Les maîtres du monde

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Les maîtres du monde

Message  ubikmagic le Dim 14 Fév - 18:24

... Arrivé au 11 Lemgoerstrasse, il me fit signe de rester là. Je le vis remonter l’allée étroite, encombré de poubelles et de déchets. Un instant plus tard, il ressortait, sans cartable, juché sur un vélo d’adulte. Il prit de l’élan, m’enjoignit à le suivre.

Nous avions quitté le quartier, traversé le centre. Les avenues défilaient. J’avais du mal à ne pas me faire distancer. Mon ami pédalait vigoureusement, penché en avant, autant pour lutter contre le vent que compenser la hauteur de la selle, qui n’était pas réglée à sa taille. J’étais complètement essoufflé. J’aurais voulu le lui dire, mais il aurait fallu crier et j’en étais incapable. J’avais tout juste assez d’air pour maintenir mon effort. Surtout quand nous quittions le terrain plat et que la route se mettait à monter.
Nous arrivâmes dans un coin boisé, à Hidesen. Je n’étais jamais passé par là. Au lieu de s’arrêter à l’entrée de la forêt, Franz continua, sans même ralentir. Je le suivis comme je pus. Les chemins étaient boueux, glissants, défoncés par endroits.
Il bifurqua dans un sentier en pente et s’arrêta près d’un pont qui enjambait une rivière. Là, il chargea son vélo sur une épaule et se mit à descendre vers la berge. Je fis de mon mieux pour l’imiter.
La pile ne plongeait pas directement dans l’eau. Il y avait un rebord en pierre, assez haut et large. Nous déposâmes les bicyclettes à cet endroit. Je me laissai tomber au sol, épuisé. Franz me regarda avec un sourire amusé et s’assit à mes côtés. Je restai plusieurs minutes, haletant. Une fois rétabli, je lui demandai d’où il sortait son moyen de locomotion. Il haussa les épaules :
- Tu ne l’as pas reconnu ? C’est celui d’Ernst.
- Il t’a autorisé à le prendre ?
- Je ne l’ai pas seulement demandé. N’importe comment, il n’a pas intérêt à faire d’histoires : vu qu’il ne fiche rien à la maison, que ça barde entre eux, il serait mal inspiré de me chercher, en plus. Allez viens.
Il m’entraîna à travers le feuillage dense des buissons, le long d’une étroite piste qu’on distinguait à peine dans le sous-bois. Le terrain devint accidenté ; à présent, nous longions une paroi rocheuse escarpée. Et puis brusquement, un trou vint rompre la continuité du granit. On ne pouvait le voir qu’en passant au ras de la falaise, car il était caché par un gros buisson aux feuilles fournies, épaisses. Sans hésiter, mon ami repoussa les branches et s’aventura dans la pénombre.
Nous nous trouvions dans une grotte assez vaste pour abriter plusieurs personnes. L’air y était frais, mais pas humide. Si le plafond était chaotique, irrégulier et accidenté, le sol au contraire, était recouvert de sable gris, d’où émergeaient quelques pierres plates et arrondies. Un trou était creusé au centre, où subsistaient des restes de feu. A côté était étalée une vieille couverture, à la couleur indéfinie. Franz s’allongea dessus, les mains croisées sous la nuque. Il poussa un profond soupir.
- Alors, c’est pas mal, hein ?
- Comment tu as trouvé ce coin ? On te l’a montré ?
- Ah, ça, c’est mon secret.
- Tu es le seul à venir ici ?
- A ma connaissance, oui. Tiens.
Il me tendit une gourde qui était dissimulée sous le plaid. Elle contenait du vin. J’en lampai une gorgée. Puis il déballa un ballot de cuir souple ; il en sortit un volume usé, dont la couverture ne portait aucun titre. Je trouvai celui-ci à l’intérieur : Robinson Crusoé. L’édition comportait des gravures, magnifiquement exécutées.
- Je te le prêterai quand je l’aurai fini. Je ne le lis qu’ici. C’est le seul livre que je possède. On y apprend plein de choses intéressantes et utiles. Et maintenant, fais comme moi.
Il enleva sa veste, sa chemise… Je le regardais, incrédule. Où voulait-il en venir ?
Quand il fut nu, je ne pus m’empêcher de regarder son sexe. Non pas qu’il m’attirât, mais par curiosité, parce que c’était le premier que je voyais. Et puis, c’était une partie de lui nouvelle, inconnue. Cela le fit rire :
- Eh bien, qu’attends-tu ? A ton tour !
- Mais…
- Dépêche-toi !
Je posai le roman par terre et, mécaniquement, je commençai à défaire mes boutons. Mes doigts, devenus soudainement maladroits, peinaient à trouver les bons gestes. Mon cœur battait fort dans ma poitrine. D’une voix étranglée, je demandai :
- Pourquoi veux-tu que je me déshabille ?
- Il n’y a pas de pourquoi, l’ami. Suis-moi.

Il était déjà à l’entrée, frissonnant dans les courants d’air. Je le rejoignis. Pudiquement, j’avais gardé ma culotte ; il ricana, mais ne fit aucun commentaire. Brusquement, il me donna une claque dans le dos et s’élança.
Nous courions dans la forêt. A tout instant, je me disais que nous allions croiser un quidam en promenade, un vieux monsieur avec son chien, des chasseurs… Mais nous eûmes de la chance. Ce jour-là, était-ce à cause du vent ? Nous ne vîmes personne. Au début, mes muscles se raidissaient de froid. Mais au bout d’un quart d’heure, cette course m’avait réchauffé. Heureusement, le sol était constitué de feuilles mortes, de boue ; il n’y avait ni échardes, ni épines, puisque nous restions sur le chemin. Dans le pire des cas, mes pieds seraient sales, mais je n’avais pas à redouter blessures ou entailles. Cependant, après la fatigue de l’aller, je fus rapidement essoufflé.
Nous suivîmes un raidillon qui partait à l’assaut d’une colline escarpée. Mes poumons me brûlaient, chaque pas me coûtait, j’avais l’impression que j’allais m’effondrer d’un instant à l’autre. Franz était manifestement plus en forme que moi. S’entraînait-il régulièrement ?
Enfin, nous arrivâmes sur un sommet qui dominait le bois. C’était un piton rocheux, d’où l’on pouvait voir le moutonnement des futaies et, au loin, le village d’Hidesen. Fourbu, je me jetai au sol, hors d’haleine. Franz, à la peau nue rougie par l’effort, mit ses mains en porte-voix et cria, de façon assourdissante :
- Je suis le maître du monde !
Il se tourna vers moi :
- Allez, à ton tour. Dis-le, toi aussi.
- Moi ? Allons Franz, je ne suis pas seulement maître de ma propre vie.
- Tu vas le devenir, crois-moi. Mets-toi au bord, là, juste devant le vide.
Il insista tant que je finis par céder. Au début, exténué, j’avais du mal à y arriver. Je m’efforçai de répéter la phrase, sans grande conviction. Mais il me houspillait : allons, un peu plus d’ardeur, mon ami. Alors je finis par prendre de l’assurance. Au bout de quelques essais, je réussis enfin à hurler, moi aussi, avec vigueur et enthousiasme. Satisfait, il me fit signe de redescendre.
Nous reprîmes notre course à travers les frondaisons. Cette fois-ci, j’allais plus vite, pressé de retrouver mes vêtements.
Une fois rhabillé, je m’accordai un moment allongé, sans rien faire d’autre que respirer lentement. Franz reprenait des forces lui aussi. Tu verras, me disait-il. Ce soir, tu dormiras comme un gros bébé !
Le voyage du retour se passa sans incident. Simplement, nous allions nettement moins vite qu’à l’aller.
Lorsque je le laissai devant chez lui, il se contenta de m’avertir :
- La prochaine fois, à poil, comme tout le monde !

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Re: Les maîtres du monde

Message  demi-lune le Dim 14 Fév - 18:43

Toujours plaisant et très crédible, on suit avec plaisir...
Quelques remarques en passant :

Il prit de l’élan, m’enjoignit à le suivre.
m'enjoignit de le suivre

Le terrain devint accidenté
plutôt "devenait", vu qu'on passe ensuite à l'imparfait et puis en général un terrain devient progressivement accidenté donc l'action dure... non ?

un gros buisson aux feuilles fournies, épaisses
c'est plutôt un feuillage qui est fourni

Franz, à la peau nue rougie par l’effort
j'enlèverais le "à"

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Re: Les maîtres du monde

Message  Easter(Island) le Dim 14 Fév - 19:38

J'allais soulever une objection quant aux possibles bogues et autres charmantes épines sur le sol, mais tu avais prévu le coup, et ça me fait plaisir parce que c'est aussi cela le travail d'écriture : le détail qui fait la cohérence du tout.
Toutefois, j'objecte à ceci :
Allons Franz, je ne suis pas seulement maître de ma propre vie.
parce que non seulement pensé-je qu'un enfant n'aurait pas cette réflexion, un ado encore moins ; il ne la formulerait certainement pas ainsi de toute façon ; mais plus encore, il a très certainement le sentiment, comme Franz, qu'il est le maître de sa propre vie et par extension, du monde tout entier.

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Re: Les maîtres du monde

Message  silene82 le Dim 14 Fév - 19:51

Quelle belle écriture, dense, resserrée en même temps qu'évocatrice, et qui permet autant de suivre les péripéties que de reconstruire sa propre histoire. Je mesure et j'admire l'évolution de ton travail depuis le premier de la trilogie.
Par contre, je suis frustré de ces bouts disparates, tronçonnés de ci de là : comment les lire en cohérence ?
En attendant, keep writing, young man...Ta cuisine est de haut goût.

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Re: Les maîtres du monde

Message  Rebecca le Dim 14 Fév - 21:37

Easter a relevé la seule phrase qui m'a fait tilter...
Sinon, oui, belle et bonne cuisine. On n'en perd pas une miette.

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Re: Les maîtres du monde

Message  silene82 le Dim 14 Fév - 21:50

T'as fini que tu répètes tout qu'est-ce que je dis ?

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Re: Les maîtres du monde

Message  Rebecca le Dim 14 Fév - 21:53

Arrête toi de me faire éclater de rire...
J'suis p'têt un peu fatiguée ce soir, je n'arrive pas à reformuler ce que d'autres ont exprimé à mon goùt et auquel je n'ai rien de bien intelligent à rajouter

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Re: Les maîtres du monde

Message  silene82 le Dim 14 Fév - 21:56

Arrête de faire la maligne avec tes reformuler que juste tu viens de les trouver dans le dico.
Tu as un ton qui n'es qu'à toi, Reb', d'auteur et de polémiste. Te quiero.

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Re: Les maîtres du monde

Message  Louis le Lun 15 Fév - 1:41

On retrouve ici le thème de la « vie sauvage » évoqué dans « La fine équipe ». Le sauvage est étymologiquement l’homme de la forêt , ici les personnages jouent la sauvagerie par une course dans les bois. Sauvagerie appuyée par la nudité.
Le paradoxe est saisissant : traditionnellement, on considère en Europe que la civilisation, caractérisée avant tout par la technique, « rend l’homme comme maître et possesseur de la nature », selon les mots de Descartes, or ici la sensation clamée de la maîtrise du monde est rendue possible par un rituel de mise à nu, de dépouillement des marques de la civilisation, les habits que l’on porte. Par l’isolement aussi, loin de la vie sociale, ce recoin isolé au milieu des bois, cette grotte, vague écho du lieu de séjour supposé des hommes de la préhistoire, qui n’auraient pas encore quitté l’état de nature. Un livre est présent dans ce lieu, produit éminent de la civilisation, mais c’est un livre sur l’isolement, une œuvre culturelle à propos du monde naturel, Robinson Crusoé, il renforce l’idée du sauvage isolé : récit d’un homme naufragé, seul sur une île, loin de la société et de la civilisation. Le fantasme de domination, de toute-puissance, ne naît donc plus des progrès de la civilisation, mais d’ un retour à une « nature sauvage » mythique. La communion avec l’environnement naturel, le « retour à la nature », devrait permettre de retrouver une force, une maîtrise, la force brutale et instinctive de la nature ; de retrouver cette nature hors de soi et en soi. La maîtrise n’est plus celle qui bride les instincts, mais celle qui leur laisse libre cours, et se trouve dans la force et le courage de les accomplir.
La maîtrise du monde n’est pas encore celle de la domination sur autrui, mais, on le sait, le passage de l’un à l’autre se fera.

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Re: Les maîtres du monde

Message  Peter Pan le Lun 15 Fév - 8:25

Bonjour ubikmagic,

j'ai trouvé ton texte très agréable à lire, vraiment...
Par contre, imbécile que je suis, j'ai encore fait une connerie pour changer !
Comme quand un peu plus jeune, après avoir regardé un film avec Bruce Lee, je sortais dans le jardin et je donnais des coups de tatanes au pauvre cerisier qui n'en demandait pas tant en criant « Ataaa ataaaa ataaaa... », ton texte m'a donné envie d'aller dans la forêt et d'y courir nu comme les deux héros de ton histoire... Résultat de l'opération, une amende de 90 euros (avec laquelle je ne pourrais même pas faire de gâteaux !) pour attentat à la pudeur qu'il a dit le scrogneugneu de garde champêtre qu'a eu la mauvaise idée de se lever plus tôt que d'habitude pour aller faire un footing dans la même forêt ! Alors même si j'ai beaucoup aimé ton texte, je ne te félicite vraiment pas ubikmagic !

Quand il fut nu, je ne pus m’empêcher de regarder son sexe. Non pas qu’il m’attirât, mais par curiosité, parce que c’était le premier que je voyais.

Dans ce passage, je me suis dit que le gugusse avait quand même bien déjà dû regarder au moins une fois son propre sexe...

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Re: Les maîtres du monde

Message  Plotine le Lun 15 Fév - 13:39

Moi je n'ai rien à dire contre.
Je comprends tout, le texte étant d'une totale limpidité et Dieu que c'est agréable de lire un texte pareil, je ressens tout y compris la douleur dans les mollets en vélo, et l'essoufflement. Je vois le paysage comme si j'y étais, j'ai l'estomac qui se noue quand je découvre la grotte, j'ai honte de me mettre nue, je n'ose pas crier non plus et je ressens tellement de satisfaction après l'avoir fait.
Et même la dernière phrase est géniale parce que drôle et troublante à la fois.
Et en plus les dessins que tu as montrés sont de toi ? Ubikmagic, tu ...me fais peur.

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Re: Les maîtres du monde

Message  Peter Pan le Dim 21 Fév - 13:09

Bonjour ubikmagic,

je me permets de te donner mon adresse postale afin que tu m'envoies un chèque de 90 euros (67 chemin des rêves 5555 Neverland)... Bah quoi, tu croyais que même pas que c'est moi qui allais les payer, faut assumer tes écrits mon petit gars... En plus, ça serait vraiment sympa de te grouiller parce que si je ne paye pas d'ici la fin de la semaine, ça fera 150 euros au lieu de 90 !!!

Fait pas bon se foutre à poil de nos jours ! J'aimerais bien savoir ce qu'il arriverait à un type qui se mettrait nu dans une église ou autre lieu de culte... Car, quoi ! rien d'assuré ! point de franche lippée ! (désolé je m'emporte, je reprends !) Car quoi de plus naturel que d'être nu dans la maison du seigneur ! Allez, tous à poil à l'église qu'il a dit Peter...

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