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Cela

Message  coline Dé le Sam 22 Nov 2008 - 8:53

CELA



Elle était si fatiguée de sa solitude ! De son immensité. Si lasse des mêmes éternelles côtes qui l'ourlaient. Si déprimée, que des maelstroms se formaient, déferlaient en vagues rageuses, qui la laissaient épuisée et languissante. Plate.
Une mer… dépourvue de sel. Une mer fade.
Le ciel se sentait inquiet; une observation attentive lui indiquait que la crise était grave : la mer s'évaporait.
Outre sa bienveillance naturelle, d'autres motivations poussèrent le ciel à chercher des remèdes : la quantité d'eau que peut contenir un azur raisonnablement nuageux est limitée. Si l'évaporation de l'océan se poursuivait à ce rythme, il l'aurait perdu de vue en peu de temps, et le ciel détestait perdre de vue quoi que ce fût… On ne sait jamais…
Se penchant à tomber sur l'horizon étincelant, le ciel lui murmura :
− Qu'attends-tu de moi?
Rien. Rien, justement !
La mer estimait que, depuis le temps qu'ils se connaissaient, la question n'aurait même pas dû se poser. Et constater une fois de plus leur éloignement ne fit que creuser sa dépression.
Ce qui occasionna d'importantes brumes.
− Rien ne sert de se voiler la face, la situation est alarmante… Que faire ?
L'espace recèle d'infinies possibilités, certes. Mais laquelle mettre en œuvre?
Il avait à peu près épuisé ses merveilles (rayon vert, aurores boréales éblouissantes), sa plus savante pyrotechnie (fracas d'éclairs, avec bruitage plein pot), la mer restait de glace.
Sur une illumination soudaine, il finit par où il aurait dû commencer :
− Ce dont tu rêves, je te le donne…
La mer tenta de résister, pour la forme, mais le moyen de dédaigner une telle offre ?
Du bout d'une toute petite vague, elle avoua :
− Je rêve d'une île…
Ouf, je m'en tire bien, pensa le ciel soulagé, et avec une douceur précautionneuse, il lui demanda:
− Raconte-moi ton île.
L'élan qui reflua alors des abysses faillit le déborder : elle avait si profondément refoulé son désir qu'il atteignit une valeur jamais égalée sur l'échelle de Richter.
Toute cette houle d' émotions frappa la mer de mutisme.

Le ciel est grand seigneur. Il ne fait pas les choses à moitié. Il concentra son énergie et fit à son amie un somptueux cadeau : un archipel complet, comportant plus de palmiers qu'une classe de maternelle bien pourvue en têtes blondes, doté d'une barrière de corail chatoyant et d'une cohorte de poissons-clowns. Un must. Pour fignoler les détails, il imagina un système ingénieux d'alizés porteurs de pluie, qui l'irriguerait avec régularité, afin de compenser l'ensoleillement trop généreux. Puis, n'ayant pas de papier-cadeau sous la main, il l'enveloppa d'un ruban de nuages irisés. Il déposa son présent en plein milieu de l'eau, là où elle était la plus claire.
Très content de lui.
La mer accorda à peine un regard à l'objet et se retira, découvrant d'interminables plages d'un sable nacré. Aussitôt, les hommes débarquèrent et commencèrent à aménager comme ils savent le faire.
Ce qui n'arrangea pas son moral déjà en morte-eau.
Le ciel, bien sûr, fut très mortifié. Il en conçut quelque humeur et bouda pendant trois mois (ce que voyant, les investisseurs ré-évaluèrent leurs projets à la baisse ; un ciel maussade n'a pas que des inconvénients !)
Mais l'état de son amie le força à sortir de sa bouderie : elle ne se souciait même plus de son hygiène, demeurait prostrée, sans vie, sans forces, sans marées.
Il imagina alors quelque chose de plus vivifiant et dans la zone la plus verte, érigea des falaises, abruptes et blanches, couronnées de prairies. Il les fit se détacher sur un horizon fuligineux, dont la noirceur formait un contraste éclatant, balaya le tout d'une lumière irréelle et rajouta des cailloux, plus quelques moutons, pour le fun.
C'était, sans conteste, très réussi. Les Irlandais furent unanimes.
Pourtant, il n'obtint pas plus d'effet avec ce présent qu'avec le précédent.
En désespoir de cause, il fit un retour sur lui-même. S'interrogea au plus intime. S'avoua enfin sa défaite et en conçut un grand soulagement. Il était amoureux.
Il ne pouvait plus le cacher.
Sans attendre la nuit, il s'allongea sur la mer, et cela dura.
Dura.
Cela, qui n'a pas de nom ni de limite. L'extase. Le bonheur. La vie. Cela.
Un peu après, la mer, jeune accouchée rayonnante, lui présenta un minuscule caillou. Il fallait être père pour trouver beau cet amas nu, composé de couches alternes de grès, basalte et andésite !
La mer incessante le léchait et re-léchait. Au risque de l'user, il était si petit !
Un bout de rocher gros comme rien, affleurant à peine à la surface mais habité d'une sirène minuscule.
Qui chantait.
Cela…

coline Dé

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Message  pierre-henri le Sam 22 Nov 2008 - 9:41

L'idée est belle, ample, mythique. Mais, je vous l'avoue, je ne retrouve pas totalement dans ce texte-ci la beauté souple de votre style le plus abouti.

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Message  Easter(Island) le Sam 22 Nov 2008 - 10:10

Mythique (Ph) ou mignon, l'un ou l'autre, au choix.
Bien sûr que ça se lit avec plaisir mais, ce qui fait la force de ton écriture Coline ce sont tes personnages, les situations dans lesquelles tu les embarques, ta façon de conter une histoire. Ici je ne retrouve pas ce qui me charme habituellement, un petit peu vers la fin, quand tu personnifies les éléments, mais ça ne suffit pas au bonheur que j'attends à trouver quand je te lis.

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Message  Easter(Island) le Sam 22 Nov 2008 - 10:11

Pardon : Mythique (PH) => pour indiquer que je lui ai piqué le mot.

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Message  Arielle le Sam 22 Nov 2008 - 10:11

Un mythe fondateur revisité à la façon des "Histoires comme ça" de Kipling que je suis en train de relire. L'amour qui triomphe (Ils furent heureux etc...) Même pas le baby blues, la mer! J'aime bien mais la fin est un peu écourtée je trouve. On identifie les archipels polynésiens et l'Irlande mais je ne peux pas m'empêcher de m'interroger sur l'identité de ce petit caillou d'autant que les précisions grès, basalte et andésite lui donnent une réalité au delà de l'imaginaire.

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Message  Easter(Island) le Sam 22 Nov 2008 - 10:22

Je rebondis sur le commentaire d'Arielle à propos du caillou, moi aussi je me suis interrogée sur son identité... Je pensais à la Nouvelle-Calédonie ; ou à Gibraltar ("The rock") sans rien savoir de leur composition géologique...

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Message  pandaworks le Sam 22 Nov 2008 - 10:31

Une mer… dépourvue de sel. Une mer fade. oui, mais.
Ne serait-on pas plutôt sur ces grands lacs orientaux ou africains ?
Ces mers intérieures que le temps et l'homme gomment ?

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Re: Cela

Message  socque le Sam 22 Nov 2008 - 10:35

J'ai adoré ! J'ai trouvé "cela" charmant, poétique, drôle... Un conte qui nous replonge dans l'émerveillement de l'enfance. Chapeau bas !

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Re: Cela

Message  Romane le Dim 23 Nov 2008 - 0:32

Je reprends le commentaire qui précède le mien : charmant et poétique. Lu en écoutant Private Investigation (Dire Straits), c'était délicieux, surtout la fin, plus profonde, comme un mystère inénarrable.

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Re: Cela

Message  loic le Dim 23 Nov 2008 - 17:45

j'ai compris avec amertume que cette terre ne pouvait être la Bretagne quand tu as commencé à évoquer les palmiers...
bien que dans le golfe du morbihan je connais quelques petits cailloux qui...

amicalement / loïc

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Re: Cela

Message  coline Dé le Dim 23 Nov 2008 - 17:54

Atlantide ...égarée en mains perverses, appropriée, usurpée, Atlantide petit caillou renaissant dans un seul lieu : l'horizon. La sirène chante toujours.

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Re: Cela

Message  Roz-gingembre le Dim 23 Nov 2008 - 18:23

Lecture sympa et agréable.
Je me pose cependant la question de la sirène, c'est vrai qu'elle ajoute une dimension au conte (ou au mythe) mais était-elle vraiment indispensable?

J'ignore pourquoi mais ce texte me fait penser aux bouées siffleuses que les marins installent au large pour retrouver leur chemin et éviter les récifs. (A chacun son Atlantide) C'est le vent qui les fait siffler et par temps de brume leur effet est troublant, le sifflement ressemble à une plainte, celle d'une sirène.
... j'ai ma réponse, oui, la sirène est aussi une bonne idée dans ce texte.

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Re: Cela

Message  Sahkti le Mar 9 Déc 2008 - 10:04

Il y a quelques tournures qui me plaisent, pour le mystère qu'elles créent et la beauté qu'elles dégagent.
Mais il y a aussi beaucoup d'emphase et à la longue, ça en serait presque bruyant, étouffant. Un texte qui, à mes yeux, mériterait d'être allégé, de s'oublier un peu au profit du sujet qu'il explore et qui, de ci de là, serait presque accessoire par rapport à l'écrin qui l'enrobe. Dommage, car cela m'empêche de réellement profiter de la beauté du lieu, de la magie de sa naissance et de son éternelle résurrection.

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