Les flancs de la colère

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Les flancs de la colère

Message  lu-k le Mar 29 Déc 2009 - 13:45

Nous nous étions réunis presque par hasard. Tous les yeux étaient comme on peut imaginer les yeux d’un pareil soir, étincelants, un peu jaunes, un peu éloignés, les yeux. La pagaïe de la nuit commençait à vibrer tout autour. Nous savions les blessures, nous savions la colère : les heures de terrible effort, angoissées, tenues là dans nos corps et dans nos cœurs comme tant d’heures crispées, épuisantes, se répondaient en sortes d’échos tacites, en non-dits coincés là dans l’atmosphère, dans nos bouches. Petits nœuds de folie, de fatigue. Dans la tête, faut faire le vide, s’y forcer du moins, car on a beau dire, c’est pas simple de faire le vide, de penser à rien, ou à autre chose, quand ça valdingue ainsi, le sherpa tombé, lui, littéralement, dans le vide. Dur de pas penser à son sourire de guignol et à ses traits bridés, et à la façon qu’il avait de jamais s’arrêter, de jamais chier ni pisser. Faut oublier tout ça un temps et se laisser mourir autre part dans la pensée, sûrement que tout le monde se débattait ainsi, plongés dans d’autres souvenirs, plus lointains. Pour moi c’étaient les broussailles hirsutes de la vie parisienne, son ciel un peu tiède, eau de chaux affamée, qui coule sur les objets terrestres comme pour nous envahir. Le métro : caveaux à demi ensommeillés, grisâtres, qu’on entend ronfler si l’oreille est au sol. Enfin, dans le métro, on passe, comme partout, sans lumière, sans bruit, calme litanie urbaine, en dehors du temps. Tout cela se retient, comme on retient nerveusement la rage.

Voilà quarante-huit jours qu'on était dans cette montagne. On en avait chié. On avait réussi à passer le plus gros du flanc ouest, mais ce soir-là, nous restions assis, emmitouflés dans le regret. Le sherpa qui nous accompagnait depuis la base à cinq mille était mort y’a seulement quelques heures. On s’était séparés en deux groupes. M’est avis que le nôtre, de groupe, à moi et au sherpa, empruntait le chemin le plus difficile. Y’a eu fracturation, chute de séracs, et voilà, l’a été emporté comme il était venu. A peine s’il bouffait le gaillard ! Il trimballait son gros sac et escaladait en faisant des bonds, s’accrochait à la neige et à la glace sans gants, sans rien, avec ses mains bronzées, rugueuses, dures comme du bois. Il connaissait la montagne comme sa poche. Faut dire qu’il y est né.
Il n’y pas de répit dans les grandes hauteurs, sur les toits du monde. Nous continuions notre requiem dans ce silence tendu, comme brûlé à la lanterne. C’est l’instant où toute l’âme connaît une espèce de remous, ahane, se réfugie là où il n’y a rien, ni honte, ni sanglots. On commençait à vomir de la neige par les yeux, par la bouche, par le nez, la neige jasmin et la glace un peu noire, ténébreuse. Je veux dire que tout ce blanc, ce ruissellement malsain et presque glaireux, maintenant, on se sentait en mourir, peu à peu. C’était l’apnée, je le ressentais bien, entre les paupières gonflées et rouges, les regards affolés, caféinés, trop sensibles, agitation substantielle, eczéma au creux des bras, ou les regards sans vie, consumés de tristesse, erratiques, sauterelles abimées. Et on savait la route encore longue tandis que la nuit nous enveloppait de ses secrets, que le froid faisait crépiter nos membres lourds. On attendait avec résignation le cachemire de la douleur.


(à suivre)
(normalement)

lu-k

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Re: Les flancs de la colère

Message  Peter Pan le Mar 29 Déc 2009 - 19:12

Bonsoir lu-k,

par rapport à d'autres de tes textes, je trouve qu'ici, tu as réussi à simplifier ta prose et cela me convient très bien...

J'ai trouvé la troisième répétition d'"yeux" inutile et de trop, un point après "peu éloignés" m'aurait personnellement suffit..

Les trois répétitions de "vide" m'ont également paru excessives et je n'ai pas trop aimé celle de "chier et pisser"/"On en avait chié"... (chier une seule fois me semble déjà pas mal...)

"M’est avis que le nôtre, de groupe, à moi et au sherpa" J'aurais bien vu une autre formule pour nous faire comprendre que le narrateur est dans le groupe du sherpa, j'ai trouvé ce passage un peu lourd par rapport au reste du texte...

À part ça, j'ai beaucoup aimé cette introduction (suis pas sûr qu'il soit judicieux d'employer cette formule, à l'avenir, je crois que je me servirais des mots que j'apprends grâce à grieg ; Incipit c'est pas mal du tout et prête moins à confusion au bout du compte !...), il reste dans ta prose des images poétiques et je ne m'en offusque pas, loin de là...

J'espère bien qu'il y aura une suite lu-k...

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Re: Les flancs de la colère

Message  Easter(Island) le Mar 29 Déc 2009 - 20:22

Ce n'est pas un thème qui m'emballe a priori, mais je lirai sûrement la suite.
Je trouve les remarques de Peter Pan sur la forme très pertinentes, suis d'accord avec ce qu'il indique.

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Re: Les flancs de la colère

Message  socque le Mer 30 Déc 2009 - 22:28

Ouais ! J'attends avec impatience la suite, parce que je crois discerner une différence dans ce texte, l'amorce d'un récit autre qu'onirique, et cela me plaît.

Mais : "sauterelles abîmées"

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Re: Les flancs de la colère

Message  Sahkti le Mar 6 Juil 2010 - 9:31

Y a-t-il eu suite ?
Parce que je m'y plongerais bien volontiers !

Une écriture plus épurée que dans d'autres textes de toi mais toujours aussi riche et porteuse, ouvrant la porte à de multiples interprétations et ça me plaît beaucoup. Tu as réussi à ne pas noyer le propos sous les précisions mais celles-ci conservent malgré tout toute leur place et leur importance; elles participent à l'édification de l'ossature.
Un texte bien mené et intéressant, avec une idée que tu déclines sans tout faire tourner autour d'elle; il y a des respirations, des chemins détournés... j'aime ça.

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