So Far Away
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So Far Away
Changement de registre...et je ne sais pas pourquoi, je sens que vous allez trouver cela très mauvais
So far away…
Au lieu d’aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du cœur, pareil à celui du ressac. Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert (Gabrielle Sidonie Colette)
Je suis vide, de cœur et d’esprit. En apparence intacte. La devanture est avenante, elle attire même le chaland. Mais à l’instar de ces maisons bombardées pendant la guerre, ce n’est qu’une façade aveugle qui masque à peine des murs lépreux et lézardés. J’arrive tant bien que mal à me tenir debout au bord du rivage et je regarde l’horizon avec la sensation de me retrouver face à moi-même, réincarnée en ces milliers de vaguelettes qui déroulent leur écume et viennent mourir à mes pieds. Mourir…L’idée m’effleure un instant alors que mes orteils s’ancrent un peu plus profondément dans le sable humide et froid. Me laisser glisser, laisser l’eau envahir mes poumons, le sel me brûler les yeux et ronger ma chair tel l’acide. Je chasse cette pensée incongrue d’un geste de la main, comme on le ferait d’une mouche obstinée. Les battements de mon cœur continuent à rythmer le reflux des vagues vers le large et la pensée devenue goéland s’envole.
Mourir, ce n’est guère suffisant, la punition serait bien trop douce. Je les ai abandonnés…tous les trois ! Cet acte seul me condamne à la souffrance à perpétuité. Occasionnellement, pour me donner bonne conscience, je tente de me justifier « Sans moi, ils sont enfin libres ! » Mais je sais pertinemment que c’est faux, que je me cherche une excuse. La seule véritable raison à ma fuite trouve sa source dans ma propre libération.
Je ferme les yeux et je l’imagine, attablé dans la cuisine. C’est l’heure du petit-déjeuner. Il s’applique à étaler le Nutella sur des tranches de pain frais, à remplir les bols de cacao tout en avalant une rapide gorgée de café chaud. Ses mains tremblent. J’aimerais être assise près de lui et que ses doigts emprisonnent les miens. Nos filles lui demandent « Et maman, elle est où ? ». Il baisse les yeux, il ne veut pas leur mentir mais par-dessus tout, il cherche à les préserver, à les épargner. Combien de temps avant qu’il ne renonce ? Avant qu’il ne s’avoue vaincu et ne leur dise « Maman ne reviendra pas » ?
Comment ai-je appris que mon père partait ? Quand l’ai-je su ? A mon cinquième anniversaire quand papa et maman m’ont annoncé qu’ils divorçaient pendant que je soufflais mes bougies et ouvrais mes cadeaux? Ou plus tôt ? Quand il ne rentrait plus ? Maman appelait un taxi qui nous menait de bar en bar et nous finissions la nuit devant la maison de ma grand-mère paternelle, à scruter la porte d’entrée. Je m’endormais sur la banquette arrière, épuisée par ces errances nocturnes. Ou bien, plus tôt encore ? Quand il rentrait et que leurs cris me tenaient éveillée jusque tard dans la nuit.
J’ai passé mon enfance et mon adolescence à me persuader qu’il ne m’aurait pas, que j’étais bien plus maligne que lui, cet amour qui annihile et mutile. J’avais grandi avec son plus bel exemple d’aliénation sous les yeux, son trophée de chasse le plus glorieux : maman. Maman croyait aux contes de fées et au prince charmant. Elle s’est livrée à lui avec toute la naïveté de sa jeunesse. Confiante, elle s’est avancée vers l’autel au son de la marche nuptiale. Elle était belle, docile et pure, elle pensait avoir mis toutes les chances de son côté. La première gifle a brisé ses rêves et les tromperies répétées dont mon père ne se cachait pas ont définitivement sonné le glas de tous ses espoirs. Mon père, lui, était un autre genre de victime, la proie de ses appétits charnels, de sa fougue et de ses passions. De son égoïsme. Il ne croyait pas aux histoires à l’eau de rose mais à la communion des corps et des esprits. Il ne se voyait pas Pygmalion mais comment en aurait-il pu être autrement ? Ils étaient si jeunes tous les deux : lui brutal et maladroit, elle muette et soumise agrippée à ses bébés comme à des bouées de sauvetage. Il avait voulu échapper à la noyade, avait enfoncé la tête de maman sous l’eau pour respirer avec avidité l’air qu’il trouva à la surface d’une autre. Il ne dut son salut qu’à son évasion. Seule maman coula…Enfin, seule, pas vraiment puisqu’elle nous entraîna avec elle, ma sœur et moi.
Le tumulte sourd du ressac me martèle les tempes. Mes chaussures à la main, je regarde l’empreinte que mon pied dessine sur la plage jonchée de coquillages et de galets, ultimes vestiges du roulis des marées. La malédiction familiale me poursuit. De père en fille. Moi aussi, j’ai fui.
Je suis tentée de leur téléphoner pour les rassurer, leur dire que je vais bien. Mais à quoi bon raviver la flamme de l’espoir ? Sans compter que je suis totalement incapable de répondre aux innombrables questions qu’il ne manquera pas de me poser « Où es-tu ? Pourquoi es-tu partie ? Quand reviens-tu ? Que t’avons-nous donc fait ? » Le silence est préférable. Je longe la grève, c’est marée basse. La mer en se retirant a sculpté l’estran de crêtes et de sillons où stagnent encore quelques flaques d’eau brillante. J’écrase machinalement les monticules de vase abandonnés par les vers des sables, comme nous nous amusions à le faire avec les filles les dimanches après-midi ensoleillés que nous passions en famille sur la côte normande.
Ma sœur s’en est sortie avec le pragmatisme qui la caractérise. Elle n’a jamais cru aux histoires d’amour et pour elle, Juliette n’est qu’un prénom qui figure au palmarès des plus populaires mais qui n’a strictement rien à voir avec Roméo. Elle tient la barre de sa vie sur un long fleuve tranquille et ne craint ni courant sous-marin ni torpilles. Elle ainsi que sa famille ont échappé belle à l’anathème, peut-être celui-ci ne concerne-t-il que les esprits torturés et les fonds abyssaux qui abritent les failles les plus profondes.
J’avais toujours pensé que la stratégie de ma cadette n’était finalement pas si mauvaise ou tout du moins, valait bien la théorie du Prince Charmant et m’étais décidée à suivre son chemin. J’ignorais cependant que le départ de mon père avait pipé les dés, je pensais que j’étais vaccinée à tout jamais contre les ravages de la passion. Côtoyer le danger ne vous prémunit pas de lui, au contraire il vous prédispose à la chute.
J’ai très mal commencé. Par un coup de foudre adolescent au détour d’un carrefour, une relation aussi épidermique qu’épisodique qui me laissait à chaque rupture, brisée, en larmes. Mon visage bouffi me valut ma première séance de soins en institut de beauté, cadeau offert par maman, désespérée par mon chagrin qui lui renvoyait le sien comme un écho cruel. Il fallut trois ruptures douloureuses et un éloignement géographique prolongé pour parvenir à me détacher de lui, sans l’oublier tout à fait. Mes amours mouvantes ainsi que les liaisons raisonnables qui leur succédaient se soldaient toutes par un échec, amer souvent, aigre-doux parfois, mais je m’obstinais, résolue à déjouer ce que je persistais à considérer comme le sortilège dans lequel le désamour de mon père nous avait plongées.
Je suis assise contre la digue en granit, sur la plage du Sillon, dans l’intervalle délimité par les pieux de bois flotté, ravinés de veines et de rides profondes, destinés à ralentir l’érosion. Ainsi je suis à l’abri du vent et des regards, indifférente à l’humidité glacée qui imprègne mon jeans, toute entière absorbée par les souvenirs de mon amour de jeunesse et des raisons qui m’incitent à le quitter à mon tour vingt ans plus tard. Mon regard se perd au gré des ondulations hypnotiques, traces laissées par la houle dont le sable garde la mémoire. Deux mouettes se disputent un quignon ardemment convoité, elles se poursuivent d’une démarche dandinante et grotesque jusqu’à ce que l’une d’entre elle l’attrape d’un coup de bec acéré avant de s’envoler sous les protestations bruyantes de sa consoeur lésée.
Je me souviens d’une fin d’après-midi d’été, de cette lumière rasante qui nimbait les nuages d’un halo doré, d’une mouette perchée sur un muret surplombant la mer et qui paraissait contempler la foule des passants d’un œil torve. J’ai voulu amuser mes filles et j’ai jeté aux quatre vents quelques morceaux de biscuits. La mouette s’est envolée pour les attraper au vol et leur rire a fusé. Les touristes s’arrêtaient, aussi nombreux que les oiseaux qui arrivaient pour happer une miette à leur tour. A mon désarroi, le jeu s’est transformé en pugilat, les volatiles poussaient des cris stridents et plongeaient en piqué jusqu’à frôler mes cheveux. La faim prévalait, ou l’instinct. Celui de posséder, de remporter le combat, de dominer. Quitte à y perdre des plumes, à être heurté en plein vol, quitte à blesser le front d’un enfant trop hardi ou d’une jeune femme inconsciente. Les gens se sont prudemment éloignés ; maudissant ma stupidité, j’ai agrippé mes filles par la main pour les entraîner vers un endroit plus sûr.
Nos retrouvailles quelques années plus tard durant lesquelles nous ne nous étions jamais totalement perdus de vue. Le sentiment d’avoir enfin accosté au rivage après une longue période de dérive et d’exil, d’avoir trouvé mon port d’attache, le point d’ancrage des projets d’une vie. Je lui ai dit « Oui ». Nos filles sont nées.
Alors, quand cette léthargie a-t-elle commencé ? Un engourdissement progressif s’emparait de mes membres avant de gagner mon cœur. Je n’apercevais plus le monde qu’au travers du prisme déformant du bocal qui emprisonnait ma tête. Des couleurs voilées, des voix assourdies, j’évoluais dans un univers cotonneux dont les contours étaient devenus flous.
J’ai déterré un râteau d’enfant. Son manche dépassait, rose, pailleté, en plastique translucide. Il lui manque une dent. Je dessine un carré quasi parfait. Un jardin zen, si ce n’est cet intervalle un peu plus large qui déséquilibre l’ensemble. Il faudrait également quelques cailloux mais je n’ai pas le courage de partir à la chasse aux galets. Je dépose le râteau au travers du jardin, en diagonale. Quoi que je fasse, il occupe toutes mes pensées.
La marée remonte doucement et recouvre le marnage. Elle lave les rochers couverts de goémon. Demain, la plage s’offrira aux regards, renouvelée, immaculée, toutes ses cicatrices nivelées, rabotées. Une bouée rouge flotte comme un bouchon ballotté par les vagues. La bouée se rapproche, kayak solitaire qui lutte contre le vent et évite avec adresse récifs, brisants et tombolos sous marins. C’est son casque qu’on voit apparaître et disparaître au gré du roulis. J’ai les yeux qui brûlent à force de le fixer mais je crains qu’il ne s’évanouisse définitivement si je le perds du regard. Je marche sur la grève les yeux rivés à son casque jusqu’à ce qu’il accoste. De loin, on dirait un animal échappé d’une époque révolue : la coque rigide qui protège sa tête telle une excroissance osseuse, sa combinaison en néoprène, une peau d’écailles luisantes et le kayak qu’il traîne derrière lui, la trace qu’il laisse figurent une queue interminable, je lui fais un signe de la main. Je n’ai toujours pas enfilé mes chaussures malgré la sensation désagréable des grains de sables rugueux qui roulent sous la plante de mes pieds. Coupable, je suis coupable. D’indifférence. A chaque réveil, cette pensée se fracasse contre mon crâne pour planter ses minuscules mais innombrables éclats dans ma chair. Je perpétue la tradition familiale. Je remercie mon père qui m’a transmis le flambeau, j’espère qu’il s’éteindra avec moi. Jamais je n’ai raconté l’histoire de la Petite Sirène à nos filles.
J’ai toujours aimé la mer, pas la montagne. Il faut être fort pour affronter les pics et les glaciers. La montagne, ça tranche, ça déchire, ce ne sont que falaises abruptes, éboulis et avalanches. Ses arêtes arrachent le ciel qui s’y éventre. J’ai suffisamment eu mon lot d’écartèlements. Même les refuges sentent la sueur et la promiscuité. La mer, elle vous baigne, elle emporte les débris, rabote les aspérités, elle engloutit. Les drames s’y jouent en profondeur, dans l’ombre et le silence. La mer est aussi dangereuse que la montagne mais elle est plus hypocrite. Moins égoïste aussi, elle vous rend toujours ce qu’elle vous a pris. Méconnaissable certes, transformé, digéré et poli. Mais la mer finit toujours par rejeter sur la plage ses trésors, tout comme ses cadavres. Ce n’était pas gagné au départ, notre premier contact fut rude. Elle était pourtant limpide cette mer de Yougoslavie dans laquelle mon père avait décidé de m’apprendre à nager. Une bouée orange autour de la taille, je sentais ses mains qui me tenaient fermement. Mais tout à coup, il m’a fait basculer à l’horizontale, j’ai perdu pied et hurlé ma peur « Au secours, Papa me noie ! ». Il s’est mis en colère et m’a brutalement rendue à maman « Reprends-la, ta fille ! » avant de replonger et de s’éloigner d’une brasse vigoureuse. Etait-il possible qu’à trois ans je pressente déjà le flot de larmes dans lequel son départ allait nous précipiter et le torrent qui allait nous emporter comme d’inutiles fétus ? J’aurais dû la détester, cette mer dont l’instabilité offrait une caisse de résonance à celle de notre famille amputée. C’est exactement l’inverse qui s’est produit, j’y trouve réconfort et apaisement, je me ressource à son immuabilité, j’y rencontre l’oubli.
Je rentre à l’hôtel, un de ces hôtels de bord de mer que rien ne distingue des autres, à part son nom « Brise Marine » ou « Les Goélands », je ne me rappelle plus. Identiques le hall d’entrée et le desk (pas le comptoir, un comptoir ça se trouve dans un bistro ou dans un aéroport. Un comptoir, c’est la porte ouverte à l’évasion, dans l’alcool ou à bord d’un avion. Tandis qu’au desk, on y arrive, on s’y arrête). Le desk donc, et derrière lui, une hôtesse semblable au décor terne dans lequel elle se fond. Son sourire se veut accueillant mais il ne traduit que son immense lassitude et ses préoccupations matérielles de mère de famille qui se demande ce qu’elle va bien pouvoir préparer à ses enfants pour le dîner du soir. Et tandis qu’elle enregistre mon arrivée, je vois défiler derrière son regard le contenu de ses armoires, je la vois évaluer l’heure à laquelle elle rentrera si tout se passe bien « aurai-je encore le temps de cuire ce rôti ? » et les goûts culinaires de son petit dernier « finalement, jambon pâtes, il n’y a que ça qu’ils aiment ». Pareille aussi la chaleur de l’ascenseur et des chambres. Pas cette chaleur ruisselante des pays tropicaux mais la chaleur opaque des radiateurs qui assèche, étouffe et momifie. La vue donne sur la mer, j’ouvre la fenêtre pour laisser entrer la brise. J’ai ôté mon jeans et mon pull, sans prêter attention aux grains de sable qui brillent sur la moquette. Mon dos est brûlant mais mes bras se couvrent de chair de poule sous l’action conjuguée du vent et de la solitude. Je décide d’enlever également mon t-shirt, surtout ne pas m’engourdir et laisser ma peine hiberner. Le nordet me fouette par la fenêtre ouverte, ma douleur se réveille, je grelotte.
Pour lui, c’est un matin comme les autres, ou presque. Il a déjà dû déposer les filles à l’école. En retard comme d’habitude. La petite avait encore perdu son doudou et la grande oublié son sac de sport. Maintenant il roule à vive allure sur l’autoroute, trop vite, à la poursuite des minutes qui lui manquent, peut-être aussi à la recherche inconsciente du dérapage qu’il n’arrivera pas à contrôler et qui mettra un point final à la souffrance que lui cause notre rupture. Mais il se reprend, c’est encore trop tôt pour perdre espoir, il n’envisage pas une seconde que la situation soit irrémédiable et la fin de notre couple inéluctable. D’ailleurs, l’est-elle ? Son pied relâche légèrement la pédale d’accélérateur, ralentissant ainsi le défilement du paysage de l’autre côté de la vitre, il augmente le volume de la musique et les notes assourdissantes qui retentissent dans l’habitacle assomment temporairement ses idées noires. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur, il s’est encore coupé en se rasant. Il songe que si j’avais été présente, j’y aurais posé mes lèvres et dit en souriant « un bisou qui soigne » comme je le faisais sur les genoux écorchés des filles. Il a l’impression d’entendre la sempiternelle question que je lui poserais si je le voyais ainsi, silencieux et les yeux dans le vide « A quoi penses-tu ? » Il en soupire quasiment d’exaspération et pousse la radio un peu plus fort. Je sais que les pitreries de l’animateur, comme tous les jours à cette heure, lui arrachent un sourire.
Je me suis glissée sous la couette après avoir refermé la fenêtre mais le vent continue à souffler, s’infiltre par les interstices et rampe sous les rideaux. La pluie s’est mise à tomber, de lourdes gouttes froides qui font grossir la houle et gîter les bateaux amarrés dans le port, voiles affalées et peinture rongée par le sel et le découragement de leurs propriétaires face à l’ampleur d’une hypothétique rénovation de leur coque. La météo marine prévoyait pourtant une accalmie mais celle-ci se fait attendre. Je lutte pour ne pas m’assoupir, je suis éreintée par les kilomètres nocturnes que j’ai parcourus, seule en voiture puis par cette promenade matinale sur la plage et son air vivifiant. Sans parler des flots de souvenirs qui reviennent régulièrement me submerger. Souvenirs d’enfance mêlés à ceux d’un passé récent que je ne peux effacer et qui m’ont conduite ici. Lors d’un naufrage, il est d’usage de réserver les canots de sauvetage « aux femmes et aux enfants d’abord ». Le capitaine en règle générale coule avec son navire. La mienne de vie chavire pendant que moi, je m’agrippe au gouvernail. Au moins, ai-je réussi à mettre mes enfants à l’abri. Et mon mari aussi. Naufragés mais sains et saufs.
J’ouvre les yeux, l’après-midi est déjà bien avancée. J’ai encore dû dormir la bouche ouverte, comme en témoignent les traces de salive sur la taie d’oreiller, vestiges du sommeil comateux dans lequel j’étais plongée. Ma bouche est sèche et ma langue pâteuse. Le soleil exsangue, un soleil d’hiver, fait miroiter la mer et son néant d’écume. Il raie l’horizon de mâchefer dans un bruit qui n’est pas sans évoquer le crissement des ongles sur un tableau noir. Ce bruit m’écorche le cerveau. Dans la salle de bain, je déballe le gobelet posé sur l’évier par une employée de l’hôtel pour boire une gorgée d’eau du robinet, non sans une grimace de dégoût. Le goût infect du chlore ne va pas arranger ma migraine latente. Pas un message sur mon portable, rien. Je suis surprise par ce vide, cette absence de réaction. Connaissant François, je m’attendais à plus de cris, de débordements, d’appels angoissés. Pas à ce silence qui n’augure rien de bon. Peut-être m’est-il finalement plus étranger que je ne le pensais. Ou alors use-t-il de cette tactique éprouvée de chasseur pour que la bête tapie, aux abois se risque hors des fourrés. C’est étrange, jusqu’à aujourd’hui, je m’étais toujours imaginée dans la peau du chasseur. Il faudra bien que je l’appelle.
Je me suis enfuie comme on s’esquive pour échapper à l’enlisement des sentiments et à la monotonie d’un destin tout tracé, celui du cheval qui, après une vie de dur labeur dans les sillons, est emmené à l’abattoir et attend la masse avec résignation. Quel est l’intérêt d’une vie avec ceinture de sécurité ? Moi je rêvais d’une existence sur le fil, de brûlures et de morsures. J’ai été servie au-delà de mes espérances. Une chose est sûre, Paul et mon mari ne se ressemblaient en rien. François était un phare, Paul la tempête.
Paul était un homme carnivore, une belle plante aux couleurs chatoyantes. D’une espèce perverse, retorse. Il se repaissait de l’ostracisme, du refus de sa propre existence, d’une vie d’abnégation qu’il brandissait tel un étendard afin de susciter admiration et pitié. Il affichait son sacrifice avec une cordialité si déconcertante que tous s’approchaient de lui, inexorablement attirés par ce martyre sympathique, soucieux de lui prodiguer caresses et bien-être. Dès cet instant, ils étaient pris au piège car il repoussait avec inflexibilité toute tentative d’accéder à son âme au-delà de sa carapace. Et quand d’aventure, quelqu’un réussissait à déjouer les obstacles et à s’immiscer dans son intimité, Paul l’expulsait avec brutalité aux confins de son territoire et le mettait en pièces. Les gens, de guerre lasse, finissaient par se détourner de lui. Il rappliquait alors, invoquait son insupportable solitude et quémandait l’aumône d’une parole, d’un regard, ce qu’on ne manquait pas de lui accorder, à nouveau conquis, aussitôt méprisés. Il rejouait ce scénario autant de fois que nécessaire, aussi longtemps que les combattants restaient valides, tenaient debout, s’obstinaient et revenaient à la charge. Leurs blessures fraîchement refermées étaient rouvertes et la douleur intolérable d’être aimé puis rejeté sans raison, dans la plus totale incompréhension, calcinait leurs synapses. Il s’en délectait et en ressortait plus intouchable encore. J’étais la plus tenace et j’ai aimé Paul avec déraison. Plus il se détournait, plus je revenais panser ses blessures et lécher mes plaies. Je laissais d’innombrables lambeaux de moi accrochés à ses aspérités. Je franchissais sans relâche le périmètre de sécurité qu’il avait soigneusement érigé autour de lui et je sautais sur ses trahisons comme sur autant de mines anti-personnelles qui me déchiquetaient. Son ultime rebuffade et mon dernier sursaut de dignité, j’allais sombrer sinon, corps et biens. J’avais été témoin, auprès de ma mère, des ravages que l’amour – ou plutôt son absence – peut provoquer. Corps supplicié, coeur décharné. Je m’étais toujours juré de ne pas succomber aux sirènes de la passion, d’empêcher cet équarisseur de me broyer. En fin de compte, je ne me suis pas trop mal débrouillée, fracassée, écorchée vive mais toujours vivante. Une rescapée. Pourtant le manque de Paul distille toujours son poison insidieux dans mes veines. Etait-ce cela l’amour ? N’être rempli de rien ? Que de vide à perpétuité, à perte de vue ? Le néant comme seul horizon ? Une cigarette trace des cercles concentriques sur mon épiderme, la douleur irradie, fulgurante et sature mes terminaisons nerveuses d’une souffrance innommable mais elle est dérisoire au regard de celle que j’éprouve et qui m’arrache les entrailles, ce sentiment de perte qui me courbe en deux à m’en faire vomir. Paul fumait, les brûlures de cigarettes restent l’unique lien qui m’attache encore à lui. Marquer ma peau de boursouflures grotesques pour ne jamais oublier. La chambre d’hôtel est non-fumeur, il n’y a pas de cendrier. Je jette mon mégot par-dessus la rambarde du balcon.
J’étais sans nouvelles de Paul depuis plusieurs semaines et il m’arrivait fréquemment de m’interrompre dans mes activités, foudroyée par son absence. Sous la douche, je laissais l’eau couler sans fin, au bureau j’appelais mes collègues puis je cherchais mes mots. François me trouvait dans la cuisine, immobile, une pomme de terre dans une main, un éplucheur dans l’autre. Il me demandait « Que fais-tu ? » Que pouvais-je lui répondre sinon « Tu le vois bien, je prépare le repas » Je ne pouvais pas dire « Rien ». J’étais pleine de trous. Silencieuse, je parlais à Paul dans ma tête. De longs monologues sans fin. Je lui disais « J’aimerais ne plus t’aimer, la vie serait tellement plus simple si je désapprenais le goût de ta peau, le souffle de ton rire. Mais tu le sais mieux que moi, on ne choisit pas, ni d’aimer ni de haïr. Peut-être qu’un jour, à force d’être dédaignée, je te désaimerai. Peut-être un jour. Ou peut-être pas »
Quand François s’est rendu compte de mon délabrement, il a voulu savoir. La dispute, la portière qui claque, le moteur qui démarre. La nuit, la route et les pancartes qui indiquent la direction de Saint-Malo. La lumière des phares à contresens, aveuglante malgré le brouillard de larmes.
J’éprouve un besoin, une soif intense de chocolat chaud, réminiscence mousseuse des petits-déjeuners réconfortants de mon enfance, pain frais et beurre salé. Cette envie irrépressible me jette hors de la chambre. Je marche vers la ville corsaire sans rencontrer personne, je suis hors-saison. La mer feule doucement à mes pieds. Le soleil couchant jette ses derniers éclats de cuivre blême sur les remparts. Sa lumière paraît émaner du mica incrusté dans les pierres de granit et ricoche sur le miroir sans tain de l’eau mouvante. La porte d’un bar s’ouvre, un air s’en échappe, il me semble reconnaître une chanson de Nicolas Peyrac. « So far away from LA, so far ago from Frisco…I’m no one but a shadow… ». Une ombre, je suis en cet instant précis une ombre sur une plage.
J’ai été vivante pourtant. Aujourd’hui, ma vie me semble soudainement frappée d’amnésie. La mécanique est toujours bien rôdée, le cœur continue à battre et le sang à courir dans les artères. Mais les membres sont gourds et le cerveau semblable à une forêt d’arbres pétrifiés, dense et immobile. C’est pour cette raison que je suis venue ici. Pour ressentir à nouveau. Gonfler mes poumons de cet air glacial à l’odeur de varech, lécher le sel sur mes lèvres, me désagréger dans le limon ou à l’inverse, m’emplir de sable pour me redonner forme. Comme dans ces boutiques d’ours en peluche qu’on fabrique devant vos yeux ébahis, leur carcasse duveteuse remplie de billes que vous sentez ensuite rouler sous vos doigts, là, juste sous la peau du ventre. Et enfoncée dans la poitrine, une breloque scintillante en guise de cœur.
Sans m’en rendre compte, je suis arrivée devant une crêperie pareille à toutes les autres, si ce n’est la foule dense qui s’y presse, chose inhabituelle en cette période. Rien d’original non plus aux nappes à carreaux rouges ni aux bols de grès beige posés sur les tables. Mais l’impression de chaleur et de réconfort immédiat qui s’en dégage m’incite à entrer. Un serveur m’indique une place nichée dans un coin à côté du bar, je lui commande un apéritif, un kir breton, l’acidité de la pomme subtilement contrebalancée par la douceur de la fraise de Plougasten. C’est léger mais je n’ai rien avalé depuis hier soir et la tête me tourne rapidement. Le garçon dépose une assiette fumante devant moi, une complète généreusement garnie d’un œuf sur le plat dont je perce le jaune. Je le regarde couler en petites rigoles poisseuses, j’y trempe de minuscules morceaux de pâte. Cette galette est parfaite. Je constate avec surprise que je suis affamée. J’ai suffisamment faim pour commander en dessert une crêpe aux pommes recouvertes de salidou- une onctueuse crème de caramels au beurre salé qui colle aux dents - et ne pas en laisser une seule miette.
J’ai enfin puisé assez de douceur pour être capable de replonger dans la rue noire sans m’y noyer. Il est encore tôt mais en cette fin d’hiver, les journées sont courtes et les rues déjà désertes. Je décide de faire un crochet par la Porte Saint-Vincent où est installé à demeure un carrousel de chevaux de bois. Avant de retourner à l’hôtel et pour me donner le courage de l’appeler et de lui fournir l’explication que je lui dois, me saouler de lumière, de frénésie, de la petite musique aigrelette des orgues de Barbarie, des rires des enfants à vous donner le tournis. Et pourquoi pas faire un tour ? Monter, descendre, se laisser bercer, embarquer à son tour dans une ronde enchantée de couleurs chamarrées et d’ampoules qui clignotent. Le manège est couvert, il n’y fait pas froid et tous les enfants de la ville ont dû s’y donner rendez-vous pour un dernier tour avant d’aller se coucher. J’observe un instant le joyeux spectacle, le vilebrequin qui rythme le mouvement légèrement saccadé des chevaux, le tintamarre. La nostalgie du visage de mes filles, de leur sourire sur les galopants me tord le ventre. J’ai même l’illusion de reconnaître leurs cheveux voltigeant au vent, côte à côte, mèches blondes et brunes mêlées. Toute ma bravoure s’évanouit sous le poids de ce mirage ; j’éprouve un seul désir, celui de les serrer contre moi, d’enfouir mon nez dans leur cou et de renifler leur odeur à satiété.
Une main me tend soudain un ticket par-dessus mon épaule et sa voix murmure à mon oreille « Va vite les rejoindre ! Je t’attends.»
So far away…
Au lieu d’aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du cœur, pareil à celui du ressac. Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert (Gabrielle Sidonie Colette)
Je suis vide, de cœur et d’esprit. En apparence intacte. La devanture est avenante, elle attire même le chaland. Mais à l’instar de ces maisons bombardées pendant la guerre, ce n’est qu’une façade aveugle qui masque à peine des murs lépreux et lézardés. J’arrive tant bien que mal à me tenir debout au bord du rivage et je regarde l’horizon avec la sensation de me retrouver face à moi-même, réincarnée en ces milliers de vaguelettes qui déroulent leur écume et viennent mourir à mes pieds. Mourir…L’idée m’effleure un instant alors que mes orteils s’ancrent un peu plus profondément dans le sable humide et froid. Me laisser glisser, laisser l’eau envahir mes poumons, le sel me brûler les yeux et ronger ma chair tel l’acide. Je chasse cette pensée incongrue d’un geste de la main, comme on le ferait d’une mouche obstinée. Les battements de mon cœur continuent à rythmer le reflux des vagues vers le large et la pensée devenue goéland s’envole.
Mourir, ce n’est guère suffisant, la punition serait bien trop douce. Je les ai abandonnés…tous les trois ! Cet acte seul me condamne à la souffrance à perpétuité. Occasionnellement, pour me donner bonne conscience, je tente de me justifier « Sans moi, ils sont enfin libres ! » Mais je sais pertinemment que c’est faux, que je me cherche une excuse. La seule véritable raison à ma fuite trouve sa source dans ma propre libération.
Je ferme les yeux et je l’imagine, attablé dans la cuisine. C’est l’heure du petit-déjeuner. Il s’applique à étaler le Nutella sur des tranches de pain frais, à remplir les bols de cacao tout en avalant une rapide gorgée de café chaud. Ses mains tremblent. J’aimerais être assise près de lui et que ses doigts emprisonnent les miens. Nos filles lui demandent « Et maman, elle est où ? ». Il baisse les yeux, il ne veut pas leur mentir mais par-dessus tout, il cherche à les préserver, à les épargner. Combien de temps avant qu’il ne renonce ? Avant qu’il ne s’avoue vaincu et ne leur dise « Maman ne reviendra pas » ?
Comment ai-je appris que mon père partait ? Quand l’ai-je su ? A mon cinquième anniversaire quand papa et maman m’ont annoncé qu’ils divorçaient pendant que je soufflais mes bougies et ouvrais mes cadeaux? Ou plus tôt ? Quand il ne rentrait plus ? Maman appelait un taxi qui nous menait de bar en bar et nous finissions la nuit devant la maison de ma grand-mère paternelle, à scruter la porte d’entrée. Je m’endormais sur la banquette arrière, épuisée par ces errances nocturnes. Ou bien, plus tôt encore ? Quand il rentrait et que leurs cris me tenaient éveillée jusque tard dans la nuit.
J’ai passé mon enfance et mon adolescence à me persuader qu’il ne m’aurait pas, que j’étais bien plus maligne que lui, cet amour qui annihile et mutile. J’avais grandi avec son plus bel exemple d’aliénation sous les yeux, son trophée de chasse le plus glorieux : maman. Maman croyait aux contes de fées et au prince charmant. Elle s’est livrée à lui avec toute la naïveté de sa jeunesse. Confiante, elle s’est avancée vers l’autel au son de la marche nuptiale. Elle était belle, docile et pure, elle pensait avoir mis toutes les chances de son côté. La première gifle a brisé ses rêves et les tromperies répétées dont mon père ne se cachait pas ont définitivement sonné le glas de tous ses espoirs. Mon père, lui, était un autre genre de victime, la proie de ses appétits charnels, de sa fougue et de ses passions. De son égoïsme. Il ne croyait pas aux histoires à l’eau de rose mais à la communion des corps et des esprits. Il ne se voyait pas Pygmalion mais comment en aurait-il pu être autrement ? Ils étaient si jeunes tous les deux : lui brutal et maladroit, elle muette et soumise agrippée à ses bébés comme à des bouées de sauvetage. Il avait voulu échapper à la noyade, avait enfoncé la tête de maman sous l’eau pour respirer avec avidité l’air qu’il trouva à la surface d’une autre. Il ne dut son salut qu’à son évasion. Seule maman coula…Enfin, seule, pas vraiment puisqu’elle nous entraîna avec elle, ma sœur et moi.
Le tumulte sourd du ressac me martèle les tempes. Mes chaussures à la main, je regarde l’empreinte que mon pied dessine sur la plage jonchée de coquillages et de galets, ultimes vestiges du roulis des marées. La malédiction familiale me poursuit. De père en fille. Moi aussi, j’ai fui.
Je suis tentée de leur téléphoner pour les rassurer, leur dire que je vais bien. Mais à quoi bon raviver la flamme de l’espoir ? Sans compter que je suis totalement incapable de répondre aux innombrables questions qu’il ne manquera pas de me poser « Où es-tu ? Pourquoi es-tu partie ? Quand reviens-tu ? Que t’avons-nous donc fait ? » Le silence est préférable. Je longe la grève, c’est marée basse. La mer en se retirant a sculpté l’estran de crêtes et de sillons où stagnent encore quelques flaques d’eau brillante. J’écrase machinalement les monticules de vase abandonnés par les vers des sables, comme nous nous amusions à le faire avec les filles les dimanches après-midi ensoleillés que nous passions en famille sur la côte normande.
Ma sœur s’en est sortie avec le pragmatisme qui la caractérise. Elle n’a jamais cru aux histoires d’amour et pour elle, Juliette n’est qu’un prénom qui figure au palmarès des plus populaires mais qui n’a strictement rien à voir avec Roméo. Elle tient la barre de sa vie sur un long fleuve tranquille et ne craint ni courant sous-marin ni torpilles. Elle ainsi que sa famille ont échappé belle à l’anathème, peut-être celui-ci ne concerne-t-il que les esprits torturés et les fonds abyssaux qui abritent les failles les plus profondes.
J’avais toujours pensé que la stratégie de ma cadette n’était finalement pas si mauvaise ou tout du moins, valait bien la théorie du Prince Charmant et m’étais décidée à suivre son chemin. J’ignorais cependant que le départ de mon père avait pipé les dés, je pensais que j’étais vaccinée à tout jamais contre les ravages de la passion. Côtoyer le danger ne vous prémunit pas de lui, au contraire il vous prédispose à la chute.
J’ai très mal commencé. Par un coup de foudre adolescent au détour d’un carrefour, une relation aussi épidermique qu’épisodique qui me laissait à chaque rupture, brisée, en larmes. Mon visage bouffi me valut ma première séance de soins en institut de beauté, cadeau offert par maman, désespérée par mon chagrin qui lui renvoyait le sien comme un écho cruel. Il fallut trois ruptures douloureuses et un éloignement géographique prolongé pour parvenir à me détacher de lui, sans l’oublier tout à fait. Mes amours mouvantes ainsi que les liaisons raisonnables qui leur succédaient se soldaient toutes par un échec, amer souvent, aigre-doux parfois, mais je m’obstinais, résolue à déjouer ce que je persistais à considérer comme le sortilège dans lequel le désamour de mon père nous avait plongées.
Je suis assise contre la digue en granit, sur la plage du Sillon, dans l’intervalle délimité par les pieux de bois flotté, ravinés de veines et de rides profondes, destinés à ralentir l’érosion. Ainsi je suis à l’abri du vent et des regards, indifférente à l’humidité glacée qui imprègne mon jeans, toute entière absorbée par les souvenirs de mon amour de jeunesse et des raisons qui m’incitent à le quitter à mon tour vingt ans plus tard. Mon regard se perd au gré des ondulations hypnotiques, traces laissées par la houle dont le sable garde la mémoire. Deux mouettes se disputent un quignon ardemment convoité, elles se poursuivent d’une démarche dandinante et grotesque jusqu’à ce que l’une d’entre elle l’attrape d’un coup de bec acéré avant de s’envoler sous les protestations bruyantes de sa consoeur lésée.
Je me souviens d’une fin d’après-midi d’été, de cette lumière rasante qui nimbait les nuages d’un halo doré, d’une mouette perchée sur un muret surplombant la mer et qui paraissait contempler la foule des passants d’un œil torve. J’ai voulu amuser mes filles et j’ai jeté aux quatre vents quelques morceaux de biscuits. La mouette s’est envolée pour les attraper au vol et leur rire a fusé. Les touristes s’arrêtaient, aussi nombreux que les oiseaux qui arrivaient pour happer une miette à leur tour. A mon désarroi, le jeu s’est transformé en pugilat, les volatiles poussaient des cris stridents et plongeaient en piqué jusqu’à frôler mes cheveux. La faim prévalait, ou l’instinct. Celui de posséder, de remporter le combat, de dominer. Quitte à y perdre des plumes, à être heurté en plein vol, quitte à blesser le front d’un enfant trop hardi ou d’une jeune femme inconsciente. Les gens se sont prudemment éloignés ; maudissant ma stupidité, j’ai agrippé mes filles par la main pour les entraîner vers un endroit plus sûr.
Nos retrouvailles quelques années plus tard durant lesquelles nous ne nous étions jamais totalement perdus de vue. Le sentiment d’avoir enfin accosté au rivage après une longue période de dérive et d’exil, d’avoir trouvé mon port d’attache, le point d’ancrage des projets d’une vie. Je lui ai dit « Oui ». Nos filles sont nées.
Alors, quand cette léthargie a-t-elle commencé ? Un engourdissement progressif s’emparait de mes membres avant de gagner mon cœur. Je n’apercevais plus le monde qu’au travers du prisme déformant du bocal qui emprisonnait ma tête. Des couleurs voilées, des voix assourdies, j’évoluais dans un univers cotonneux dont les contours étaient devenus flous.
J’ai déterré un râteau d’enfant. Son manche dépassait, rose, pailleté, en plastique translucide. Il lui manque une dent. Je dessine un carré quasi parfait. Un jardin zen, si ce n’est cet intervalle un peu plus large qui déséquilibre l’ensemble. Il faudrait également quelques cailloux mais je n’ai pas le courage de partir à la chasse aux galets. Je dépose le râteau au travers du jardin, en diagonale. Quoi que je fasse, il occupe toutes mes pensées.
La marée remonte doucement et recouvre le marnage. Elle lave les rochers couverts de goémon. Demain, la plage s’offrira aux regards, renouvelée, immaculée, toutes ses cicatrices nivelées, rabotées. Une bouée rouge flotte comme un bouchon ballotté par les vagues. La bouée se rapproche, kayak solitaire qui lutte contre le vent et évite avec adresse récifs, brisants et tombolos sous marins. C’est son casque qu’on voit apparaître et disparaître au gré du roulis. J’ai les yeux qui brûlent à force de le fixer mais je crains qu’il ne s’évanouisse définitivement si je le perds du regard. Je marche sur la grève les yeux rivés à son casque jusqu’à ce qu’il accoste. De loin, on dirait un animal échappé d’une époque révolue : la coque rigide qui protège sa tête telle une excroissance osseuse, sa combinaison en néoprène, une peau d’écailles luisantes et le kayak qu’il traîne derrière lui, la trace qu’il laisse figurent une queue interminable, je lui fais un signe de la main. Je n’ai toujours pas enfilé mes chaussures malgré la sensation désagréable des grains de sables rugueux qui roulent sous la plante de mes pieds. Coupable, je suis coupable. D’indifférence. A chaque réveil, cette pensée se fracasse contre mon crâne pour planter ses minuscules mais innombrables éclats dans ma chair. Je perpétue la tradition familiale. Je remercie mon père qui m’a transmis le flambeau, j’espère qu’il s’éteindra avec moi. Jamais je n’ai raconté l’histoire de la Petite Sirène à nos filles.
J’ai toujours aimé la mer, pas la montagne. Il faut être fort pour affronter les pics et les glaciers. La montagne, ça tranche, ça déchire, ce ne sont que falaises abruptes, éboulis et avalanches. Ses arêtes arrachent le ciel qui s’y éventre. J’ai suffisamment eu mon lot d’écartèlements. Même les refuges sentent la sueur et la promiscuité. La mer, elle vous baigne, elle emporte les débris, rabote les aspérités, elle engloutit. Les drames s’y jouent en profondeur, dans l’ombre et le silence. La mer est aussi dangereuse que la montagne mais elle est plus hypocrite. Moins égoïste aussi, elle vous rend toujours ce qu’elle vous a pris. Méconnaissable certes, transformé, digéré et poli. Mais la mer finit toujours par rejeter sur la plage ses trésors, tout comme ses cadavres. Ce n’était pas gagné au départ, notre premier contact fut rude. Elle était pourtant limpide cette mer de Yougoslavie dans laquelle mon père avait décidé de m’apprendre à nager. Une bouée orange autour de la taille, je sentais ses mains qui me tenaient fermement. Mais tout à coup, il m’a fait basculer à l’horizontale, j’ai perdu pied et hurlé ma peur « Au secours, Papa me noie ! ». Il s’est mis en colère et m’a brutalement rendue à maman « Reprends-la, ta fille ! » avant de replonger et de s’éloigner d’une brasse vigoureuse. Etait-il possible qu’à trois ans je pressente déjà le flot de larmes dans lequel son départ allait nous précipiter et le torrent qui allait nous emporter comme d’inutiles fétus ? J’aurais dû la détester, cette mer dont l’instabilité offrait une caisse de résonance à celle de notre famille amputée. C’est exactement l’inverse qui s’est produit, j’y trouve réconfort et apaisement, je me ressource à son immuabilité, j’y rencontre l’oubli.
Je rentre à l’hôtel, un de ces hôtels de bord de mer que rien ne distingue des autres, à part son nom « Brise Marine » ou « Les Goélands », je ne me rappelle plus. Identiques le hall d’entrée et le desk (pas le comptoir, un comptoir ça se trouve dans un bistro ou dans un aéroport. Un comptoir, c’est la porte ouverte à l’évasion, dans l’alcool ou à bord d’un avion. Tandis qu’au desk, on y arrive, on s’y arrête). Le desk donc, et derrière lui, une hôtesse semblable au décor terne dans lequel elle se fond. Son sourire se veut accueillant mais il ne traduit que son immense lassitude et ses préoccupations matérielles de mère de famille qui se demande ce qu’elle va bien pouvoir préparer à ses enfants pour le dîner du soir. Et tandis qu’elle enregistre mon arrivée, je vois défiler derrière son regard le contenu de ses armoires, je la vois évaluer l’heure à laquelle elle rentrera si tout se passe bien « aurai-je encore le temps de cuire ce rôti ? » et les goûts culinaires de son petit dernier « finalement, jambon pâtes, il n’y a que ça qu’ils aiment ». Pareille aussi la chaleur de l’ascenseur et des chambres. Pas cette chaleur ruisselante des pays tropicaux mais la chaleur opaque des radiateurs qui assèche, étouffe et momifie. La vue donne sur la mer, j’ouvre la fenêtre pour laisser entrer la brise. J’ai ôté mon jeans et mon pull, sans prêter attention aux grains de sable qui brillent sur la moquette. Mon dos est brûlant mais mes bras se couvrent de chair de poule sous l’action conjuguée du vent et de la solitude. Je décide d’enlever également mon t-shirt, surtout ne pas m’engourdir et laisser ma peine hiberner. Le nordet me fouette par la fenêtre ouverte, ma douleur se réveille, je grelotte.
Pour lui, c’est un matin comme les autres, ou presque. Il a déjà dû déposer les filles à l’école. En retard comme d’habitude. La petite avait encore perdu son doudou et la grande oublié son sac de sport. Maintenant il roule à vive allure sur l’autoroute, trop vite, à la poursuite des minutes qui lui manquent, peut-être aussi à la recherche inconsciente du dérapage qu’il n’arrivera pas à contrôler et qui mettra un point final à la souffrance que lui cause notre rupture. Mais il se reprend, c’est encore trop tôt pour perdre espoir, il n’envisage pas une seconde que la situation soit irrémédiable et la fin de notre couple inéluctable. D’ailleurs, l’est-elle ? Son pied relâche légèrement la pédale d’accélérateur, ralentissant ainsi le défilement du paysage de l’autre côté de la vitre, il augmente le volume de la musique et les notes assourdissantes qui retentissent dans l’habitacle assomment temporairement ses idées noires. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur, il s’est encore coupé en se rasant. Il songe que si j’avais été présente, j’y aurais posé mes lèvres et dit en souriant « un bisou qui soigne » comme je le faisais sur les genoux écorchés des filles. Il a l’impression d’entendre la sempiternelle question que je lui poserais si je le voyais ainsi, silencieux et les yeux dans le vide « A quoi penses-tu ? » Il en soupire quasiment d’exaspération et pousse la radio un peu plus fort. Je sais que les pitreries de l’animateur, comme tous les jours à cette heure, lui arrachent un sourire.
Je me suis glissée sous la couette après avoir refermé la fenêtre mais le vent continue à souffler, s’infiltre par les interstices et rampe sous les rideaux. La pluie s’est mise à tomber, de lourdes gouttes froides qui font grossir la houle et gîter les bateaux amarrés dans le port, voiles affalées et peinture rongée par le sel et le découragement de leurs propriétaires face à l’ampleur d’une hypothétique rénovation de leur coque. La météo marine prévoyait pourtant une accalmie mais celle-ci se fait attendre. Je lutte pour ne pas m’assoupir, je suis éreintée par les kilomètres nocturnes que j’ai parcourus, seule en voiture puis par cette promenade matinale sur la plage et son air vivifiant. Sans parler des flots de souvenirs qui reviennent régulièrement me submerger. Souvenirs d’enfance mêlés à ceux d’un passé récent que je ne peux effacer et qui m’ont conduite ici. Lors d’un naufrage, il est d’usage de réserver les canots de sauvetage « aux femmes et aux enfants d’abord ». Le capitaine en règle générale coule avec son navire. La mienne de vie chavire pendant que moi, je m’agrippe au gouvernail. Au moins, ai-je réussi à mettre mes enfants à l’abri. Et mon mari aussi. Naufragés mais sains et saufs.
J’ouvre les yeux, l’après-midi est déjà bien avancée. J’ai encore dû dormir la bouche ouverte, comme en témoignent les traces de salive sur la taie d’oreiller, vestiges du sommeil comateux dans lequel j’étais plongée. Ma bouche est sèche et ma langue pâteuse. Le soleil exsangue, un soleil d’hiver, fait miroiter la mer et son néant d’écume. Il raie l’horizon de mâchefer dans un bruit qui n’est pas sans évoquer le crissement des ongles sur un tableau noir. Ce bruit m’écorche le cerveau. Dans la salle de bain, je déballe le gobelet posé sur l’évier par une employée de l’hôtel pour boire une gorgée d’eau du robinet, non sans une grimace de dégoût. Le goût infect du chlore ne va pas arranger ma migraine latente. Pas un message sur mon portable, rien. Je suis surprise par ce vide, cette absence de réaction. Connaissant François, je m’attendais à plus de cris, de débordements, d’appels angoissés. Pas à ce silence qui n’augure rien de bon. Peut-être m’est-il finalement plus étranger que je ne le pensais. Ou alors use-t-il de cette tactique éprouvée de chasseur pour que la bête tapie, aux abois se risque hors des fourrés. C’est étrange, jusqu’à aujourd’hui, je m’étais toujours imaginée dans la peau du chasseur. Il faudra bien que je l’appelle.
Je me suis enfuie comme on s’esquive pour échapper à l’enlisement des sentiments et à la monotonie d’un destin tout tracé, celui du cheval qui, après une vie de dur labeur dans les sillons, est emmené à l’abattoir et attend la masse avec résignation. Quel est l’intérêt d’une vie avec ceinture de sécurité ? Moi je rêvais d’une existence sur le fil, de brûlures et de morsures. J’ai été servie au-delà de mes espérances. Une chose est sûre, Paul et mon mari ne se ressemblaient en rien. François était un phare, Paul la tempête.
Paul était un homme carnivore, une belle plante aux couleurs chatoyantes. D’une espèce perverse, retorse. Il se repaissait de l’ostracisme, du refus de sa propre existence, d’une vie d’abnégation qu’il brandissait tel un étendard afin de susciter admiration et pitié. Il affichait son sacrifice avec une cordialité si déconcertante que tous s’approchaient de lui, inexorablement attirés par ce martyre sympathique, soucieux de lui prodiguer caresses et bien-être. Dès cet instant, ils étaient pris au piège car il repoussait avec inflexibilité toute tentative d’accéder à son âme au-delà de sa carapace. Et quand d’aventure, quelqu’un réussissait à déjouer les obstacles et à s’immiscer dans son intimité, Paul l’expulsait avec brutalité aux confins de son territoire et le mettait en pièces. Les gens, de guerre lasse, finissaient par se détourner de lui. Il rappliquait alors, invoquait son insupportable solitude et quémandait l’aumône d’une parole, d’un regard, ce qu’on ne manquait pas de lui accorder, à nouveau conquis, aussitôt méprisés. Il rejouait ce scénario autant de fois que nécessaire, aussi longtemps que les combattants restaient valides, tenaient debout, s’obstinaient et revenaient à la charge. Leurs blessures fraîchement refermées étaient rouvertes et la douleur intolérable d’être aimé puis rejeté sans raison, dans la plus totale incompréhension, calcinait leurs synapses. Il s’en délectait et en ressortait plus intouchable encore. J’étais la plus tenace et j’ai aimé Paul avec déraison. Plus il se détournait, plus je revenais panser ses blessures et lécher mes plaies. Je laissais d’innombrables lambeaux de moi accrochés à ses aspérités. Je franchissais sans relâche le périmètre de sécurité qu’il avait soigneusement érigé autour de lui et je sautais sur ses trahisons comme sur autant de mines anti-personnelles qui me déchiquetaient. Son ultime rebuffade et mon dernier sursaut de dignité, j’allais sombrer sinon, corps et biens. J’avais été témoin, auprès de ma mère, des ravages que l’amour – ou plutôt son absence – peut provoquer. Corps supplicié, coeur décharné. Je m’étais toujours juré de ne pas succomber aux sirènes de la passion, d’empêcher cet équarisseur de me broyer. En fin de compte, je ne me suis pas trop mal débrouillée, fracassée, écorchée vive mais toujours vivante. Une rescapée. Pourtant le manque de Paul distille toujours son poison insidieux dans mes veines. Etait-ce cela l’amour ? N’être rempli de rien ? Que de vide à perpétuité, à perte de vue ? Le néant comme seul horizon ? Une cigarette trace des cercles concentriques sur mon épiderme, la douleur irradie, fulgurante et sature mes terminaisons nerveuses d’une souffrance innommable mais elle est dérisoire au regard de celle que j’éprouve et qui m’arrache les entrailles, ce sentiment de perte qui me courbe en deux à m’en faire vomir. Paul fumait, les brûlures de cigarettes restent l’unique lien qui m’attache encore à lui. Marquer ma peau de boursouflures grotesques pour ne jamais oublier. La chambre d’hôtel est non-fumeur, il n’y a pas de cendrier. Je jette mon mégot par-dessus la rambarde du balcon.
J’étais sans nouvelles de Paul depuis plusieurs semaines et il m’arrivait fréquemment de m’interrompre dans mes activités, foudroyée par son absence. Sous la douche, je laissais l’eau couler sans fin, au bureau j’appelais mes collègues puis je cherchais mes mots. François me trouvait dans la cuisine, immobile, une pomme de terre dans une main, un éplucheur dans l’autre. Il me demandait « Que fais-tu ? » Que pouvais-je lui répondre sinon « Tu le vois bien, je prépare le repas » Je ne pouvais pas dire « Rien ». J’étais pleine de trous. Silencieuse, je parlais à Paul dans ma tête. De longs monologues sans fin. Je lui disais « J’aimerais ne plus t’aimer, la vie serait tellement plus simple si je désapprenais le goût de ta peau, le souffle de ton rire. Mais tu le sais mieux que moi, on ne choisit pas, ni d’aimer ni de haïr. Peut-être qu’un jour, à force d’être dédaignée, je te désaimerai. Peut-être un jour. Ou peut-être pas »
Quand François s’est rendu compte de mon délabrement, il a voulu savoir. La dispute, la portière qui claque, le moteur qui démarre. La nuit, la route et les pancartes qui indiquent la direction de Saint-Malo. La lumière des phares à contresens, aveuglante malgré le brouillard de larmes.
J’éprouve un besoin, une soif intense de chocolat chaud, réminiscence mousseuse des petits-déjeuners réconfortants de mon enfance, pain frais et beurre salé. Cette envie irrépressible me jette hors de la chambre. Je marche vers la ville corsaire sans rencontrer personne, je suis hors-saison. La mer feule doucement à mes pieds. Le soleil couchant jette ses derniers éclats de cuivre blême sur les remparts. Sa lumière paraît émaner du mica incrusté dans les pierres de granit et ricoche sur le miroir sans tain de l’eau mouvante. La porte d’un bar s’ouvre, un air s’en échappe, il me semble reconnaître une chanson de Nicolas Peyrac. « So far away from LA, so far ago from Frisco…I’m no one but a shadow… ». Une ombre, je suis en cet instant précis une ombre sur une plage.
J’ai été vivante pourtant. Aujourd’hui, ma vie me semble soudainement frappée d’amnésie. La mécanique est toujours bien rôdée, le cœur continue à battre et le sang à courir dans les artères. Mais les membres sont gourds et le cerveau semblable à une forêt d’arbres pétrifiés, dense et immobile. C’est pour cette raison que je suis venue ici. Pour ressentir à nouveau. Gonfler mes poumons de cet air glacial à l’odeur de varech, lécher le sel sur mes lèvres, me désagréger dans le limon ou à l’inverse, m’emplir de sable pour me redonner forme. Comme dans ces boutiques d’ours en peluche qu’on fabrique devant vos yeux ébahis, leur carcasse duveteuse remplie de billes que vous sentez ensuite rouler sous vos doigts, là, juste sous la peau du ventre. Et enfoncée dans la poitrine, une breloque scintillante en guise de cœur.
Sans m’en rendre compte, je suis arrivée devant une crêperie pareille à toutes les autres, si ce n’est la foule dense qui s’y presse, chose inhabituelle en cette période. Rien d’original non plus aux nappes à carreaux rouges ni aux bols de grès beige posés sur les tables. Mais l’impression de chaleur et de réconfort immédiat qui s’en dégage m’incite à entrer. Un serveur m’indique une place nichée dans un coin à côté du bar, je lui commande un apéritif, un kir breton, l’acidité de la pomme subtilement contrebalancée par la douceur de la fraise de Plougasten. C’est léger mais je n’ai rien avalé depuis hier soir et la tête me tourne rapidement. Le garçon dépose une assiette fumante devant moi, une complète généreusement garnie d’un œuf sur le plat dont je perce le jaune. Je le regarde couler en petites rigoles poisseuses, j’y trempe de minuscules morceaux de pâte. Cette galette est parfaite. Je constate avec surprise que je suis affamée. J’ai suffisamment faim pour commander en dessert une crêpe aux pommes recouvertes de salidou- une onctueuse crème de caramels au beurre salé qui colle aux dents - et ne pas en laisser une seule miette.
J’ai enfin puisé assez de douceur pour être capable de replonger dans la rue noire sans m’y noyer. Il est encore tôt mais en cette fin d’hiver, les journées sont courtes et les rues déjà désertes. Je décide de faire un crochet par la Porte Saint-Vincent où est installé à demeure un carrousel de chevaux de bois. Avant de retourner à l’hôtel et pour me donner le courage de l’appeler et de lui fournir l’explication que je lui dois, me saouler de lumière, de frénésie, de la petite musique aigrelette des orgues de Barbarie, des rires des enfants à vous donner le tournis. Et pourquoi pas faire un tour ? Monter, descendre, se laisser bercer, embarquer à son tour dans une ronde enchantée de couleurs chamarrées et d’ampoules qui clignotent. Le manège est couvert, il n’y fait pas froid et tous les enfants de la ville ont dû s’y donner rendez-vous pour un dernier tour avant d’aller se coucher. J’observe un instant le joyeux spectacle, le vilebrequin qui rythme le mouvement légèrement saccadé des chevaux, le tintamarre. La nostalgie du visage de mes filles, de leur sourire sur les galopants me tord le ventre. J’ai même l’illusion de reconnaître leurs cheveux voltigeant au vent, côte à côte, mèches blondes et brunes mêlées. Toute ma bravoure s’évanouit sous le poids de ce mirage ; j’éprouve un seul désir, celui de les serrer contre moi, d’enfouir mon nez dans leur cou et de renifler leur odeur à satiété.
Une main me tend soudain un ticket par-dessus mon épaule et sa voix murmure à mon oreille « Va vite les rejoindre ! Je t’attends.»

Yellow_Submarine- Nombre de messages: 281
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Re: So Far Away
J'ai bien conscience que cela ne rend pas justice au travail fourni mais je n'ai pas fini ma lecture ; j'ai lu environ un tiers et j'ai trouvé que l'on était trop dans le ton de la confession ou plutôt de l'exorcisme un peu larmoyant ; un peu le sentiment d'être indiscrète, je n'ai pas eu envie de continuer. Alors je n'aurai pas la prétention d'affirmer que c'est bon ou mauvais...

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
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Re: So Far Away
Contente que tu m'aies forcé la main pour lire la deuxième partie.
Parce que là oui, ça prend du corps avec Paul. Tu vois, j'ai presque regretté de ne pas en savoir plus sur cette histoire, sur ce passé ; d'un autre côté, c'est bien que cela ne soit qu'effleuré, cela ajoute du piment au récit, comme à cette existence trop sage. Finalement Yellow submarine, j'ai aimé ce portrait de femme, la dualité un peu estompée de ses désirs. Et je suis admirative d'une belle écriture équilibrée, parfois dense mais toujours maîtrisée. du chouette travail, je m'en doutais, vois-tu ...
Parce que là oui, ça prend du corps avec Paul. Tu vois, j'ai presque regretté de ne pas en savoir plus sur cette histoire, sur ce passé ; d'un autre côté, c'est bien que cela ne soit qu'effleuré, cela ajoute du piment au récit, comme à cette existence trop sage. Finalement Yellow submarine, j'ai aimé ce portrait de femme, la dualité un peu estompée de ses désirs. Et je suis admirative d'une belle écriture équilibrée, parfois dense mais toujours maîtrisée. du chouette travail, je m'en doutais, vois-tu ...

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
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Date d'inscription: 01/03/2008

Re: So Far Away
J'ai bien aimé. L'histoire, bien écrite, est prenante quoique je l'ai trouvée un peu lourde, par moments, n'étant pas une grande amatrice des récits-souvenirs. Il y a de très agréables images, métaphores et descriptions ce qui contribue à donner de la vie à ton texte.
Bref, un bon texte.
Bref, un bon texte.
Lightmare- Nombre de messages: 55
Age: 18
Localisation: Lorraine
Date d'inscription: 14/02/2010
Re: So Far Away
Oui, comme je m'en doutais, l'écriture est très belle, maîtrisée, vivante.
J'étais un peu rebuté par la longueur du texte au départ, et finalement, je l'ai lu d'une traite, assez facilement (et aussi parce que je l'avais promis...)
Ce n'est clairement pas mon genre de récits, mais tu as su me retenir et en ce sens c'est une réussite. Il faudra que je le relise encore, toutefois !
J'étais un peu rebuté par la longueur du texte au départ, et finalement, je l'ai lu d'une traite, assez facilement (et aussi parce que je l'avais promis...)
Ce n'est clairement pas mon genre de récits, mais tu as su me retenir et en ce sens c'est une réussite. Il faudra que je le relise encore, toutefois !
alex- Nombre de messages: 2565
Age: 20
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Date d'inscription: 14/01/2010
Re: So Far Away
J'ai bien aimé ce texte sur les intermittences du coeur, ces moments où le présent nous semble être une morne plaine de minuscules souffrances indéfiniment renouvelées , insupportables . Fuir vers la solitude parce qu'elle nous a déjà rattrapée....
La langue utilisée est trés belle , juste, âpre, précise, à l'image d'une âme désabusée, ravagée mais encore vivante et vibrante ; je ne l'ai pas trouvée larmoyante.
La langue utilisée est trés belle , juste, âpre, précise, à l'image d'une âme désabusée, ravagée mais encore vivante et vibrante ; je ne l'ai pas trouvée larmoyante.

Rebecca- Nombre de messages: 8057
Age: 53
Date d'inscription: 30/08/2009
Re: So Far Away
Dès lors, j'accroche au texte. L'écriture me conforte dans l'impression première que je vais prendre plaisir à ma lecture. Impression confirmée. Un beau récit.J’ai passé mon enfance et mon adolescence à me persuader qu’il ne m’aurait pas, que j’étais bien plus maligne que lui, cet amour qui annihile et mutile.

Lucy- Nombre de messages: 2629
Age: 34
Date d'inscription: 31/03/2008
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