L’homme qui regardait passer les voitures (1)

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L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Narbah le Dim 28 Fév 2010 - 15:54

L’homme qui regardait passer les voitures (partie 1).


Cet univers à-t-il un sens ?(…) : le sens que nous lui donnons. (Albert Jacquard)
C’était un homme qui avant d’être un homme, à l’école déjà, ne disait pas grand chose mais n’en pensait pas moins.
Ce qu’il pensait était sourd, confus et puissant. Il comptait bien profiter de son existence. Mais la destinée n’est pas toujours conforme aux attentes des jeunes gens.
Après le brevet, il avait fallu entrer en usine.
Chaque matin à sept heures, il passait la grille de la Société Industrielle de Mécanique Aéronavale (SIMA) en poussant son vélo et en portant une musette (marque Quechua) contenant un casse croute coupe faim pour la pause de dix heures. Il travaillait dans les ateliers. À midi, il mangeait à la cantine, généralement seul à une table. Il n’avait pas l’intention de passer sa vie à faire ce boulot, à rester dans ce milieu médiocre. Mais que faire ? Cette question, il se donnait le temps d’y réfléchir chaque après midi.
L’avantage de commencer de bonne heure, c’est qu’on finit tôt. A seize heures au plus tard, il franchissait les grilles de la SIMA et il était libre jusqu’au lendemain. La plupart de ses compagnons de travail profitaient de ces fins d’après midi pour pratiquer un sport bricoler ceci ou cela chez eux, ou taper le carton au bistrot. Lui non. Il lui semblait qu’en organisant son temps libre il tisserait lui même la toile de son emprisonnement.
Donc, pas d’organisation.
Il prenait son vélo et partait en exploration. Mais en allant chaque jour d’un même point pour arriver à un même autre, même avec du temps, que ce soit à pied, en vélo ou en voiture, on épuise vite toutes les possibilités. Il ne fallu pas bien longtemps pour que le parcours se stabilise et que l’exploration projetée au départ ne se transforme en routine. Le détour important qu’il faisait pour rentrer chez lui était le plus ennuyeux trajet possible : des rues tristes, des chemins déserts au milieu de champs de betteraves, des routes de campagne bornées d’entreprises de travaux publics et de remises agricoles. Il ne voulait pas voir de monde, ou plutôt ne pas être vu par trop de monde.
Le temps passe qu’on le veuille ou non.
Il s’était marié avec sa femme. C’était la fille des voisins. Elle travaillait aussi à la SIMA mais dans les bureaux. Il l’avait rencontrée au mariage de son cousin. L’alcool aidant, il l’avait mise enceinte du premier coup. ils avaient donc dû se marier et acheter un pavillon à côté de chez les parents. Après quelques années de vie commune, elle avait tenu à participer au réveillon du comité d’entreprise. L’alcool aidant, ils avaient fait la petite deuxième avec la même facilité que le garçon. Le choix du roi, comme on dit.
A présent , malgré l’achat d’une voiture, il était admis qu’il “faisait du vélo”, ce qui a tout prendre "est meilleur pour la santé et pour la planète". Mais notre homme n’avait pas renoncé : il réfléchissait chaque jour a son destin.
Il avait ritualisé ce vagabondage frondeur en posant comme point le plus éloigné de son détour quotidien le pont sur l’autoroute. C’est un drôle d’endroit . Un chemin bitumé où ne passaient que très rarement des tracteurs verts aux roues gigantesques, pleines de crotte, conduits par des jeunes à la nuque épaisse. Aucun d’entre eux n’avait jamais fait mine de trouver sa présence anormale.
Il appuyait sa bicyclette contre le garde fou.
C’était un endroit central, environné de tous côtés par la vastitude. La plaine alentour n’était cabossée que par de rares mamelons et quelques tertres cernés de thuyas où trônaient, comme sur des socles, de petites villas avec une baie vitrée et un portique de balançoire à côté. A quelques distance, anachronique, plantée au centre d’un champs, une petite grange de pierre décrépies couverte de tags à laquelle ne menait aucun chemin.
La rectitude de l’autoroute tranchait à perte de vue la réalité en deux mondes : l’un, d’où il venait, contenait son pavillon, son usine, ses parents, sa femme, ses enfants et son supermarché ; tout ce qu’il n’avait pas pu éviter jusqu’à présent. L’autre, au delà du pont, où il n’avait pas le temps d’aller pour le moment, était le territoire du vagabondage, de la liberté ; et cela malgré son apparente similitude.
Il aimait observer les véhicules s’engouffrant à gauche sous ses pieds. En tournant le regard vers la voie de droite, il voyait cette fois le cul des engins, braecks flamands surgissants presque simultanément qu’un ou deux semi-remorques espagnols talonnés par une estafette de messagerie italienne le haillon arrière barré de rouge, etc. Sa position impassible sur le flot de ces multiples destins croisés lui procurait ce sentiment de confiance qu’il avait connu, enfant, un jour que, visitant Paris avec ses parents sur un bateau mouche, il s’était placé à la proue et avait sentit sur son visage battre le premier vent furieux de l’aventure.
Il n’avait pas connu la guerre. Il n’avait même pas connu l’armée, le service militaire étant devenu un métier. Pas de souvenir d’Algérie, encore moins des tranchées. Pas de déportation en camps de travail ni de maquis à rejoindre. Il avait bien essayé de s’inscrire à la CGT, puis à FO, et enfin à a CFDT ; mais nulle part l’aventure n’avait été au rendez-vous. La SIMA offrant des avantages sociaux tout à fait confortables à ses salariés, il n’avait jamais connu la chaleur du soulèvement populaire qui vote dans les hourras la grève générale. On avait fait mollement quelques débrayages de une heure ou deux ici et là. Surtout pour satisfaire le responsable du CE qui s’était toujours décarcassé pour avoir des places sympa dans les V.V.F. De son perchoir, il contemplait le monde d'un œil chaque jour un peu plus désabusé.
C'est pourtant de cette passerelle qu'allait surgir la vision du désir : une MGB décapotée sous la pluie, en plein hiver.
Manifestement britanique, le volant à droite du bolide était tenu d’une main gantée et négligente par la réplique vivante de Sherlock Holmes. Les oreillettes de son deerstalker et la pèlerine de son macfarlane battaient au vent. Il était affublé d’indescriptibles rouflaquettes et de lunettes d'aviateur. Sur le siège gauche, personne…pas la moindre coûteuse blonde. Le temps de courir de l’autre côté du pont que déjà disparaissait au lointain la minuscule carrosserie verte dans une gerbe vaporeuse de gouttelettes.
A partir de ce jour, plus rien ne fût plus exactement pareil. il avait un but. Il voulait un cabriolet. C’était évidemment un fantasme irréalisable. Surtout, c’était un rêve inavouable. Même lui se trouvait ridicule. Cette petite affaire secrète lui avait pris dans les quarante ans de maturation. Le résultat était un peu décevant. Ses stations quotidiennes sur le pont avaient pris un côté addictif désagréable. Il ne parvenait plus à s'arracher à la contemplation, pensant que la prochaine automobile qui surgirait apporterait avec elle une révélation ; ou plus prosaïquement, que ce serait un cabriolet.
Mais il ne serait pas dit que la vie de notre homme allait se terminer sans aventure. Comme on le dit aussi, on est marié pour le meilleur et pour le pire. Il ne serait pas dit non plus qu’il était marié pour le pire.
Sa femme jouait au tiercé, au loto, au quarté+, au Keno, au Bingo, au Joker…et en général à tout ce qui est proposé par la Française des Jeux à ceux qui veulent payer des impôts volontaires. Elle ne gagnait jamais rien d’autre que des sommes ridicules un fois ou deux par an. Et puis un jour, patatras ! La cagnotte Euromillion à 2,5 million d’euros débarque sur le compte CCP familial.
Il fallait bien reconsidérer un peu l’ensemble des prévisions de vie.
Et la suite de cette histoire va prendre une autre tournure. Que vont-ils devenir ? Quel rêve secret hante son épouse millionnaire ? Lui offrira-t-elle un cabriolet ?
Mais c'est une autre histoire, et ce conte s'arrête ici avec une morale : l'aventure c'est l'aventure! (la suite la semaine prochaine)

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Plotine le Dim 28 Fév 2010 - 16:01

Houla ! Le plus dur reste à faire, je me demande comment tu vas te tirer de tout ça !

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  dusha le Dim 28 Fév 2010 - 16:49

"Il s’était marié avec sa femme. "

Ah, que le hasard fait bien les choses !

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Rebecca le Dim 28 Fév 2010 - 17:11

Dis donc pas de rayures sur la carrosserie !!! :-)))
Et y'en a , pour l'instant sous le capot !

Ah le surgissement d'un cabriolet MGB dans une vie aux si mornes horizons ! Puisque tu me prends par les sentiments, je vais suivre cette aventure bien volontiers.
J'ai adoré aussi "le premier vent furieux de l'aventure" sur le bâteau-mouche. La vision désabusée du syndicalisme. Les descriptions de paysages, à filer la sinistrose. La réplique vivante de Sherlock Holmes.
A la semaine prochaine. J'adore les feuilletons.

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  silene82 le Dim 28 Fév 2010 - 17:11

Je ne sais que dire ; il y a des notations vives et fines, bien croquées, mais le texte me semble lent, peut-être à dessein. J'inclinerai à penser que c'est un paravent, et qu'il va prendre son véritable rythme ensuite.
En tout cas, pour paraphraser Plotine, bon courage !

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Easter(Island) le Dim 28 Fév 2010 - 19:03

Même impression que Silene, qu'on s'étale un peu beaucoup de façon délibérée... Pas totalement convaincue pour le moment, ça manque de rythme et je ressens une certaine lourdeur (volontaire, là encore ?) dans l'expression. Sans compter que ce que tu nous promets pour la suite m'a l'air casse-margoulette au possible. Mais je viendrai voir.

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  grieg le Dim 28 Fév 2010 - 19:21

je trouve ton texte riche ; plaisant, déplaisant, selon les moments.
faut dire que quarante ans en quelques lignes c'est pas une promenade de santé non plus...
d'ailleurs c'est sûrement ce côté résumé qui m'a agacé la lecture
comme quand je lisais "la ligne verte" en épisode, une semaine, 10 francs, un résumé de l'épisode précédent et un chapitre...
ou encore quand j'avais passé des jours avec raskolnikov et que ce salaud de dostoïevsky, m'a bousillé l'âme avec son épilogue minable.
en gros, je demande à voir quand l'anecdote aura pris le pas sur l'histoire.

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Peter Pan le Dim 28 Fév 2010 - 19:37

Bonjour Narbah,

pour te dire la vérité, j'ai vu que grieg t'a commenté et ça m'a interpellé vu qu'il a dit un jour qu'il ne commenterait que les textes qu'il aimerait bien (enfin... c'est mentor qui l'a dit, mais grieg l'a dit aussi... enfin... je crois)

Bref, là n'est pas la question ! J'ai donc commencé à lire ton texte et j'avoue ne pas être allé au bout (je suis un peu fainéant sur les bords en même temps)... J'ai peut-être eu tort, mais je n'ai pas trouvé l'étincelle qui m'aurait donné envie de poursuivre ma lecture ; je me suis ennuyé et j'ai eu l'impression que rien n'allait se passer, je me suis dit qu'il y avait trop de détails inutiles n'apportant pas grand chose à l'histoire... C'est bien écrit, enfin je crois, je ne remets pas ça en question, mais sur un texte court, j'ai besoin de tout de suite rentrer dedans, que les toutes premières lignes me fassent penser : « vivement la suite, je veux savoir ce qu'il va se passer »

Là, j'ai pas trop voulu savoir ce qui allait se passer, désolé...

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  coline Dé le Dim 28 Fév 2010 - 22:15

dusha a écrit:"Il s’était marié avec sa femme. "

Ah, que le hasard fait bien les choses !

Dusha, j'adore !!!

J'ai l'impression que tu as le pied sur le frein et un moteur qui ne demande qu'à s'emballer. Plein de notations pince sans rire... à voir !

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  midnightrambler le Lun 1 Mar 2010 - 1:05

Bonsoir Narbah,

At the age of thirty-seven she realised she'd never
Ride through Paris in a sports car with the warm wind in her hair.

extrait de la "Ballad of Lucy Jordan", une chanson de Marianne Faithfull.

Je lisais votre texte Narbah, je n'étais pas passionné, je dois l'avouer.
J'étais sûr qu'il allait sauter du pont sur l'autoroute et être réduit à l'état d'une crêpe par un énorme camion hollandais ou belge ...
C'est donc moi qui l'ai sauvé en surgissant au volant de ma MGB. Il est daltonien car ma MGB est rouge et non verte ... inutile de dire "décapotable", une MGB l'est obligatoirement ... le modèle avec un toit (le coupé) porte l'appellation MGB GT.
Elle a bien le volant à droite pour rouler à gauche puisque c'est un souvenir des trois ans que j'ai passés au soir des seventies et à l'aube des eighties à Londres ... où je n'avais pas gagné la cagnotte du Super Loto !
Je roulais décapoté sous la pluie, un must, mais n'ayant pas pu inviter Lucy Jordan ou Rebecca, j'aurais dû mettre cette improbable pièce de cuir so british qui recouvre la place du passager ...
UDA 436 S : c'était son vrai nom, maintenant elle n'a plus qu'un pseudonyme à la française !

Amicalement,
midnightrambler

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  Lucy le Lun 1 Mar 2010 - 4:51

Ne connaissant pas Albert Jacquard, j'ai peu de matière, mais aurait-il écrit "à-t-il" ? Hum, gros doutes...

C'est un petit peu brouillon, tout ça, mais sympathique à lire. Pour tout dire, la MG m'a fait grimper aux côtés de notre type, sur le pont. N'étant pas Jordan, mais Lucy quand même, j'ai depuis l'enfance ce rêve de la belle rouge, depuis que j'ai posé mon postérieur de gamine dans l'une d'entre elles. Faut croire que je suis toujours assise à la place du mort.
Passer côté conducteur me conviendrait bien, quand même.

Lucy

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  lemon a le Lun 1 Mar 2010 - 11:48

Pareil que Peter Pan, je ne suis pas allé au bout.

C'est poussif. Manque de rythme et d'appats.

lemon a

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (1)

Message  abstract le Lun 1 Mar 2010 - 21:07

C’est le titre qui m’a attirée, intrigant, percutant, excellent.
Par contre, le texte m’a déçue, plutôt maladroit (répétitions, rythme étrange…), je n’ai pas réussi à déterminer si c’était un effet de style voulu par son auteur ou simplement un premier jet qui devait encore être affiné. Le thème me plait donc, mais je suis plus réservée pour le traitement. Faudrait que je lise autre chose de toi pour me faire une idée plus précise.

abstract

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