Pas de douleur ce soir

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Pas de douleur ce soir

Message  lu-k le Dim 15 Nov - 19:50

Parfois, l’heure est carrée, dure. Parfois, je la pointe, la casse au moins en deux, et j’ai l’illusion de vivre davantage.
Les saveurs sont si brutes. Je me demande d’où provient ce mélange.

Là-bas, une petite maison, isolée, et la façon nette, précise, dont les étoiles s’y déposent, une par une, décollées du ciel comme on vomit l’amour. Avec violence, des bruits balancent, dans la maison, et je puis voir les stigmates de l’enfance décoller, une par une, les bandes d’un visage, comme on arrache le scotch d’une tapisserie malade.

Derrière moi, le canon d’un engin que je devine brillant, accolé au supplice de ma nuque, suante dans l’air frais du bois, accolé au regard trop curieux dont je me sers souvent, accolé derrière moi et pourtant je le vois, de façon nette, précise, isolé, comme si je n’avais jamais vu rien d’autre. Rien d’autre que ce quidam, ce canon entendu respirer et les crocs vraiment lourds de la nuit tombant. Pas de douleur ce soir.

Ma jambe encore tondue attire la lumière.

Je me cache. Pas de douleur ce soir. Je devine la lune et son « oui » de la tête. Les bruits balancent avec violence. Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je suis la proie de toutes les mains, le monstre parmi les jeunes filles. Autour de moi, des glaires, et la petite cruauté de la gentillesse, le sang orangé des feuilles en automne. Depuis la naissance, découpée en plusieurs défaites (nous l’avons revécue une fois, deux fois, trois fois, attendant la fausse couche), je lave tous les sols tachés de ma couleur.

Je suis un félin invisible : je marche, fais du bruit, mais toujours les portes se ferment derrière moi. Là-bas, la petite maison est brûlée. Je vois ses longues branches prendre des teintes grises, se consumer, doucement. La sonate du monde brûlé. L’enfance décolle les bandes d’un visage ; le crépitement des flammes se mêle aux violons de la peau arrachée.
Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je ne t’ai jamais connue dans le noir, ni ton soupire, ni l’ombre de tes jambes, ni le mouvement docile du cri de tes draps. L’heure est carrée, dure. Pas de douleur ce soir.

Je t’ai toujours connue bien au-dessus de moi, sur le lit du matin. Je m’en voulais de ne pouvoir me tourner pour voir ton visage en colère.

Le canon se retire, flambant. Il a laissé sa trace, l’orgasme – ma peur.

lu-k

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  socque le Dim 15 Nov - 20:15

Le titre est superbe, et j'aime qu'il serve ainsi d'antienne. Très beau texte.

Une remarque, cela dit : j'ai déjà vu que vous affectionniez l'adjectif "petit". Il lui arrive d'être trop présent, selon moi, dans vos textes (pas celui-ci), et, vous lisant fidèlement, j'ai l'impression de le retrouver un peu trop souvent d'un texte sur l'autre ; je ne crois pas qu'il en existe un seul sans occurrence du mot. Je me dis que ce pourrait être intéressant de freiner sur son emploi...

Deux erreurs de langue :
“de façon nette, précise, isolée
“ni ton soupir (et non “soupire”)

socque

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  Saint Georges le Dim 15 Nov - 20:19

Ouaip.
Vous vous déployez, c'est magnifique.

Rien à ajouter, si ce n'est que je salue le poète qui écrit des textes si long.

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  socque le Dim 15 Nov - 20:26

Ah oui, je voulais dire aussi que, comme souvent chez vous lu-k, il y a de pures merveilles dans ce texte :
"Autour de moi, des glaires, et la petite cruauté de la gentillesse"
"Au cœur de ton rire, l’attente est infinie"
"ni l’ombre de tes jambes"

socque

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  Easter(Island) le Lun 16 Nov - 13:09

Ça n'en a peut-être pas l'air à première vue mais c'est un texte construit, bel et bien. Un texte qui retombe sur ses pieds, après une progression immuable. Et puis cette conclusion ! Comme tu sais le faire, un coup de massue sur mes certitudes. Donc, de ceci- ce qui précède- déjà, je suis admirative.
L'expression maintenant, une fois n'est pas coutume, je voulais relever tout ce qui m'avait émue, émue avec creux à l'estomac que je ressens parfois à certaines lectures, ou certaines musiques ; j'ai passé du temps sur ce texte, je l'ai lu, relu, plusieurs fois, avec attention :

Parfois, l’heure est carrée, dure. Parfois, je la pointe, la casse au moins en deux, et j’ai l’illusion de vivre davantage.
Les saveurs sont si brutes. Je me demande d’où provient ce mélange.

Là-bas, une petite maison, isolée, et la façon nette, précise, dont les étoiles s’y déposent, une par une, décollées du ciel comme on vomit l’amour. Avec violence, des bruits balancent, dans la maison, et je puis voir les stigmates de l’enfance décoller, une par une, les bandes d’un visage, comme on arrache le scotch d’une tapisserie malade.

Derrière moi, le canon d’un engin que je devine brillant, accolé au supplice de ma nuque, suante dans l’air frais du bois, accolé au regard trop curieux dont je me sers souvent, accolé derrière moi et pourtant je le vois, de façon nette, précise, isolé, comme si je n’avais jamais vu rien d’autre. Rien d’autre que ce quidam, ce canon entendu respirer (une réserve ici, sur la syntaxe que je trouve lourde) et les crocs vraiment lourds de la nuit tombant. Pas de douleur ce soir.

Ma jambe encore tondue attire la lumière.

Je me cache. Pas de douleur ce soir. Je devine la lune et son « oui » de la tête. Les bruits balancent avec violence. Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je suis la proie de toutes les mains, le monstre parmi les jeunes filles. Autour de moi, des glaires, et la petite cruauté de la gentillesse, le sang orangé des feuilles en automne. Depuis la naissance, découpée en plusieurs défaites (nous l’avons revécue une fois, deux fois, trois fois, attendant la fausse couche), je lave tous les sols tachés de ma couleur.

Je suis un félin invisible : je marche, fais du bruit, mais toujours les portes se ferment derrière moi. Là-bas, la petite maison est brûlée. Je vois ses longues branches prendre des teintes grises, se consumer, doucement. La sonate du monde brûlé. L’enfance décolle les bandes d’un visage ; le crépitement des flammes se mêle aux violons de la peau arrachée.
Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je ne t’ai jamais connue dans le noir, ni ton soupire, ni l’ombre de tes jambes, ni le mouvement docile du cri de tes draps. L’heure est carrée, dure. Pas de douleur ce soir.

Je t’ai toujours connue bien au-dessus de moi, sur le lit du matin. Je m’en voulais de ne pouvoir me tourner pour voir ton visage en colère.

Le canon se retire, flambant. Il a laissé sa trace, l’orgasme – ma peur.

Et puis finalement, la tâche était trop ardue. Tout, ou presque presque, est beau, solide, lu-k ; tout est pensé, pesé, réfléchi, ciselé. C'est un texte visuel autant que sonore, au goût amer, empli de lucidité.

(et une fois encore je me dis que j'aimerais bien moi aussi un jour avoir la chance de rencontrer celui qui est capable d'enfanter de tels textes.)

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  Sahkti le Lun 16 Nov - 15:15

Que te dire, luk, si ce n'est que ce texte, superbe, m'a beaucoup émue pour la fragilité qu'il révèle mais également sa détermination, sa résignation... autant de sentiments forts qui donnent ici naissance à un texte abouti, soigné et comment dire, mature. Non pas que tes autres textes ne le soient pas mais il y a ici une forme de sagesse que je trouve aboutie, mûrie, avec un regard neuf pour évoquer certains tourments de la vie.
Le cheminement qui prend place de la première à la dernière ligne participe bien entendu à cela mais il n'est pas le seul élément, il y a aussi une écriture qui s'est trouvée, s'est posée et prend le temps d'explorer l'âme en se débarrassant d'adjectifs ou autres tournures inutiles ou pesants.
Un véritable plaisir de lecture, luk !

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  pandaworks le Mar 17 Nov - 18:28

Je n'ai pas vraiment apprécié ce texte, pour des détails, comme le la redite de "une par une" qui ne magnifie pas grand chose au final, ce "canon" omniprésent que l'on retrouve même deux fois en trois ligne. Quelques couacs, oui, dont le plus beau à été relevé par Easter, coutent à ma concentration : je ne suis pas sur d'avoir tout suivi ni tout compris.
D'autre part je perd pied dès le début : ce temps cassé qui conduit à la saveur. Pas vraiment aimé donc.

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Re: Pas de douleur ce soir

Message  Ba le Jeu 26 Nov - 11:45

Malgré tout, malgré tout, dans ce musée des textes exposés quand je loupe une galerie je fais demi-tour sur le parquet ciré.
Voilà une toile à éclairer encore un peu, d'autant que les heures nous cassent rapidement la visite.

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