable, le vent souffle, la porte s’ouvre. »
« fait-il d’une voix caverneuse angoissante. » J'aurais bien vu caverneuse ou angoissante. Les deux termes accolés font forcés.
« L’escalier n’offrant que le passage d’une seule personne, ils engloutissent les marches une à une, l’un derrière l’autre. »
« tandis qu’un fleuve de liquide obscur suinte le long des cloisons, glisse et se répand sur le sol déjà transpirant d’une horrible saleté. »
« il se retient courageusement de vomir son dégout. » L'image m'a fait sourire.
Je le répète, ton texte est propre à restituer une atmosphère angoissante et je comprends ta démarche. Pourtant, au lieu de me plonger dedans, je suis, parfois restée au-dehors à cause de ce trop plein, de ce toujours plus dans l'horreur qui ne m'a pas convaincue.
Ceci n'est pas fait pour te décourager. Je pense, seulement, qu'en allégeant un peu, le tout serait plus percutant ( je ne sais pas si c'est le terme adéquat mais... ). Je te donne, là, mon ressenti.

Lucy- Nombre de messages: 2628
Age: 34
Date d'inscription: 31/03/2008
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