Les remords

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Les remords

Message  lu-k le Mar 9 Mar 2010 - 21:20

En file indienne. Je n’ai jamais aimé cette expression : je suis français, et je ne parle pas à des indiens. Je les compte lentement, et mon regard se pose dans celui de chacun d’entre eux telle la ventouse à la fois sensuelle et agressive du poulpe. Mao : putain de regard, putain de ventre qui nage en-dessous des côtes dans le prolongement de l’angle droit du torse, putain de sourire effacé. Je lui donne un coup de poing là où le renfoncement est si profond qu’il paraît être une douleur pudique. Il se plie en deux, gémit, et se redresse. Putain de regard.

Je les observe, à la lueur du feu. Quelle est la vitesse du regard, maman ? Si le regard est une segment droit défini, le temps est un cercle sans limites. Les braises gémissent et laissent des odeurs de fin dans l’air. L’océan monte, doucement ; l’eau est toujours douce, par ici, bienveillante, et sa lenteur me fascine depuis des années : elle se soulève, sans crainte, dans l’apaisement du vent, comme un drap qui ondule. J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être comme toute chose, une éternelle solitaire. Le scintillement du jour ou de la lune sur son tumulte est ennuyeux, banal, et ne dépend d’aucune connivence secrète, magique, par laquelle on pourrait les lier, elle et le ciel : seule face à la terrible et noire chronologie, voilà. Heureusement qu’on a l’orgueil.
Je les observe toujours. Je sais qu’on peut m’entrapercevoir, même dans la pénombre du soir ; je suis très indiscret, une tache blanche. Leurs peaux mates ne laissent que des traînées dans l’atmosphère, des poussières impalpables qui sentent l’urine. Ils se confondent avec la nuit comme s’ils faisaient partie d’elle ; des excroissances, des ambiguïtés de la nuit. Je les connais bien, c’est pour ça que je puis les distinguer.
Présentement, je suis dans une position assez complexe, c’est ce que vous direz quelqu’un qui dessine : allongé sur le flanc gauche, le bras replié et le coude au sol de façon à ce que la main tienne la tête, la jambe gauche étendue, la droite pliée avec son pied sur le genoux de l’autre. Ce n’est pas une position naturelle – je n’aime pas le confortable. Eux sont debout, droits comme les lois pragmatiques de l’ordre établi, et pourtant ils paraissent plus malléables que moi et mes membres emmêlés ; c’est qu’ils sont ainsi, sans frontières, sans substance, perdus. Même dans la plus grande homogénéité, ils arrivent à perdre toute rigueur ; c’est le propre de l’errance.
Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Aujourd’hui, nous irons dans la forêt. Je les réveille de bonne heure ; la journée s’annonce particulièrement chaude et sa brûlure risque de nous assiéger dès dix heures du matin. En général, ils aiment aller dans la jungle. Ils ne le disent pas, ils ne le montrent pas, ou du moins ne veulent pas le montrer, car je ressens leurs joies, leurs peines, leurs craintes, comme je ressens les tiennes, maman. Je sens un frémissement léger et inconscient se propager dans leurs corps de paradis perdus, et ils retrouvent de la vigueur même si leurs visages gardent la même vivacité : celle des pierres.
Ils ont tous des corps très poétiques, particulièrement Mao. Il a tué un singe, aujourd’hui, dans la jungle. Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière : il est monté très rapidement dans l’arbre, et a poursuivi le primate de branche en branche. Ensuite, il a serré fort son pelage hérissé et plein de peur et l’a mordu au cou avec la rage de l’animal. Son corps, sa peau, étaient magnifiques, luisaient dans le flou de la chaleur comme des talismans sacrés. Je voyais sa sueur couler et construire des miroirs clignotants sur sa poitrine décharnée. Il avait l’allure de la bête, ses os criaient alternativement victoire et douleur, et je le voyais haleter, semblable à un courant d’air puissant qui s’engouffre et fait claquer les fenêtres d’une maison. Je savais qu’il se retenait de mugir. J’ai eu une impression similaire de nombreuses autres fois. Souvent, quand je le frappe, et que le sang coule sur le sable gris, alors à mes genoux, il relève la tête, dégage de son visage ses cheveux épais et noirs, et me regarde dans les yeux. Il allie la détresse à la rage, l’aridité du regard à l’explosion du corps, comme le chien. Tout ce qui les sépare de l’animal, ce sont les souvenirs.

(à suivre)

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Re: Les remords

Message  Mammouth-Féroce le Mar 9 Mar 2010 - 21:29

La suite!!!!
désolée pour l'inutilité du commentaire ^^'

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Re: Les remords

Message  Easter(Island) le Mar 9 Mar 2010 - 21:38

Lu-k, est-ce un texte retravaillé ? Il me semble reconnaître tout le dernier paragraphe... (c'est dire si ton écriture a un effet durable sur moi, si elle me marque...)
C'est prenant, je dirais même envoûtant. Quelle ambiance !
J'aime le ton, j'aime le regard du narrateur sur ces personnages, j'aime la présence de la mère, bien sûr - en filigrane mais bien là ; ça me plaît lu-k !!!
En te lisant, je me disais que j'aimerais bien savoir écrire comme toi, avoir ta richesse de vocabulaire et ton aisance à l'utiliser.

Si le regard est une segment droit défini,
c’est ce que vous direz quelqu’un qui dessine (un mot manquant)
la droite pliée avec son pied sur le genoux de l’autre.

J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être comme toute chose, une éternelle solitaire.

je trouve ce "toute chose" terriblement plat et quelconque dans une belle phrase expressive.

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Re: Les remords

Message  Kash Prex le Mar 9 Mar 2010 - 22:04

Je suis très impressionné... De très riches réflexions, des formulations frappantes, une ambiance parfaitement posée. La suite !

c’est ce que vous direz quelqu’un qui dessine

Dirait.

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Re: Les remords

Message  Chako Noir le Mar 9 Mar 2010 - 23:55

La suite ! La suite !
(pardon, c'est tout sauf constructif, mais il est tard et je commence à flancher..)
Pour me faire pardonner :


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Re: Les remords

Message  Peter Pan le Mer 10 Mar 2010 - 7:04

Bonjour lu-k,

j'ai beau essayer de comprendre, j'ai dans l'ensemble beaucoup de mal avec ta prose. Autant en poésie les images ou métaphores ou je sais pas quoi que tu veux faire passer ne me gênent pas trop, autant les retrouver dans ta prose m'ennuie...

En ce qui concerne ce texte, j'ai l'impression qu'il n'y a pas de fond, que t'as écris une suite d'idées qui te sont passées par la tête et que tu nous en fait part en pensant bien à faire joli, mais en ne pensant pas au plaisir du lecteur (enfin à mon plaisir en tout cas puisque tous les autres copains ont aimé !), le manque de cohérence (à mon goût) de cette histoire ne m'incite pas a espérer impatiemment une suite...

Pour moi, ta prose est comme une bande dessinée où les dessins seraient à couper le souffle, mais où le scénario serait catastrophique et gâcherait l'ensemble de l'œuvre...

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Re: Les remords

Message  CROISIC le Mer 10 Mar 2010 - 13:44

Comme mao a un putain de regard, toi, tu as un putain de talent !
Je 'suis' dans ta foulée, je regarde par dessus ton épaule...j'étouffe et j'attends...ou le contraire ?

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Re: Les remords

Message  grieg le Mer 10 Mar 2010 - 13:56

si je n'aime pas encore tout à fait ce que tu écris, luk :
je suis définitivement admiratif
et j'aime le fait que tu cherches à chaque texte, de nouvelles voies, une nouvelle façon. le jour où tu te seras débarrassé de ton lyrisme débordant, je serai tout à fait inconditionnel.

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Re: Les remords

Message  Rebecca le Mer 10 Mar 2010 - 14:02

Etrange, prenant, assez envoûtant .

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Re: Les remords

Message  alex le Mer 10 Mar 2010 - 21:58

Dans un texte si poétique, qui a beaucoup d'allure, ... j'ai du mal avec les "putain de" à répétition.
Belle puissance oratoire pourtant, vraiment des phrases accrocheuses, percutantes, qui en envoyent ! C'est justement le lyrisme qui s'impose dans ces lignes qui donne toute sa force à ce texte, sans lequel j'aurais probablement abandonné ma lecture, car je trouve l'ensemble décousu, un tout petit peu (à l'image de mon commentaire).
Mais je ne suis pas un spécialiste, et mon avis compte peu sur la balance, après tous ceux qui sont déjà passés avant moi. ;-)

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La saleté des mains

Message  midnightrambler le Jeu 11 Mar 2010 - 1:47

Bonsoir lu-k,

Déjà le titre ne présageait rien de bon ...
Vous avez ramassé, lu-k, huit cent cinquante quatre mots fatigués, éreintés et fourbus, vous les avez jetés sans respect dans votre corbeille à papiers que vous avez secouée plus fort que ne le fait le barman de l'Adlon avec son shaker ...
Vous les avez ressortis et les avez dédaigneusement punaisés un à un sur votre écran en une suite aléatoire ... c'est disgracieux, sans intérêt et fatigant à déchiffrer ...
Je n'attends pas la suite ... je ne suis d'ailleurs pas sûr que vous nous en livriez une rapidement mais, si c'était le cas, je l'étudierais aussi, je la disséquerais comme je le ferais d'un corps mort en décomposition ... pour vous dire à nouveau, en toute amitié, que votre recherche de l'originalité à tout prix - assez naturelle, rassurez-vous, lorsqu'on a seize ans - vous conduit dans une impasse ... ce n'est même pas ordurier, ni malsain, ni sale ... ce n'est rien du tout ...

Caresses et Bise à l'Oeil,
Midnightrambler

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Re: Les remords

Message  Cochinchine le Jeu 11 Mar 2010 - 16:56

Non ce n'est pas rien du tout.

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Re: Les remords

Message  Plotine le Jeu 11 Mar 2010 - 17:25

Qui est le narrateur ? Qu'est-ce qu'il est censé faire exactement à part tabasser des Indiens ? Le texte ne le dit pas. Peut-être le saura-t-on par la suite mais j'aime bien comprendre dès le début de quoi il s'agit.
Sinon, c'est original, un style peu sophistiqué à mon goût mais je comprends que certains aiment.

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Violence.

Message  ubikmagic le Jeu 11 Mar 2010 - 17:34

C'est violent et bestial, mais bien écrit. Il y a des écarts de langage, mais voulus je suppose, et cherchant à "coller" au style, à l'ambiance calculée. Maintenant, à quoi mène cette violence ? On le saura sans doute plus loin. Cela dit, la violence a souvent une explication, mais qui est celle de son auteur, qui lui trouve toujours, a posteriori, une raison d'être. Sapiens Sapiens n'a pas son pareil pour faire souffrir son prochain. Du coup, soit on se ferme, terrassé par cet assaut et sa brutalité, comme un poing dans la figure, soit on s'accroche, on cherche à comprendre. Que font ces malheureux en telle galère ? Pourquoi acceptent-ils, au nom de quoi ? Qu'est sensée prouver la mise à mort du singe ? et ainsi de suite.

Il y a une nausée qui monte ( sur le fond ) et le sentiment d'un talent latent ( sur la forme ).

Mitigé je suis, dirait Yoda.

Ubik.

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Re: Les remords

Message  Plotine le Jeu 11 Mar 2010 - 17:36

Le singe c'est pour manger non ?

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Re: Les remords

Message  lu-k le Dim 14 Mar 2010 - 17:37

Voici le texte dans son intégralité. Je précise aux lecteurs que cette courte nouvelle est entièrement allégorique.


Voici la mort : belle, seule, une ombre bleue. Voici la terre où nous prenions le large.
Nous portions, dans nos bras maigres, quelque enfant trouvé là, gisant. Il y en avait des centaines, des hallucinés, défoncés au peyotl, mangeant nos ongles comme de la cire.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants, alors qu’ils passent, vers l’ombre bleue encore lointaine, encore jonchée, un peu, à un endroit, de grises paupières, qui s’ouvrent, qui se ferment, alternativement.

Il serait doux de caresser d’argent les soirs endormis, et ma main enferme la mer et le silence. Il serait doux de dire bonsoir aux passants pour laisser ces enfants là, seuls et autre part, alors que l’horizon se déploie en corolles. Les laisser morts, voguant sur l’ombre bleue, et leur cracher encore un peu au visage alors qu’ils croient le ciel très proche.

Les routes seraient vagues ; les routes seraient vagues jusqu’au matin de cuir et nous resterions là, songeant au sang de nos yeux, songeant au délire des centaines d’enfants, qui, sûrement, attendent encore, et voient leurs mères transies de froid alors qu’ils sont là, allongés, contigus à l’ennui, avec leurs rêves chauds. Plus rien n’a de raison, des silhouettes se dessinent, personne sur l’asphalte sauf l’aube qui grouille. J’entends un bruissement.
Encore un peu de corps déchirés, là, sous le vent calme. La peau est bleue, les yeux sont rouges ou alors ne semblent plus avoir de paupières, les lèvres sont cachées dans la bouche. Nous les portions, les gosses, et nous les jetions, à la mer, sur le sable, sous l’ombre d’un grand arbre, ou bien les laissions, les abrutis, incapables de bouger, occupés à respirer l’ombre bleue avec leurs narines folles, écarquillées.
Les yeux du quotidien ont la couleur du rêve, m’avait-il dit en laissant ses bras baller dans le vide comme des choses inutiles, détachées, dont il n’avait jamais pris connaissance. Je renifle lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes.
C’étaient des os, des mots, du sang, de l’ombre bleue disséminée sur toute la longueur de la plage, accrochés au sable comme des piliers à l’horizontal, noirs et bleus et rouges, perdus quelque part, et nous ne les ramenions pas. Il serait doux de tuer le sourire des pauvres.
J’écoute le soleil, personne sur l’asphalte. J’entends un bruissement : demain.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants et de rester là, immobiles.

*




En file indienne. Je n’ai jamais aimé cette expression : je suis français, et je ne parle pas à des Indiens. Je les compte lentement, et mon regard se pose dans celui de chacun d’entre eux telle la ventouse à la fois sensuelle et agressive du poulpe. Mao : putain de regard, putain de ventre qui nage en-dessous des côtes dans le prolongement de l’angle droit du torse, putain de sourire effacé. Je lui donne un coup de poing là où le renfoncement est si profond qu’il paraît être une douleur pudique. Il se plie en deux, gémit, et se redresse. Putain de regard.

Je les observe, à la lueur du feu. Quelle est la vitesse du regard, maman ? Si le regard est un segment droit défini, le temps est un cercle sans limites. Les braises gémissent et laissent des odeurs de fin dans l’air. L’océan monte, doucement ; l’eau est toujours douce, par ici, bienveillante, et sa lenteur me fascine depuis des années : elle se soulève, sans crainte, dans l’apaisement du vent, comme un drap qui ondule. J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être, comme toute chose, une éternelle solitaire. Le scintillement du jour ou de la lune sur son tumulte est ennuyeux, banal, et ne dépend d’aucune connivence secrète, magique, par laquelle on pourrait les lier, elle et le ciel : seule face à la terrible et noire chronologie, voilà. Heureusement qu’on a l’orgueil.
Je les observe toujours. Je sais qu’on peut m’entrapercevoir, même dans la pénombre du soir ; je suis très indiscret, une tache blanche. Leurs peaux mates ne laissent que des traînées dans l’atmosphère, des poussières impalpables qui sentent l’urine. Ils se confondent avec la nuit comme s’ils faisaient partie d’elle ; des excroissances, des ambiguïtés de la nuit. Je les connais bien, c’est pour ça que je puis les distinguer.
Présentement, je suis dans une position assez complexe, c’est ce que vous dirait quelqu’un qui dessine : allongé sur le flanc gauche, le bras replié et le coude au sol de façon à ce que la main tienne la tête, la jambe gauche étendue, la droite pliée avec son pied sur le genou de l’autre. Ce n’est pas une position naturelle – je n’aime pas le confortable. Eux sont debout, droits comme les lois pragmatiques de l’ordre établi, et pourtant ils paraissent plus malléables que moi et mes membres emmêlés ; ils sont ainsi, sans frontières, sans substance, perdus. Même dans la plus grande homogénéité, ils arrivent à perdre toute rigueur ; c’est le propre de l’errance.
Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Aujourd’hui, nous irons dans la forêt. Je les réveille de bonne heure ; la journée s’annonce particulièrement chaude et sa brûlure risque de nous assiéger dès dix heures du matin. En général, ils aiment aller dans la jungle. Ils ne le disent pas, ils ne le montrent pas, ou du moins ne veulent pas le montrer, car je ressens leurs joies, leurs peines, leurs craintes, comme je ressens les tiennes, maman. Je sens un frémissement léger et inconscient se propager dans leurs corps de paradis perdus, et ils retrouvent de la vigueur même si leurs visages gardent la même vivacité : celle des pierres.
Ils ont tous des corps très poétiques, particulièrement Mao. Il a tué un singe, aujourd’hui, dans la jungle. Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière : il est monté très rapidement dans l’arbre, a poursuivi le primate de branche en branche. Ensuite, il a serré fort son pelage hérissé, plein de peur, et l’a mordu au cou avec la rage de l’animal. Son corps, sa peau, étaient magnifiques, luisaient dans le flou de la chaleur comme des talismans sacrés. Je voyais sa sueur couler, construire des miroirs clignotants sur sa poitrine décharnée. Il avait l’allure de la bête, ses os criaient alternativement victoire et douleur, et je le voyais haleter, semblable à un courant d’air puissant qui s’engouffre et fait claquer les fenêtres d’une maison. Je savais qu’il se retenait de mugir. J’ai eu une impression similaire de nombreuses autres fois.
Souvent, quand je le frappe, et que le sang coule sur le sable gris, alors à mes genoux, il relève la tête, dégage de son visage ses cheveux épais et noirs, et me regarde dans les yeux. Il allie la détresse à la rage, l’aridité du regard à l’explosion du corps, comme le chien. Tout ce qui les sépare de l’animal, ce sont les souvenirs.

C’est ici, une nouvelle fois, ce sera ici encore dans deux, trois mois, et cinq ans bien sûr, et tant d’années qu’il n’y aura plus de mer. De la pierre nue, froide, tous les jours.

Les journées passent très vite, quand bien même le soleil se couche tard. Nous travaillons dur, tous. Les gamins vont chercher des fruits, de la viande, toute la journée leurs pieds balayent le sable. Moi, je continue à creuser, et j’en suis las. Parfois, je demande à Mao qu’il vienne m’aider. Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas leur accorder.

Je te vois à nouveau rire, seule là-bas, dans le coin de la pièce qui paraît être un coin du monde. Je te vois à nouveau rire, et je comprends que c’est ainsi qu’on perdure, n’est-ce pas, dans l’équilibre de l’invention, dans la stricte rationnalité du faux.

Ils ont toujours été fascinés par les blessures. Les balafres, les égratignures, les hématomes, les plaies larges comme un pouce. Ils regardent, tâtent, font respirer leurs petits corps, et ça fait bouger le sang, ça le rend comme fou. Les spectaculaires pérégrinations du sang sur le caramel de la peau. Aujourd’hui, ce sont deux lèvres fascinantes et entrouvertes qui ornent un dos : le soleil y fait jouer ses bulles brûlantes, ça suinte, et tous les garçons sont autour, admirent. Pourquoi serons-nous toujours si étonnés, si vierges, face à la logorrhée de ce qu’on ne voit pas ?
Aujourd’hui est une autre survie. Creuser me demande de plus en plus d’effort, de volonté. Un enfant est tombé dans un trou, à midi. La malchance, la sévérité du hasard. Sa jambe était trop tendue, elle s’est brisée comme un bâton posé verticalement et sur lequel on marche. Ce même garçon avait perdu une de ses mains quelques semaines auparavant, suite à une infection gangréneuse. Une fois sorti du trou, il a pleuré pendant une heure, une longue heure jaunie ; le vent se taisait, et c’était insupportable, ce cri, cette litanie fébrile. J’ai tant souffert de le voir ainsi souffrir que le noyer a été un geste érotique. Nous étions deux au large, et lui, superbe faiblesse qui glissait de mes bras, s’en allait paisiblement dans le noir marin… tous les gosses m’attendaient sur la plage, au bord de l’eau, et me regardaient, inexpressifs. A présent, ils sont tous partis chercher à manger. Mao n’a pas voulu m’aider à creuser la tombe ; je crains son refus quand il faudra qu’ils y entrent.

Le soir, nous explicitons l’amour au cœur des ombres. Je les mords, je les embrasse, je convulse, je deviens de la chair folle, je les fait tomber par terre, je serre fort leurs poignets maigres et salis, je me moque du vide de leurs visages, je jouis dans le sable, je les frappe, ils viennent tour à tour, essuient le sang sur leur visage, j’implore leur pardon, je baise leurs pieds, je baise leurs genoux, je me cache, je pleure, et je retourne les secouer, je redeviens vivant. La sexualité est une religieuse criminelle.

Mao est gris comme la cendre. Nous l’écoutons se taire.
Hier, il y avait nous. Aujourd’hui, il y a moi, et les gosses, sur le sol de l’île.

La pierre est froide. Maman, tu sais bien que je regrette. Mao, j’ai le sentiment que tu refuseras de t’enfouir dans la tombe.

J’ai fini de creuser. Enfin ! Un nouveau départ. Je suis excité comme jamais, je lance la pelle au sol, je me précipite dans la jungle pour chercher les gosses. L’air est plutôt frais aujourd’hui. Je cours sans m’arrêter, je sens les coupures des feuilles sur mes joues. Je les vois, ils sont tous là, ramassent des fruits, silencieux.
Ils sont tous devant le grand trou, devant la tombe. Ils y entrent lentement, un à un, sans ciller. Je les ai assez préparés à ce moment, je me suis assez préparé à ce moment. Je suis sur le point d’exulter, les couleurs ont la beauté placide de la victoire. Les quinze que j’ai jetés à la mer au cours des dernières années ont eu une mort sublime, mais ceux-là, entassés, prostrés et tremblotants, sous la terre molle de la jungle, les bras serrés autour du corps, ils seront si loin que jamais plus l’un deux ne reviendra par le large, comme cela est déjà arrivé une fois.
Ils sont tous à l’intérieur, coincés ensemble dans l’exiguïté des profondeurs. J’entends leurs halètements, leurs respirations saccadées, agitées, et qui ne cessent de s’accélérer.
Je regarde Mao. Il ne bouge pas. Il me regarde.
Maman, est-ce que les excuses et les pleurs auront jamais suffi ? Est-ce que le sanctuaire, la pierre nue et froide, l’apaisement de l’endroit où je t’ai déposée, auront jamais pu me faire pardonner ?
Mao, je te tuerai à mains nus. Je l’amène sur la plage et lui troue l’estomac. Je refuse les remords, massacre une seconde fois le frère que je n’ai jamais connu.

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Re: Les remords

Message  Attila le Dim 14 Mar 2010 - 18:15

Le texte est vaseux. On s'y perd. Certaines images sont bien vues, d'autres sont tout sauf littéraires, lourdes et mal foutues (la chaleur qui assiège...).
Vous avez du potentiel, mais je vois ici quelque chose qui pourrait faire penser à de l'esbroufe, des grands mots qu'on colle sur une grande toile, et qu'on asperge du sang du frère qu'on a pas connu pour que ça fasse un peu mature. Et une allégorie doit être compréhensible. La difficulté est justement de diffuser plusieurs messages, plusieurs interprétations qui sont tellement aisées à saisir qu'on ne sait laquelle choisir. Ici, c'est un fatras abscons. Malgré cela, j'ai ressenti une montée en puissance dans la cruauté.

Il y quelques clichés qui ne m'ont pas beaucoup plu. Les ombres bleues, l'enfance, entre cruauté et appel de la môman.

Mais peut-être que je n'ai pas compris le texte (c'est fort possible avec une prose pareille). N'oubliez pas le lecteur quand vous lisez. Ou alors ne diffusez pas vos textes.

Enfin, j'ajoute que vous m'impressionnez. La qualité du vocabulaire, certaines images inédites, quelques jeux sur les rythmes et sons fort bien menés m'ont permis d'entrer davantage dans le texte. Mais vos mots grandiloquents me foutent parfois violemment à la porte.

Les putains du début sont terriblement lourds. C'est la vulgarité pour la vulgarité, qu'on retrouve malheureusement trop souvent de nos jours.

Au plaisir de vous lire par la suite, vous avez incontestablement du talent.

Attila

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Re: Les remords

Message  Easter(Island) le Dim 14 Mar 2010 - 21:32

Je suis sciée, soufflée, ce que tu veux. Epatée. Voilà. Un texte que je trouve construit, une progression, un fil directeur, une maîtrise du vocabulaire pourtant riche et empreint de sensualité, une ambiance aussi. Aucune facilité dans ce travail.


Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas (le) leur accorder.
je les fais tomber par terre
Mao, je te tuerai à mains nues.

Easter(Island)

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Re: Les remords

Message  socque le Lun 15 Mar 2010 - 7:22

N'ayant lu cette fois que ce que vous avez rajouté, il m'est difficile de donner un avis sur l'ensemble. En tout cas, l'ajout me plaît, j'y retrouve bien votre univers. J'aurais peut-être une réserve sur la longueur si je relisais le tout, ce que je ne ferai pas parce que, tout simplement, le plaisir n'y serait pas.
L'ajout me plaît, oui, toutefois j'en trouve le ton peut-être un peu trop solennel, pontifiant, par rapport à l'histoire... Quelque chose me gêne, je ne sais pas bien quoi.

Mes remarques :
« Je renifle lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes. » : un peu maniéré, ça, pour moi (le triple « et je démêle », « la saveur des secondes »)
« des piliers à l’horizontale »
« Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas (le ?) leur accorder. »
« la stricte rationalité (et non « rationnalité ») du faux »
« je les fais tomber par terre »
« Je les ai assez préparés à ce moment, je me suis assez préparé à ce moment. » : effer facile et grossier par rapport à l’ensemble du texte, je trouve
« je te tuerai à mains nues »

socque

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