L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

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L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  Narbah le Lun 15 Mar 2010 - 14:06

L’Homme qui regardait passer les voitures (épisode 3)

Episode 1
Episode 2

Résumé des épisodes précédents :
Aie, aie, aie! Robert et Ginette (appelons-les Bébert et Nénette maintenant que nous les connaissons mieux), au seuil de la quarantaine, après une vie laborieuse et morne, gagnent la super cagnotte du Loto. Bébert à troqué sa bicyclette contre un coupé MGB. Les voici en route pour la Côte d’Azur. Mais Bébert, grisé par la vitesse encastre la décapotable sous un camion de gravats…


Et les voici grabataires. Les deux entre la vie et la mort.
Ne voulant pas se prononcer de façon catégorique, le Professeur Martin Delabotte du service de chirurgie orthopédique du CHU de Miers avait cependant donné quelques indications en privé.
En effet, Nénette avait la chance inouïe de posséder un cousin que toute la famille n’appelait jamais autrement que “le toubib”. Un vrai médecin avec un vrai diplôme. Qu’il ait exercé dans un obscur cabinet de la Médecine du Travail, qu’il soit à la retraite, qu’il soit alcoolique et fumeur de trois paquets de Gitanes sans filtre par jour ne changeait évidemment rien au privilèges offerts par le fait qu’il ai prononcé (sinon respecté) le serment :
«En présence des maîtres de cette école et de mes chers condisciples et selon la tradition d'Hippocrate, je jure et je promets d'être fidèle aux lois de l'honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.Je donnerai mes soins gratuits à l'indigent et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. Admis à l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qu'il s'y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser le crime. Respectueux et reconnaissant envers mes maîtres, je donnerai à leurs enfants l'instruction que j'ai reçue de leur père. Que les Hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses. Que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j'y manque. Je jure! Je jure! Je jure!».
Donc “Le Toubib” était accouru dès qu’il avait appris la nouvelle (“la fille de la sœur de ma mère tout de même ; je ne peux pas la laisser seule dans de telles circonstances!”).
Par l’un de ces hasards dont la vraie vie a seule le secret et auquel on ne voudrait croire ni au cinéma, ni dans un roman, il avait en fait appris trois nouvelles le même jour par un coup de téléphone de son frère Alfred (celui qui est curé).
Trois nouvelles extraordinaires : l’accident bien entendu, mais aussi l’existence de Nénette qu’il n’avait rencontré qu’une fois à une cousinade plus de trente ans auparavant.
Et bien évidemment la troisième : l’incroyable gain de 2,5 millions d’euros.
Si son second frère, Albert, (celui qui est photographe) ne lui avait pas fait parvenir en urgence un lien téléchargeable dans un courriel avec la photo souvenir de la cousinade, si son fils Denis, l’écolo, (celui qui est informaticien chez HP) n’avait pas eu la gentillesse de lui imprimer le groupe de quarante sept personnes sur une vraie feuille de papier glacé format A4 (ce qui permettait de distinguer les visages), il n’aurait eu aucun souvenir, ni de Nénette, ni de la réunion de famille en question ; à l’exception de la cuite sévère qu’il avait prise ce jour là avec l’oncle Toine, le Front National et chasseur, (celui qui était commercial dans les surgelés).
Mais peut-on considérer que c’est se rappeler quelque chose que de se souvenir qu’on ne se rappelle de rien ? Allez ! On n’est pas ici pour se poser des questions métaphysiques comme dans le livre japonais de la romancière belge Amélie Notomb.
Avançons.
De toutes façon, sur la photo, Nénette était une petite fille en jupe courte et socquettes et elle avait dû bien changer depuis. Le document avait tout de même valeur de preuve.
Donc “Le Toubib” avait tout de suite eu ses entrées chez le Professeur Martin Delabotte. Ils se donnaient du “Cher Confrère” gros comme le bras et, armés du vocabulaire idoine, les arcanes de l’avenir incertain de Bébert et Nénette s’éclairaient grâce à la capacité de communication experte entre les deux hommes de l’art.
On avait ainsi des informations de première main.
On savait désormais qu’un membre périphérique inférieur est une jambe, qu’un membre périphérique supérieur est un bras. On savait qu’il y en avait deux attachés à droite, et deux autres à gauche (un inférieur et un supérieur de chaque côté) et que subséquemment il existe chez la plupart des patients un membre droit et un membre gauche aussi bien pour les membres périphériques supérieurs que pour les inférieurs.
On était cependant en droit de ce poser des questions quand à la persistance de cette norme s’agissant de Nénette aussi bien que de Bébert aux jours d’aujourd’hui.
On avait aussi appris (par un aide soignante inscrite à la CGT, mais la complicité professionnelle va jusque là et transcende les classes sociales entre les différentes branches des professions médicales) que le Professeur Martin était devenu Martin-Delabotte en épousant la fille des merceries Delabotte. Ce renseignement, sans intérêt médical spécifique autre que de cerner un peu mieux la personnalité du ponte de la prothèse (comme l’avait un jour nommé le Quotidien du Médecin), présageait cependant une certaine complicité avec le personnel soignant ; ce qui peut toujours s’avérer utile .
Donc Martin Delabotte, parlait au cousin toubib d’égal à égal dans ce vocabulaire technique spécifiques que les particiens utilisent entre eux :
“ Elle mon vieux, ce n’est pas à moi de t’apprendre qu’avec la compote de prune qu’elle à dans le cerveau depuis qu’on a enlevé le fer à béton qui lui sortait de l’oreille, elle fera certainement légume jusqu’à la fin des temps. Je ne donne pas une rognure d’ongle sur ses chances de se retrouver ne serait-ce qu’en chaise roulante à baver devant La Ferme des Célébrités. Allongée elle est, allongée elle restera si tu veux mon avis. Et on sera déjà bien contents si elle ne pourri pas avant de clamser.»
Puis parlant de Bébert :
« Lui, c’est différent. Les bras, je crois qu’on va pouvoir faire quelque chose d’à peu près correct. Pour le visage, c’est pas mon rayon ; faut voir Gabarnet. Si ton cousin a beaucoup de pognon comme je me le suis laissé dire, il y a peut être moyen que les gens ne se barrent pas en hurlant quand ils le croiseront dans la rue ; si il peut un jour retourner dans la rue évidemment. Parce que là, sur le fait qu’il soit capable de remarcher un jour, je donnerait pas ma couille droite à couper, et encore moins la gauche qui est celle qui me fait le plus d’usage (gros rires). Mais va savoir avec les prothèses en carbone et les techniques de robotisation actuelles, les nanotechnologies et tout ce bastringue, pas sûr qu’il soit pas encore en mesure de sauter une gonzesse un jour. A condition que ce soit elle qui lui grimpe dessus évidemment (gros rire). Il n'y a qu’un seul point sur lequel je puisse me permettre d’être catégorique : c’est pas demain matin qu’il va pouvoir pisser debout.”

Donc la vie allait son cours tranquillement.
Le mois d’août avait été suffocant et la climatisation était tombée en panne à plusieurs reprise dans l’hôpital, Les infirmières suaient à grosse gouttes et leurs blouses blanches en nylon transparent leur collaient à la peau, à la grande joie des patients du service de gérontologie. Nénette était indifférente à tout du fond de sa cellule de soins intensif, tuyautée comme une cosmonaute.
Quand Bébert avait ouvert les yeux, il avait perçu comme un calme étrange. Il en avait (hâtivement) conclu qu’il devait s’être endormi devant la télé et que la box s’était encore bloquée sur une image. Son premier réflexe fut donc de maudire le jour où il avait fait le choix de la télévision par internet. Mais lorsqu’il avait vu entrer à contre jour dans une clarté aveuglante un prince du désert en blouse bleue claire, l’infirmier Malik Tooro à la peau tellement noire de nubien qu’elle en était presque bleue marine, il compris que la netteté irréelle de cette image ne pouvait être imputée à la qualité exceptionnelle du nouvel écran plasma panoramique que Nénette venait d’acheter pour une somme exorbitante.
Au premier coup d’œil, il comprit qu’il venait de tomber amoureux.
(à suivre)

Narbah

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Re: L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  silene82 le Lun 15 Mar 2010 - 14:27

Délicieux ! Il me semble que ça prend vraiment son rythme, mais comme il est douteux qu'un rythme s'installe ainsi à l'insu de tous, je vais aller relire les antérieurs pour voir s'il n'avait pas déjà commencé avant.
En tout cas, pour mon goût, c'est du tout bon.

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Re: L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  Easter(Island) le Lun 15 Mar 2010 - 19:05

Si votre plumage se rapporte à votre ramage... Ce n'est pas vraiment le cas, hélas...
Ecco :

qu’il soit alcoolique et fumeur de trois paquets de Gitanes sans filtre par jour ne changeait évidemment rien aux (ou alors tout au singulier) privilèges offerts par le fait qu’il ait prononcé (sinon respecté) le serment :
mais aussi l’existence de Nénette qu’il n’avait rencontrée qu’une fois
le Front National et chasseur, (celui qui était commercial dans les surgelés). (sans virgule devant la parenthèse)
Mais peut-on considérer que c’est se rappeler quelque chose que de se souvenir qu’on ne se rappelle de rien ?
De toutes façons (ou tout au singulier), sur la photo,
On était cependant en droit de ce se poser des questions quand à la persistance de cette norme s’agissant de Nénette aussi bien que de Bébert au jour (singulier) d’aujourd’hui.
dans ce vocabulaire technique spécifique
avec la compote de prunes qu’elle a dans le cerveau
Et on sera déjà bien content(s) si elle ne pourrit pas avant de clamser.»
s' il peut un jour retourner dans la rue évidemment. Parce que là, sur le fait qu’il soit capable de remarcher un jour, je donnerais pas ma couille droite à couper,
la climatisation était tombée en panne à plusieurs reprises dans l’hôpital,
Nénette était indifférente à tout du fond de sa cellule de soins intensifs,
il comprit que la netteté irréelle

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Re: L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  Plotine le Lun 15 Mar 2010 - 19:19

Tu caches bien ton jeu. On sent, dans ce récit grinçant-cynique-humoristique, que tu as de solides connaissances médicales. Non, ne le nie pas ! Ce n'est pas tout le monde qui connaît "Le quotidien du médecin".
D'accord avec Silène, c'est de mieux en mieux ! Et moi qui croyais qu'avec ton histoire de gagnant du Loto tu n'allais pas t'en sortir ! C'était mal te connaître !

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Re: L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  lemon a le Mar 16 Mar 2010 - 21:35

Ca joue ! Le prochain épisode -Bebert et son homosexualité- s'annonce déjà savoureux.

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Re: L’Homme qui regardait passer les voitures (3)

Message  Rebecca le Mar 16 Mar 2010 - 22:02

Ah ce que c'est agréable de lire un texte avec un sourire au coin des lèvres qui ne veut pas se carapater !

Rebecca

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