Le refus
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Le refus
Ici, tous les jours sont agréables. Comment vous faire comprendre cette lenteur dont semblent pourvus les corps, les murs, les plantes, les nuages ? Chaque mouvement paraît être soumis à une pression puissante, tenace, irrévocable. Les patients : des scaphandres qui tombent dans des fosses marines.
*
Vincent m’a poussé, puis m’a craché au visage.
Aujourd’hui, il y avait trois hommes coincés entre les herbes. Tous les autres dérivaient vers un sentiment qui n’existe pas, se détachaient encore un peu plus du réel. Ils étaient couchés et leurs pupilles au vide si beau s’enflaient et gigotaient. Ils semblaient craindre la lueur – terne car ici, même le soleil et le ciel sont cireux, plein de poussière, ballants entre les dimensions. Je me penchai, les observai, à l’œil nu, puis à la loupe. Pas d’amélioration pour ces trois-là, visiblement. Je ne sais toujours pas à quoi sert véritablement cet hôpital. Je m’allongeai près de Michel, et il feignit de ne pas le remarquer, mais je sentis bien son regard fiévreux changer légèrement, je vis bien les muscles de ses bras frémir dans l’air, clairement exposés, la peau qui les protégeait s’étant enfuie. Michel se racle encore régulièrement les bras, le torse et les jambes, d’après ce qu’on m’a dit. Il fait avec ses ongles depuis quelque temps, puisque les objets tranchants ne sont plus mis à sa disposition. Un point pas si mauvais, paraît-il : au moins, il ne se les ronge plus, les ongles.
Il y avait un grand blond allongé à ma droite ; je ne me rappelle plus son nom, je crois qu’il est suédois. Il n’a pas de pieds, et ses jambes sont des troncs difformes et flasques. Chaque soir, il se lève de son lit, tente de marcher, puis tombe sur le ventre. On le retrouve toujours le lendemain, allongé sur le sol et entouré d'auréoles de sang.
J’ai continué à les observer pendant un certain temps encore, comme je le fais à présent chaque jour et depuis une semaine. Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ? Il y a une intelligence fascinante chez eux. Je suis passionné par ces hommes, par ces monstres.
*
Ces deux semaines ont passé si vite que j’ai l’impression d’avoir toujours été là. Tous les jours sont agréables, l’hôpital DENT se situe là où peut s’épanouir l’innommable, le seul endroit au monde où peuvent vivre les plus grands tabous de notre société. Les bâtiments sont isolés, et ce de façon radicale : le cadre est parfaitement autarcique, loin de toute normalité. Tout est propice au conditionnement. Si l’on prête attention aux formes dures, carrées, froides, des champs interminables et secs posées là comme des barrières horizontales, on constate une étrange prostration – on n’y résiste pas. Les herbes semblent craquer sous un soleil voulu absent. L’hôpital DENT est vert, typiquement vert tel le vert chiasse de vieux pleurs détestés. Vert coulant, à la fois plat et agressif, neutre et violent. Vert coulant, rectangles autoritaires, voilà l’hôpital DENT vu de l’extérieur.
C’est en fait un hôpital assez classique en apparence, quoique les résidents y soient particulièrement atteints. Les couloirs sont blancs, longs, terrifiants ; les portes, colorées : du dépit aux faux airs d’enthousiasme. La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi. La nuit, le jour, ça sent la mort. Après tout, c’est normal, le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux, et l’atmosphère peut parfois paraître oppressante.
*
Je loge dans une chambre vide, à côté de celles du personnel. J’ai beaucoup de mal à dormir la nuit... il y a tellement de bruits étranges ! Le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux. La nuit, certains se frappent contre les murs, certains crient, certains toussent violemment et exprès, certains sifflent, certains bougent simplement dans tous les sens pour essayer de se libérer de leurs menottes accrochées à leur couche.
Je me suis levé tôt aujourd’hui ; je comptais beaucoup travailler. J'ai pris mon petit-déjeuner à 7h30, avec les patients. De nombreux ont d’ailleurs beaucoup de mal à manger : sans mains ou sans bras, sans bouche, avec des convulsions, ça n’a vraiment pas l’air simple. Le directeur m’a bien expliqué qu’ils devaient se débrouiller seuls et apprendre à vivre avec leurs déficiences. Ils mangent tous une espèce de soupe épaisse, bleuâtre et grumeleuse ; parfois ils se lèvent, tombent, hurlent, pleurent doucement ; il y a une odeur terrible qui m'a donné la nausée. Je crus m’évanouir tellement ça puait. Je n’avais jamais soupçonné qu’une telle odeur puisse exister, une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse. Et les cuisinières continuaient de servir, comme indifférentes.
Les couloirs sont vraiment interminables. Ils sont bordés de très nombreuses portes, essentiellement des chambres et des salles d’opération, puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour. J'ai croisé de nombreux malades, accompagnés ou non. Le système de l’hôpital m’apparaît toujours comme étant assez obscur : la nature des procédures médicales ne m’a pas été révélée, et je n’ai pas eu l’occasion de la découvrir ; de plus, les patients semblent être la plupart du temps sans surveillance, alors qu’ils sont jugés ravagés physiquement et mentalement, ainsi que imprévisibles et donc potentiellement violents. Je n’en connais encore que peu.
J'entendis une infirmière crier de façon très agressive sur un patient. Je les vis débarquer dans le couloir, et on aurait presque dit qu’elle lui courait après. Lui semblait hilare et triste à la fois, et trottinait timidement. Elle le rattrapa, le tira vers elle, et lui chuchota quelque chose à l’oreille, après quoi il rebroussa chemin, les bras pendants. J’interpellai l'infirmière, me présentai, et lui demandai ce qu’il s’'était passé. C’est pour mon rapport, vous comprenez. Elle me raconta que ce patient était un récidiviste, qu’il refusait d’obtempérer. Je fis semblant de ne pas m’étonner de son emploi particulier des mots : autant dire insubordination. Je lui demandai poliment d’être plus précise, et elle me raconta que cet homme-là avait enfreint par trois fois une règle majeure du règlement qui consiste à refuser tout plaisir sexuel : trois jours de suite, elle a retrouvé des taches suspectes sur les draps, la couverture et le pantalon du patient. Assurément, il se masturbait.
Je me suis dirigé directement vers la chambre de Vincent. Comme à l’habitude, il était immobile, et ses yeux semblaient agités. Depuis le deuxième jour de mon arrivée, je me penche attentivement sur le cas de cet homme. Selon ce que je sais, il a vingt-six ans, et ses parents l’ont laissé ici il y a de cela quatre ans. C’est tout. Il n’a qu’un œil, la partie gauche de son visage paraît avoir été déglutie, puis recrachée. Son torse et son dos sont couverts de brûlures sphériques d’un rouge clair qui fait ressortir les veines. Je vais voir Vincent tous les jours, à l’instar des hommes coincés entre les herbes. Pour l’instant, ce sont ceux qui m’intéressent le plus. Jusque-là, je trouve que l’on ne s’occupe pas beaucoup de Vincent... je vois rarement des personnes passer dans sa chambre, et l’état de son œil ne me semble pas très bon : le bandage est vieux, se décolle souvent, et l’on voit alors la béance étroite qui remplace le regard, les filaments dégoûtants de l’intérieur du crâne. Je repensais au terme militaire qu’avait employé l’infirmière tout à l’heure : je trouve les méthodes de cet institut archaïques, je ne comprends pas cette autorité ridicule et ce délaissement, surtout pour des cas si graves. Quel est alors l’intérêt de se situer dans la toute-puissance ? Comme si la vie n’était pas assez dure comme ça... Je regardai Vincent, et je savais qu’il en avait conscience. Un accord tacite semble s’être établi entre nous : il accepte le plus souvent ma présence mais ne me parle pas. Je pense que ce fut un bel homme : ses cheveux noirs sont beaux, sa mâchoire semble dure, carrée, mais son visage est fin, et son œil bleu miroite comme un typhon sous ses sourcils épais. Son torse paraît encore ferme, malgré l’abandon, la solitude et l’abattement qui rendent lymphatique. Je me suis approché doucement. Il leva la tête, mais resta assis. Je mis une main sur son sexe.
*
J’ai parlé de nouveau au directeur. Les personnes présentes ici ne sont pas censées être guéries. Elles sont là de leur propre gré ou bien internées suite à de bien tristes affaires. Elles doivent trouver un équilibre, tout est mis à leur disposition pour qu’elles se sentent mieux, mais leurs cas sont sans aucun doute irrévocables : jamais elles ne pourront réintégrer la société.
J’ai assisté à une séance particulièrement étrange, cette après-midi. Mes mains en tremblent encore d’effroi, de vertige. J’étais dehors, j’observais les hommes qui, coincés entre les herbes, regardent le ciel. J’entendis une musique légère, un vibrato lancinant. Le son venait de l’intérieur de l’hôpital. Je suivis la mélodie et cette dernière me mena devant une grande vitre, à travers laquelle on pouvait voir plusieurs patients répéter des mouvements uniformes et peu naturels. Ces exercices me firent l’effet d’une bombe lâchée dans mon cœur, et celui-ci se mit d’ailleurs à battre furieusement. Quel malaise ! Chaque particule d’air faisait vibrer en moi le malaise que m’inspirait ces hommes, ces femmes, ces écorchés au regard vide ou plein de langueur – la langueur d’un désert de seins coupés. Membres atrophiés, tremblants, rongés, qui gesticulent dans le froid d’une salle morne, tel un rituel dénué de sens, morceaux de chair pendus comme à la boucherie dans une respiration qui voudrait s’éteindre et dans une puanteur à laquelle on s’habitue – on s’habitue à tout, même aux noyades quotidiennes qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps dispose, mais qui laissent intactes les horreurs générées par les souvenirs.
Je me suis retourné et j’ai vu les corps toujours coincés entre les herbes face au gris du soleil. Des coquilles d’œuf ; le blanc par là-bas, le jaune par ici, dispersés aux quatre coins de la mémoire. Je m’efforçais de noter des choses sur mon carnet, d’observer leur comportement, de continuer mon analyse pragmatique, rationnelle. J’entendis un cri venant des bâtiments. Les patients allongés ne bougeaient pas, tremblaient un peu seulement. J’imaginais ces pauvres défigurés se masturber en silence, éjaculer leurs tourments sur tout ce qu’il y a de sacré.
Ici, tous les jours sont agréables. L’hôpital DENT est un endroit effrayant, claustrophobique. Un grand tombeau.
(à suivre)
*
Vincent m’a poussé, puis m’a craché au visage.
Aujourd’hui, il y avait trois hommes coincés entre les herbes. Tous les autres dérivaient vers un sentiment qui n’existe pas, se détachaient encore un peu plus du réel. Ils étaient couchés et leurs pupilles au vide si beau s’enflaient et gigotaient. Ils semblaient craindre la lueur – terne car ici, même le soleil et le ciel sont cireux, plein de poussière, ballants entre les dimensions. Je me penchai, les observai, à l’œil nu, puis à la loupe. Pas d’amélioration pour ces trois-là, visiblement. Je ne sais toujours pas à quoi sert véritablement cet hôpital. Je m’allongeai près de Michel, et il feignit de ne pas le remarquer, mais je sentis bien son regard fiévreux changer légèrement, je vis bien les muscles de ses bras frémir dans l’air, clairement exposés, la peau qui les protégeait s’étant enfuie. Michel se racle encore régulièrement les bras, le torse et les jambes, d’après ce qu’on m’a dit. Il fait avec ses ongles depuis quelque temps, puisque les objets tranchants ne sont plus mis à sa disposition. Un point pas si mauvais, paraît-il : au moins, il ne se les ronge plus, les ongles.
Il y avait un grand blond allongé à ma droite ; je ne me rappelle plus son nom, je crois qu’il est suédois. Il n’a pas de pieds, et ses jambes sont des troncs difformes et flasques. Chaque soir, il se lève de son lit, tente de marcher, puis tombe sur le ventre. On le retrouve toujours le lendemain, allongé sur le sol et entouré d'auréoles de sang.
J’ai continué à les observer pendant un certain temps encore, comme je le fais à présent chaque jour et depuis une semaine. Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ? Il y a une intelligence fascinante chez eux. Je suis passionné par ces hommes, par ces monstres.
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Ces deux semaines ont passé si vite que j’ai l’impression d’avoir toujours été là. Tous les jours sont agréables, l’hôpital DENT se situe là où peut s’épanouir l’innommable, le seul endroit au monde où peuvent vivre les plus grands tabous de notre société. Les bâtiments sont isolés, et ce de façon radicale : le cadre est parfaitement autarcique, loin de toute normalité. Tout est propice au conditionnement. Si l’on prête attention aux formes dures, carrées, froides, des champs interminables et secs posées là comme des barrières horizontales, on constate une étrange prostration – on n’y résiste pas. Les herbes semblent craquer sous un soleil voulu absent. L’hôpital DENT est vert, typiquement vert tel le vert chiasse de vieux pleurs détestés. Vert coulant, à la fois plat et agressif, neutre et violent. Vert coulant, rectangles autoritaires, voilà l’hôpital DENT vu de l’extérieur.
C’est en fait un hôpital assez classique en apparence, quoique les résidents y soient particulièrement atteints. Les couloirs sont blancs, longs, terrifiants ; les portes, colorées : du dépit aux faux airs d’enthousiasme. La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi. La nuit, le jour, ça sent la mort. Après tout, c’est normal, le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux, et l’atmosphère peut parfois paraître oppressante.
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Je loge dans une chambre vide, à côté de celles du personnel. J’ai beaucoup de mal à dormir la nuit... il y a tellement de bruits étranges ! Le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux. La nuit, certains se frappent contre les murs, certains crient, certains toussent violemment et exprès, certains sifflent, certains bougent simplement dans tous les sens pour essayer de se libérer de leurs menottes accrochées à leur couche.
Je me suis levé tôt aujourd’hui ; je comptais beaucoup travailler. J'ai pris mon petit-déjeuner à 7h30, avec les patients. De nombreux ont d’ailleurs beaucoup de mal à manger : sans mains ou sans bras, sans bouche, avec des convulsions, ça n’a vraiment pas l’air simple. Le directeur m’a bien expliqué qu’ils devaient se débrouiller seuls et apprendre à vivre avec leurs déficiences. Ils mangent tous une espèce de soupe épaisse, bleuâtre et grumeleuse ; parfois ils se lèvent, tombent, hurlent, pleurent doucement ; il y a une odeur terrible qui m'a donné la nausée. Je crus m’évanouir tellement ça puait. Je n’avais jamais soupçonné qu’une telle odeur puisse exister, une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse. Et les cuisinières continuaient de servir, comme indifférentes.
Les couloirs sont vraiment interminables. Ils sont bordés de très nombreuses portes, essentiellement des chambres et des salles d’opération, puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour. J'ai croisé de nombreux malades, accompagnés ou non. Le système de l’hôpital m’apparaît toujours comme étant assez obscur : la nature des procédures médicales ne m’a pas été révélée, et je n’ai pas eu l’occasion de la découvrir ; de plus, les patients semblent être la plupart du temps sans surveillance, alors qu’ils sont jugés ravagés physiquement et mentalement, ainsi que imprévisibles et donc potentiellement violents. Je n’en connais encore que peu.
J'entendis une infirmière crier de façon très agressive sur un patient. Je les vis débarquer dans le couloir, et on aurait presque dit qu’elle lui courait après. Lui semblait hilare et triste à la fois, et trottinait timidement. Elle le rattrapa, le tira vers elle, et lui chuchota quelque chose à l’oreille, après quoi il rebroussa chemin, les bras pendants. J’interpellai l'infirmière, me présentai, et lui demandai ce qu’il s’'était passé. C’est pour mon rapport, vous comprenez. Elle me raconta que ce patient était un récidiviste, qu’il refusait d’obtempérer. Je fis semblant de ne pas m’étonner de son emploi particulier des mots : autant dire insubordination. Je lui demandai poliment d’être plus précise, et elle me raconta que cet homme-là avait enfreint par trois fois une règle majeure du règlement qui consiste à refuser tout plaisir sexuel : trois jours de suite, elle a retrouvé des taches suspectes sur les draps, la couverture et le pantalon du patient. Assurément, il se masturbait.
Je me suis dirigé directement vers la chambre de Vincent. Comme à l’habitude, il était immobile, et ses yeux semblaient agités. Depuis le deuxième jour de mon arrivée, je me penche attentivement sur le cas de cet homme. Selon ce que je sais, il a vingt-six ans, et ses parents l’ont laissé ici il y a de cela quatre ans. C’est tout. Il n’a qu’un œil, la partie gauche de son visage paraît avoir été déglutie, puis recrachée. Son torse et son dos sont couverts de brûlures sphériques d’un rouge clair qui fait ressortir les veines. Je vais voir Vincent tous les jours, à l’instar des hommes coincés entre les herbes. Pour l’instant, ce sont ceux qui m’intéressent le plus. Jusque-là, je trouve que l’on ne s’occupe pas beaucoup de Vincent... je vois rarement des personnes passer dans sa chambre, et l’état de son œil ne me semble pas très bon : le bandage est vieux, se décolle souvent, et l’on voit alors la béance étroite qui remplace le regard, les filaments dégoûtants de l’intérieur du crâne. Je repensais au terme militaire qu’avait employé l’infirmière tout à l’heure : je trouve les méthodes de cet institut archaïques, je ne comprends pas cette autorité ridicule et ce délaissement, surtout pour des cas si graves. Quel est alors l’intérêt de se situer dans la toute-puissance ? Comme si la vie n’était pas assez dure comme ça... Je regardai Vincent, et je savais qu’il en avait conscience. Un accord tacite semble s’être établi entre nous : il accepte le plus souvent ma présence mais ne me parle pas. Je pense que ce fut un bel homme : ses cheveux noirs sont beaux, sa mâchoire semble dure, carrée, mais son visage est fin, et son œil bleu miroite comme un typhon sous ses sourcils épais. Son torse paraît encore ferme, malgré l’abandon, la solitude et l’abattement qui rendent lymphatique. Je me suis approché doucement. Il leva la tête, mais resta assis. Je mis une main sur son sexe.
*
J’ai parlé de nouveau au directeur. Les personnes présentes ici ne sont pas censées être guéries. Elles sont là de leur propre gré ou bien internées suite à de bien tristes affaires. Elles doivent trouver un équilibre, tout est mis à leur disposition pour qu’elles se sentent mieux, mais leurs cas sont sans aucun doute irrévocables : jamais elles ne pourront réintégrer la société.
J’ai assisté à une séance particulièrement étrange, cette après-midi. Mes mains en tremblent encore d’effroi, de vertige. J’étais dehors, j’observais les hommes qui, coincés entre les herbes, regardent le ciel. J’entendis une musique légère, un vibrato lancinant. Le son venait de l’intérieur de l’hôpital. Je suivis la mélodie et cette dernière me mena devant une grande vitre, à travers laquelle on pouvait voir plusieurs patients répéter des mouvements uniformes et peu naturels. Ces exercices me firent l’effet d’une bombe lâchée dans mon cœur, et celui-ci se mit d’ailleurs à battre furieusement. Quel malaise ! Chaque particule d’air faisait vibrer en moi le malaise que m’inspirait ces hommes, ces femmes, ces écorchés au regard vide ou plein de langueur – la langueur d’un désert de seins coupés. Membres atrophiés, tremblants, rongés, qui gesticulent dans le froid d’une salle morne, tel un rituel dénué de sens, morceaux de chair pendus comme à la boucherie dans une respiration qui voudrait s’éteindre et dans une puanteur à laquelle on s’habitue – on s’habitue à tout, même aux noyades quotidiennes qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps dispose, mais qui laissent intactes les horreurs générées par les souvenirs.
Je me suis retourné et j’ai vu les corps toujours coincés entre les herbes face au gris du soleil. Des coquilles d’œuf ; le blanc par là-bas, le jaune par ici, dispersés aux quatre coins de la mémoire. Je m’efforçais de noter des choses sur mon carnet, d’observer leur comportement, de continuer mon analyse pragmatique, rationnelle. J’entendis un cri venant des bâtiments. Les patients allongés ne bougeaient pas, tremblaient un peu seulement. J’imaginais ces pauvres défigurés se masturber en silence, éjaculer leurs tourments sur tout ce qu’il y a de sacré.
Ici, tous les jours sont agréables. L’hôpital DENT est un endroit effrayant, claustrophobique. Un grand tombeau.
(à suivre)

lu-k- Nombre de messages: 1134
Age: 18
Localisation: Drôme
Date d'inscription: 24/12/2008
Refus
Bonsoir lu-k,
Désolé, c'est pas mon truc du tout ... pas plus que le film "Flight over a cuckoo's nest" ...
Amicalement,
Midnightrambler
Désolé, c'est pas mon truc du tout ... pas plus que le film "Flight over a cuckoo's nest" ...
Amicalement,
Midnightrambler

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Le refus
Fascinant ! Contrairement à midnightrambler, j'adore ce genre d'ambiance autour de la folie, de la maladie. À un moment, j'ai pensé à Kafka, non pour l'endroit, mais pour la manière onirique qu'a le narrateur de s'y balader sans trop savoir les tenants et les aboutissants, et à cause aussi des allusions à ce mystérieux directeur.
Bref, pour moi, excellent.
Remarques :
« même le soleil et le ciel sont cireux, pleins de poussière, ballants (ici, je pense plutôt que c’est « ballant », le participe présent) entre les dimensions »
« qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps disposent »
Bref, pour moi, excellent.
Remarques :
« même le soleil et le ciel sont cireux, pleins de poussière, ballants (ici, je pense plutôt que c’est « ballant », le participe présent) entre les dimensions »
« qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps disposent »

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 50
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – —
Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Le refus
Moi non plus, je n'aime pas cette ambiance mais je dois avouer que c'est quand même bien fichu.
Il m'en manque un morceau sur ton paradoxe "Tous les jours sont agréables" et "j'ai du mal à dormir la nuit"
Dans la suite j'imagine?
Il m'en manque un morceau sur ton paradoxe "Tous les jours sont agréables" et "j'ai du mal à dormir la nuit"
Dans la suite j'imagine?

Roz-gingembre- Nombre de messages: 1094
Age: 49
Date d'inscription: 14/11/2008
Re: Le refus
Un début dont certains passages ne sont pas sans rappeler Shutter Island (je ne t'accuse pas de plagiat, je signale juste que certains aspects de ton texte m'ont fortement rappelé le film).
Interloquée et pas d'accord avec cette phrase : Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ?
Parce que j'ai bien l'impression du contraire, à lire certaines descriptions, en particulier celle de Michel et de son auto-mutilation.
Une ambiance glauque, pesante qui me plaît à moi aussi. Voir comment le texte va évoluer. Et quelle belle écriture puissante et maîtrisée, lu-k !
Interloquée et pas d'accord avec cette phrase : Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ?
Parce que j'ai bien l'impression du contraire, à lire certaines descriptions, en particulier celle de Michel et de son auto-mutilation.
Une ambiance glauque, pesante qui me plaît à moi aussi. Voir comment le texte va évoluer. Et quelle belle écriture puissante et maîtrisée, lu-k !

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Le refus
Petit doute pour le mot "claustrophobique". Je ne le trouve nulle part, si quelqu'un pouvait confirmer...
J'ai survolé le texte, très rapidement tout à l'heure, compte tenu de sa longueur. Promis, j'y repasse après, je vais simplement manger !
J'ai survolé le texte, très rapidement tout à l'heure, compte tenu de sa longueur. Promis, j'y repasse après, je vais simplement manger !
alex- Nombre de messages: 2565
Age: 20
Localisation: « ¿ ¡ à À â  ä Ä æ Æ ç Ç é É ê Ê è È ë Ë í Í î Î ì Ì ï Ï ñ Ñ ó Ó ô Ô ò Ò ö Ö œ Œ ß ú Ú û Û ù Ù ü Ü × ‰ € – — … »
Date d'inscription: 14/01/2010
Re: Le refus
Toujours ce même univers fascinant, étrange, entre pitié, attirance et dégoût, cette écriture si riche...
On pense à Kafka, bien sûr, à Klossowski aussi et à Lautréamont, mais l'influence n'est pas simple régurgitation, on sent que tu l'as fais tienne.
Bien que j'aime beaucoup la veine que tu creuses, je me demande si le succès que tu rencontres dans ce genre ne présente pas un danger. Ne te laisse pas aller à la facilité de te répéter, Lu-k, essaie d'explorer d'autres registres : tu as assez de personnalité pour que ton écriture soit magnifique également dans d'autres couleurs. Réussir est piégeant : on a tendance à vouloir refaire ce qui a marché ( et je crois très fort qu'il est préférable de toujours se surprendre !)
Ceci n'étant pas une critique, seulement matière à réflexion.
Sur le détail :
Bien que je ne puisse pas dire qu'il y ait des erreurs de concordance, l'emploi des différents temps me donne un bizarre sentiment de flottement...
Ici, tous les jours sont agréables. Comment vous faire comprendre cette lenteur dont semblent pourvus les corps, les murs, les plantes, les nuages ? Chaque mouvement paraît être soumis à une pression puissante, tenace, irrévocable. Les patients : des scaphandres qui tombent dans des fosses marines.
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Vincent m’a poussé, puis m’a craché au visage.
Aujourd’hui, il y avait trois hommes coincés entre les herbes. Tous les autres dérivaient vers un sentiment qui n’existe pas, se détachaient encore un peu plus du réel. Ils étaient couchés et leurs pupilles au vide si beau s’enflaient et gigotaient. Ils semblaient craindre la lueur – terne car ici, même le soleil et le ciel sont cireux, plein de poussière, ballants entre les dimensions. Je me penchai, les observai, à l’œil nu, puis à la loupe. Pas d’amélioration pour ces trois-là, visiblement. Je ne sais toujours pas à quoi sert véritablement cet hôpital. Je m’allongeai près de Michel, et il feignit de ne pas le remarquer, mais je sentis bien son regard fiévreux changer légèrement, je vis bien les muscles de ses bras frémir dans l’air, clairement exposés, la peau qui les protégeait s’étant enfuie. Michel se racle encore régulièrement les bras, le torse et les jambes, d’après ce qu’on m’a dit. Il fait avec ses ongles depuis quelque temps (il le fait ?) , puisque les objets tranchants ne sont plus mis à sa disposition. Un point pas si mauvais, paraît-il : au moins, il ne se les ronge plus, les ongles.
Il y avait un grand blond allongé à ma droite ; je ne me rappelle plus son nom, je crois qu’il est suédois. Il n’a pas de pieds, et ses jambes sont des troncs difformes et flasques. Chaque soir, il se lève de son lit, tente de marcher, puis tombe sur le ventre. On le retrouve toujours le lendemain, allongé sur le sol et entouré d'auréoles de sang.
J’ai continué à les observer pendant un certain temps encore, comme je le fais à présent chaque jour et depuis une semaine. Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ? Il y a une intelligence fascinante chez eux. Je suis passionné par ces hommes, par ces monstres.
*
Ces deux semaines ont passé si vite que j’ai l’impression d’avoir toujours été là. Tous les jours sont agréables, l’hôpital DENT se situe là où peut s’épanouir l’innommable, le seul endroit au monde où peuvent vivre les plus grands tabous de notre société. Les bâtiments sont isolés, et ce de façon radicale : le cadre est parfaitement autarcique, loin de toute normalité. Tout est propice au conditionnement. Si l’on prête attention aux formes dures, carrées, froides, des champs interminables et secs une virgule ici ? posées là comme des barrières horizontales, on constate une étrange prostration – on n’y résiste pas j'ai un peu de mal avec cette phrase. Les herbes semblent craquer sous un soleil voulu absent ?. L’hôpital DENT est vert, typiquement vert tel le vert chiasse de vieux pleurs détestés. Vert coulant, à la fois plat et agressif, neutre et violent. Vert coulant, rectangles autoritaires, voilà l’hôpital DENT vu de l’extérieur.
C’est en fait un hôpital assez classique en apparence, quoique les résidents y soient particulièrement atteints. Les couloirs sont blancs, longs, terrifiants ; les portes, colorées : du dépit aux faux airs d’enthousiasme (j'aime). La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi. La nuit, le jour, ça sent la mort. Après tout, c’est normal, le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux, et l’atmosphère peut parfois paraître oppressante.
*
Je loge dans une chambre vide, à côté de celles du personnel. J’ai beaucoup de mal à dormir la nuit... il y a tellement de bruits étranges ! Le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux. La nuit, certains se frappent contre les murs, certains crient, certains toussent violemment et exprès, certains sifflent, certains bougent simplement dans tous les sens pour essayer de se libérer de leurs menottes accrochées à leur couche.
Je me suis levé tôt aujourd’hui ; je comptais beaucoup travailler. J'ai pris mon petit-déjeuner à 7h30, avec les patients. De nombreux ( de nombreux quoi ?) ont d’ailleurs beaucoup de mal à manger : sans mains ou sans bras, sans bouche, avec des convulsions, ça n’a vraiment pas l’air simple. Le directeur m’a bien expliqué qu’ils devaient se débrouiller seuls et apprendre à vivre avec leurs déficiences. Ils mangent tous une espèce de soupe épaisse, bleuâtre et grumeleuse ; parfois ils se lèvent, tombent, hurlent, pleurent doucement ; il y a une odeur terrible qui m'a donné la nausée. Je crus ( je préfèrerais j'ai cru) m’évanouir tellement ça puait. Je n’avais jamais soupçonné qu’une telle odeur puisse exister, une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse. Et les cuisinières continuaient de servir, comme indifférentes.
Les couloirs sont vraiment interminables. Ils sont bordés de très nombreuses portes, essentiellement des chambres et des salles d’opération, puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour. J'ai croisé de nombreux malades, accompagnés ou non. Le système de l’hôpital m’apparaît toujours comme étant assez obscur : la nature des procédures médicales ne m’a pas été révélée, et je n’ai pas eu l’occasion de la découvrir ; de plus, les patients semblent être la plupart du temps sans surveillance, alors qu’ils sont jugés ravagés physiquement et mentalement, ainsi que imprévisibles ( maladroit) et donc potentiellement violents. Je n’en connais encore que peu.
J'entendis une infirmière crier de façon très agressive sur un patient. (on ne crie pas sur) Je les vis débarquer dans le couloir, et on aurait presque dit qu’elle lui courait après. Lui semblait hilare et triste à la fois, et trottinait timidement. Elle le rattrapa, le tira vers elle, et lui chuchota quelque chose à l’oreille, après quoi il rebroussa chemin, les bras pendants. J’interpellai l'infirmière, me présentai, et lui demandai ce qu’il s’'était passé. C’est pour mon rapport, vous comprenez. Elle me raconta que ce patient était un récidiviste, qu’il refusait d’obtempérer. Je fis semblant de ne pas m’étonner de son emploi particulier des mots : autant dire insubordination. Je lui demandai poliment d’être plus précise, et elle me raconta que cet homme-là avait enfreint par trois fois une règle majeure du règlement qui consiste à refuser tout plaisir sexuel : trois jours de suite, elle a retrouvé des taches suspectes sur les draps, la couverture et le pantalon du patient. Assurément, il se masturbait.
Je me suis dirigé directement vers la chambre de Vincent. Comme à l’habitude, il était immobile, et ses yeux semblaient agités. Depuis le deuxième jour de mon arrivée, je me penche attentivement sur le cas de cet homme. Selon ce que je sais, il a vingt-six ans, et ses parents l’ont laissé ici il y a de cela quatre ans. C’est tout. Il n’a qu’un œil, la partie gauche de son visage paraît avoir été déglutie, puis recrachée. Son torse et son dos sont couverts de brûlures sphériques d’un rouge clair qui fait ressortir les veines. Je vais voir Vincent tous les jours, à l’instar des hommes coincés entre les herbes. Pour l’instant, ce sont ceux qui m’intéressent le plus. Jusque-là, je trouve que l’on ne s’occupe pas beaucoup de Vincent... je vois rarement des personnes passer dans sa chambre, et l’état de son œil ne me semble pas très bon : le bandage est vieux, se décolle souvent, et l’on voit alors la béance étroite qui remplace le regard, les filaments dégoûtants de l’intérieur du crâne. Je repensais au terme militaire qu’avait employé l’infirmière tout à l’heure : je trouve les méthodes de cet institut archaïques, je ne comprends pas cette autorité ridicule et ce délaissement, surtout pour des cas si graves. Quel est alors l’intérêt de se situer dans la toute-puissance ? Comme si la vie n’était pas assez dure comme ça... Je regardai Vincent, et je savais qu’il en avait conscience. Un accord tacite semble s’être établi entre nous : il accepte le plus souvent ma présence mais ne me parle pas. Je pense que ce fut un bel homme : ses cheveux noirs sont beaux, sa mâchoire semble dure, carrée, mais son visage est fin, et son œil bleu miroite comme un typhon sous ses sourcils épais. Son torse paraît encore ferme, malgré l’abandon, la solitude et l’abattement qui rendent lymphatique. Je me suis approché doucement. Il leva la tête, mais resta assis. Je mis une main sur son sexe.
*
J’ai parlé de nouveau au directeur. Les personnes présentes ici ne sont pas censées être guéries. Elles sont là de leur propre gré ou bien internées suite à de bien tristes affaires. Elles doivent trouver un équilibre, tout est mis à leur disposition pour qu’elles se sentent mieux, mais leurs cas sont sans aucun doute irrévocables : jamais elles ne pourront réintégrer la société.
J’ai assisté à une séance particulièrement étrange, cette après-midi (même si on a le droit de choisir, l'orthographe cet me parait plus adéquate, midi étant du masculin et l'adverbe neutre). Mes mains en tremblent encore d’effroi, de vertige. J’étais dehors, j’observais les hommes qui, coincés entre les herbes, regardent le ciel. J’entendis une musique légère, un vibrato lancinant. Le son venait de l’intérieur de l’hôpital. Je suivis la mélodie et cette dernière me mena devant une grande vitre, à travers laquelle on pouvait voir plusieurs patients répéter des mouvements uniformes et peu naturels. Ces exercices me firent l’effet d’une bombe lâchée dans mon cœur, et celui-ci se mit d’ailleurs à battre furieusement. Quel malaise ! Chaque particule d’air faisait vibrer en moi le malaise que m’inspirait ces hommes, ces femmes, ces écorchés au regard vide ou plein de langueur – la langueur d’un désert de seins coupés. Membres atrophiés, tremblants, rongés, qui gesticulent dans le froid d’une salle morne, tel un rituel dénué de sens, morceaux de chair pendus comme à la boucherie dans une respiration qui voudrait s’éteindre et dans une puanteur à laquelle on s’habitue – on s’habitue à tout, même aux noyades quotidiennes qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps disposent, mais qui laissent intactes les horreurs générées par les souvenirs
(j'aime les noyades quotidiennes!).
Je me suis retourné et j’ai vu les corps toujours coincés entre les herbes face au gris du soleil. Des coquilles d’œuf ; le blanc par là-bas, le jaune par ici, dispersés aux quatre coins de la mémoire. Je m’efforçais de noter des choses sur mon carnet, d’observer leur comportement, de continuer mon analyse pragmatique, rationnelle. J’entendis un cri venant des bâtiments. Les patients allongés ne bougeaient pas, tremblaient un peu seulement. J’imaginais ces pauvres défigurés se masturber en silence, éjaculer leurs tourments sur tout ce qu’il y a de sacré.
Ici, tous les jours sont agréables. L’hôpital DENT est un endroit effrayant, claustrophobique. Un grand tombeau.
On pense à Kafka, bien sûr, à Klossowski aussi et à Lautréamont, mais l'influence n'est pas simple régurgitation, on sent que tu l'as fais tienne.
Bien que j'aime beaucoup la veine que tu creuses, je me demande si le succès que tu rencontres dans ce genre ne présente pas un danger. Ne te laisse pas aller à la facilité de te répéter, Lu-k, essaie d'explorer d'autres registres : tu as assez de personnalité pour que ton écriture soit magnifique également dans d'autres couleurs. Réussir est piégeant : on a tendance à vouloir refaire ce qui a marché ( et je crois très fort qu'il est préférable de toujours se surprendre !)
Ceci n'étant pas une critique, seulement matière à réflexion.
Sur le détail :
Bien que je ne puisse pas dire qu'il y ait des erreurs de concordance, l'emploi des différents temps me donne un bizarre sentiment de flottement...
Ici, tous les jours sont agréables. Comment vous faire comprendre cette lenteur dont semblent pourvus les corps, les murs, les plantes, les nuages ? Chaque mouvement paraît être soumis à une pression puissante, tenace, irrévocable. Les patients : des scaphandres qui tombent dans des fosses marines.
*
Vincent m’a poussé, puis m’a craché au visage.
Aujourd’hui, il y avait trois hommes coincés entre les herbes. Tous les autres dérivaient vers un sentiment qui n’existe pas, se détachaient encore un peu plus du réel. Ils étaient couchés et leurs pupilles au vide si beau s’enflaient et gigotaient. Ils semblaient craindre la lueur – terne car ici, même le soleil et le ciel sont cireux, plein de poussière, ballants entre les dimensions. Je me penchai, les observai, à l’œil nu, puis à la loupe. Pas d’amélioration pour ces trois-là, visiblement. Je ne sais toujours pas à quoi sert véritablement cet hôpital. Je m’allongeai près de Michel, et il feignit de ne pas le remarquer, mais je sentis bien son regard fiévreux changer légèrement, je vis bien les muscles de ses bras frémir dans l’air, clairement exposés, la peau qui les protégeait s’étant enfuie. Michel se racle encore régulièrement les bras, le torse et les jambes, d’après ce qu’on m’a dit. Il fait avec ses ongles depuis quelque temps (il le fait ?) , puisque les objets tranchants ne sont plus mis à sa disposition. Un point pas si mauvais, paraît-il : au moins, il ne se les ronge plus, les ongles.
Il y avait un grand blond allongé à ma droite ; je ne me rappelle plus son nom, je crois qu’il est suédois. Il n’a pas de pieds, et ses jambes sont des troncs difformes et flasques. Chaque soir, il se lève de son lit, tente de marcher, puis tombe sur le ventre. On le retrouve toujours le lendemain, allongé sur le sol et entouré d'auréoles de sang.
J’ai continué à les observer pendant un certain temps encore, comme je le fais à présent chaque jour et depuis une semaine. Comment des personnes peuvent-elles être aussi seules et conscientes de leur solitude sans chercher à se donner la mort ? Il y a une intelligence fascinante chez eux. Je suis passionné par ces hommes, par ces monstres.
*
Ces deux semaines ont passé si vite que j’ai l’impression d’avoir toujours été là. Tous les jours sont agréables, l’hôpital DENT se situe là où peut s’épanouir l’innommable, le seul endroit au monde où peuvent vivre les plus grands tabous de notre société. Les bâtiments sont isolés, et ce de façon radicale : le cadre est parfaitement autarcique, loin de toute normalité. Tout est propice au conditionnement. Si l’on prête attention aux formes dures, carrées, froides, des champs interminables et secs une virgule ici ? posées là comme des barrières horizontales, on constate une étrange prostration – on n’y résiste pas j'ai un peu de mal avec cette phrase. Les herbes semblent craquer sous un soleil voulu absent ?. L’hôpital DENT est vert, typiquement vert tel le vert chiasse de vieux pleurs détestés. Vert coulant, à la fois plat et agressif, neutre et violent. Vert coulant, rectangles autoritaires, voilà l’hôpital DENT vu de l’extérieur.
C’est en fait un hôpital assez classique en apparence, quoique les résidents y soient particulièrement atteints. Les couloirs sont blancs, longs, terrifiants ; les portes, colorées : du dépit aux faux airs d’enthousiasme (j'aime). La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi. La nuit, le jour, ça sent la mort. Après tout, c’est normal, le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux, et l’atmosphère peut parfois paraître oppressante.
*
Je loge dans une chambre vide, à côté de celles du personnel. J’ai beaucoup de mal à dormir la nuit... il y a tellement de bruits étranges ! Le directeur m’avait bien prévenu... c’est un lieu spécial pour gens spéciaux. La nuit, certains se frappent contre les murs, certains crient, certains toussent violemment et exprès, certains sifflent, certains bougent simplement dans tous les sens pour essayer de se libérer de leurs menottes accrochées à leur couche.
Je me suis levé tôt aujourd’hui ; je comptais beaucoup travailler. J'ai pris mon petit-déjeuner à 7h30, avec les patients. De nombreux ( de nombreux quoi ?) ont d’ailleurs beaucoup de mal à manger : sans mains ou sans bras, sans bouche, avec des convulsions, ça n’a vraiment pas l’air simple. Le directeur m’a bien expliqué qu’ils devaient se débrouiller seuls et apprendre à vivre avec leurs déficiences. Ils mangent tous une espèce de soupe épaisse, bleuâtre et grumeleuse ; parfois ils se lèvent, tombent, hurlent, pleurent doucement ; il y a une odeur terrible qui m'a donné la nausée. Je crus ( je préfèrerais j'ai cru) m’évanouir tellement ça puait. Je n’avais jamais soupçonné qu’une telle odeur puisse exister, une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse. Et les cuisinières continuaient de servir, comme indifférentes.
Les couloirs sont vraiment interminables. Ils sont bordés de très nombreuses portes, essentiellement des chambres et des salles d’opération, puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour. J'ai croisé de nombreux malades, accompagnés ou non. Le système de l’hôpital m’apparaît toujours comme étant assez obscur : la nature des procédures médicales ne m’a pas été révélée, et je n’ai pas eu l’occasion de la découvrir ; de plus, les patients semblent être la plupart du temps sans surveillance, alors qu’ils sont jugés ravagés physiquement et mentalement, ainsi que imprévisibles ( maladroit) et donc potentiellement violents. Je n’en connais encore que peu.
J'entendis une infirmière crier de façon très agressive sur un patient. (on ne crie pas sur) Je les vis débarquer dans le couloir, et on aurait presque dit qu’elle lui courait après. Lui semblait hilare et triste à la fois, et trottinait timidement. Elle le rattrapa, le tira vers elle, et lui chuchota quelque chose à l’oreille, après quoi il rebroussa chemin, les bras pendants. J’interpellai l'infirmière, me présentai, et lui demandai ce qu’il s’'était passé. C’est pour mon rapport, vous comprenez. Elle me raconta que ce patient était un récidiviste, qu’il refusait d’obtempérer. Je fis semblant de ne pas m’étonner de son emploi particulier des mots : autant dire insubordination. Je lui demandai poliment d’être plus précise, et elle me raconta que cet homme-là avait enfreint par trois fois une règle majeure du règlement qui consiste à refuser tout plaisir sexuel : trois jours de suite, elle a retrouvé des taches suspectes sur les draps, la couverture et le pantalon du patient. Assurément, il se masturbait.
Je me suis dirigé directement vers la chambre de Vincent. Comme à l’habitude, il était immobile, et ses yeux semblaient agités. Depuis le deuxième jour de mon arrivée, je me penche attentivement sur le cas de cet homme. Selon ce que je sais, il a vingt-six ans, et ses parents l’ont laissé ici il y a de cela quatre ans. C’est tout. Il n’a qu’un œil, la partie gauche de son visage paraît avoir été déglutie, puis recrachée. Son torse et son dos sont couverts de brûlures sphériques d’un rouge clair qui fait ressortir les veines. Je vais voir Vincent tous les jours, à l’instar des hommes coincés entre les herbes. Pour l’instant, ce sont ceux qui m’intéressent le plus. Jusque-là, je trouve que l’on ne s’occupe pas beaucoup de Vincent... je vois rarement des personnes passer dans sa chambre, et l’état de son œil ne me semble pas très bon : le bandage est vieux, se décolle souvent, et l’on voit alors la béance étroite qui remplace le regard, les filaments dégoûtants de l’intérieur du crâne. Je repensais au terme militaire qu’avait employé l’infirmière tout à l’heure : je trouve les méthodes de cet institut archaïques, je ne comprends pas cette autorité ridicule et ce délaissement, surtout pour des cas si graves. Quel est alors l’intérêt de se situer dans la toute-puissance ? Comme si la vie n’était pas assez dure comme ça... Je regardai Vincent, et je savais qu’il en avait conscience. Un accord tacite semble s’être établi entre nous : il accepte le plus souvent ma présence mais ne me parle pas. Je pense que ce fut un bel homme : ses cheveux noirs sont beaux, sa mâchoire semble dure, carrée, mais son visage est fin, et son œil bleu miroite comme un typhon sous ses sourcils épais. Son torse paraît encore ferme, malgré l’abandon, la solitude et l’abattement qui rendent lymphatique. Je me suis approché doucement. Il leva la tête, mais resta assis. Je mis une main sur son sexe.
*
J’ai parlé de nouveau au directeur. Les personnes présentes ici ne sont pas censées être guéries. Elles sont là de leur propre gré ou bien internées suite à de bien tristes affaires. Elles doivent trouver un équilibre, tout est mis à leur disposition pour qu’elles se sentent mieux, mais leurs cas sont sans aucun doute irrévocables : jamais elles ne pourront réintégrer la société.
J’ai assisté à une séance particulièrement étrange, cette après-midi (même si on a le droit de choisir, l'orthographe cet me parait plus adéquate, midi étant du masculin et l'adverbe neutre). Mes mains en tremblent encore d’effroi, de vertige. J’étais dehors, j’observais les hommes qui, coincés entre les herbes, regardent le ciel. J’entendis une musique légère, un vibrato lancinant. Le son venait de l’intérieur de l’hôpital. Je suivis la mélodie et cette dernière me mena devant une grande vitre, à travers laquelle on pouvait voir plusieurs patients répéter des mouvements uniformes et peu naturels. Ces exercices me firent l’effet d’une bombe lâchée dans mon cœur, et celui-ci se mit d’ailleurs à battre furieusement. Quel malaise ! Chaque particule d’air faisait vibrer en moi le malaise que m’inspirait ces hommes, ces femmes, ces écorchés au regard vide ou plein de langueur – la langueur d’un désert de seins coupés. Membres atrophiés, tremblants, rongés, qui gesticulent dans le froid d’une salle morne, tel un rituel dénué de sens, morceaux de chair pendus comme à la boucherie dans une respiration qui voudrait s’éteindre et dans une puanteur à laquelle on s’habitue – on s’habitue à tout, même aux noyades quotidiennes qui prennent avec soin toute la beauté dont les corps disposent, mais qui laissent intactes les horreurs générées par les souvenirs
(j'aime les noyades quotidiennes!).
Je me suis retourné et j’ai vu les corps toujours coincés entre les herbes face au gris du soleil. Des coquilles d’œuf ; le blanc par là-bas, le jaune par ici, dispersés aux quatre coins de la mémoire. Je m’efforçais de noter des choses sur mon carnet, d’observer leur comportement, de continuer mon analyse pragmatique, rationnelle. J’entendis un cri venant des bâtiments. Les patients allongés ne bougeaient pas, tremblaient un peu seulement. J’imaginais ces pauvres défigurés se masturber en silence, éjaculer leurs tourments sur tout ce qu’il y a de sacré.
Ici, tous les jours sont agréables. L’hôpital DENT est un endroit effrayant, claustrophobique. Un grand tombeau.

coline Dé- Nombre de messages: 8136
Age: 68
Localisation: Où ça ?
Date d'inscription: 30/08/2008

Re: Le refus
Je cite Coline pour exprimer ma pensée : "Toujours ce même univers fascinant, étrange, entre pitié, attirance et dégoût, cette écriture si riche..."
Toujours aussi ces connotations sexuelles qui peuvent paraître déplacées, mais qui finalement coïncident parfaitement à ton univers !
Aussi, c'est moins poétique que d'habitude, plus terre-à-terre, plus évocateur en fait, parce que cela laisse moins place à la liberté d'interpréter. Et je préfère. L'ambiance sinistre de l'hôpital est parfaitement rendue.
J'aime beaucoup cette phrase-ci, entre autres petites merveilles. Autant la relever : une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse.
Toujours aussi ces connotations sexuelles qui peuvent paraître déplacées, mais qui finalement coïncident parfaitement à ton univers !
Aussi, c'est moins poétique que d'habitude, plus terre-à-terre, plus évocateur en fait, parce que cela laisse moins place à la liberté d'interpréter. Et je préfère. L'ambiance sinistre de l'hôpital est parfaitement rendue.
J'aime beaucoup cette phrase-ci, entre autres petites merveilles. Autant la relever : une odeur qui mélange tous les sucs de la tristesse.
alex- Nombre de messages: 2565
Age: 20
Localisation: « ¿ ¡ à À â  ä Ä æ Æ ç Ç é É ê Ê è È ë Ë í Í î Î ì Ì ï Ï ñ Ñ ó Ó ô Ô ò Ò ö Ö œ Œ ß ú Ú û Û ù Ù ü Ü × ‰ € – — … »
Date d'inscription: 14/01/2010
Re: Le refus
C'est de la belle ouvrage mon garçon. Le style est parfait et je sens bien que tu manie ton instrument (je fais référence à ma remarque sur la musique d'hier) avec dextérité. Je suis snobé ; surtout si c'est vrai que tu n'as que 16 ans !

Narbah- Nombre de messages: 792
Age: 61
Localisation: Castalie
Date d'inscription: 09/02/2010

Re: Le refus
Sans avoir lu les commentaires précédents, deux remarques de forme :
Premièrement, les temps de conjugaison varient très étrangement. Passé simple, passé composé, un petit retour au présent, encore un peu de passé composé... Je pense qu'il faudrait redonner une cohérence à tout ça !
Et deuxièmement, un détail : la répétition de l'adjectif "blafard" :
"La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi."
"puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour."
En dehors de ça, j'ai beaucoup aimé l'ambiance de ton texte, l'espèce de mystère glauque qui pèse tout au long du récit. Encore une fois, je trouve que tu t'exprimes remarquablement bien, tu fais de très bons choix syntaxiques notamment.
Petite nuance sur le moment où le narrateur met la main sur le sexe du patient... A mon avis, il faudrait soit être plus implicite, soit au contraire t'attarder davantage. Là, j'ai trop eu l'impression que ce passage était une tentative maladroite de bousculer le lecteur.
A suivre =)
Premièrement, les temps de conjugaison varient très étrangement. Passé simple, passé composé, un petit retour au présent, encore un peu de passé composé... Je pense qu'il faudrait redonner une cohérence à tout ça !
Et deuxièmement, un détail : la répétition de l'adjectif "blafard" :
"La nuit, les néons sont blafards, malades eux aussi."
"puis de grandes vitres qui laissent passer la lumière blafarde du jour."
En dehors de ça, j'ai beaucoup aimé l'ambiance de ton texte, l'espèce de mystère glauque qui pèse tout au long du récit. Encore une fois, je trouve que tu t'exprimes remarquablement bien, tu fais de très bons choix syntaxiques notamment.
Petite nuance sur le moment où le narrateur met la main sur le sexe du patient... A mon avis, il faudrait soit être plus implicite, soit au contraire t'attarder davantage. Là, j'ai trop eu l'impression que ce passage était une tentative maladroite de bousculer le lecteur.
A suivre =)

Kash Prex- Nombre de messages: 1481
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Localisation: Mitilini (Grèce) kash_prex@hotmail.fr
Date d'inscription: 17/09/2007

Re: Le refus
Si on est dans les remarques de forme, ce qui me frappe d'emblée pour l'emploi des temps c'est :
Aujourd'hui, il y avait… (hum)
Aujourd’hui, il y avait trois hommes coincés entre les herbes.
Aujourd'hui, il y avait… (hum)

Narbah- Nombre de messages: 792
Age: 61
Localisation: Castalie
Date d'inscription: 09/02/2010

Re: Le refus
Quelles sont ces lumières ? Peut-être ces hommes, justement, ces déshérités, ces bannis, ces blessés. De drôles de lumières dont l’éclat provient du traumatisme : mutilons le monde comme le monde nous mutile, et peut-être de cette blessure partagée sortira une flamme bleue, malsaine, et qui alors ne comprendra pas les affreux trébuchements et les cloaques sanglants, qui ne comprendra pas ce que les victimes contiennent de vérité, qui n’osera pas toucher et enfoncer les doigts dans ce qui reste d’un cul, qui ne comprendra pas la beauté des corps laids ?
Touche-moi, m’a dit Vincent aujourd’hui. Le directeur l’interdit, mais touche-moi. Ce n’est pas tant la déclaration en elle-même qui m’a étonné, mais plutôt l’allusion au directeur ; je ne crois pas les patients complètement soumis à son autorité, mais son influence semble dépasser le simple cadre professionnel. Lorsque Vincent a baissé lentement son pantalon pour laisser découvertes de grosses veines vertes et qui se bombent lorsque son sexe respire, j’ai regardé ses yeux, et il m’a semblé percevoir quelques pensées conflictuelles, un rapport de force entre lui et lui-même, et sa torture me parut si profonde, si ancrée, que je crus en percevoir les émanations sensibles, et toujours à travers ces yeux de malade, je crus distinguer la présence mystérieuse du directeur, comme un rire.
Coincée entre les herbes, il y avait une jeune femme, aujourd’hui. Elle était seule, et elle avait un masque de taureau sur la tête, un masque énorme et grotesque. Assise, les fesses plaquant contre le sol sa robe rose, elle ne bougeait pas d’un cil, et je me demandais vraiment ce qu’elle faisait. Je la questionnai : était-ce la première fois qu’elle venait ici, à cet endroit, entre les herbes ? cela faisait-elle longtemps qu’elle était dans l’établissement ? Oui, oui. Que symbolise ce masque de taureau ? Elle a tourné la tête, et je voyais le gros museau marron et les yeux immobiles tout près de moi, tandis que ses jambes lisses luisaient au soleil ; le contraste entre la brutalité du masque et le corps frêle, élégant, m’effrayait un peu. Le taureau est un animal fier, me dit-elle. C’est un ruminant, il appartient à la famille des bovidés, c’est le mâle de la vache. C’est le mâle de l'espèce, il est utilisé principalement pour la reproduction, de plus en plus par insémination artificielle dans l'élevage laitier, pour la production de viande et pour les courses de taureaux. Sa viande peut être consommée, mais a une couleur très sombre. Je ne comprenais pas bien toutes ces explications… je lui répétai alors la question : mais que symbolise-t-il, ce masque ? pourquoi le portez-vous ? Elle hésita, puis, haussant les épaules, l’enleva de sa tête. A ma grande surprise, elle avait un visage très fin, étoilée aurait-on dit, blond, vivant. Elle me sourit : le taureau est un animal très fier, un animal musclé, imposant. Sa viande peut être consommée, mais a une couleur très sombre… moi, je suis danseuse ! J’en suis fier ! Ma viande a une couleur très sombre, en voulez-vous un peu ? Elle avait vraiment un joli sourire, et des cuisses, des mollets si fermes qu’on les imaginait accrochés aux reins pour l’éternité. Elle se mit à tortiller les orteils de façon splendide, et fit glisser sa robe en la frottant contre ses jambes. J’avais envie d’elle, mais restais prudent tout de même. A peine eus-je fait un geste (lequel était-ce ?) qu’elle se leva, se mit à crier de manière hystérique, au départ des onomatopées, puis finalement : animal, animal, va-t’en, je ne suis pas ta sœur, tu n’as aucun droit sur moi.
Je suis resté là, coincé entre les herbes. La tête de taureau gisait sur le côté.
Touche-moi, m’a dit Vincent aujourd’hui. Le directeur l’interdit, mais touche-moi. Ce n’est pas tant la déclaration en elle-même qui m’a étonné, mais plutôt l’allusion au directeur ; je ne crois pas les patients complètement soumis à son autorité, mais son influence semble dépasser le simple cadre professionnel. Lorsque Vincent a baissé lentement son pantalon pour laisser découvertes de grosses veines vertes et qui se bombent lorsque son sexe respire, j’ai regardé ses yeux, et il m’a semblé percevoir quelques pensées conflictuelles, un rapport de force entre lui et lui-même, et sa torture me parut si profonde, si ancrée, que je crus en percevoir les émanations sensibles, et toujours à travers ces yeux de malade, je crus distinguer la présence mystérieuse du directeur, comme un rire.
Coincée entre les herbes, il y avait une jeune femme, aujourd’hui. Elle était seule, et elle avait un masque de taureau sur la tête, un masque énorme et grotesque. Assise, les fesses plaquant contre le sol sa robe rose, elle ne bougeait pas d’un cil, et je me demandais vraiment ce qu’elle faisait. Je la questionnai : était-ce la première fois qu’elle venait ici, à cet endroit, entre les herbes ? cela faisait-elle longtemps qu’elle était dans l’établissement ? Oui, oui. Que symbolise ce masque de taureau ? Elle a tourné la tête, et je voyais le gros museau marron et les yeux immobiles tout près de moi, tandis que ses jambes lisses luisaient au soleil ; le contraste entre la brutalité du masque et le corps frêle, élégant, m’effrayait un peu. Le taureau est un animal fier, me dit-elle. C’est un ruminant, il appartient à la famille des bovidés, c’est le mâle de la vache. C’est le mâle de l'espèce, il est utilisé principalement pour la reproduction, de plus en plus par insémination artificielle dans l'élevage laitier, pour la production de viande et pour les courses de taureaux. Sa viande peut être consommée, mais a une couleur très sombre. Je ne comprenais pas bien toutes ces explications… je lui répétai alors la question : mais que symbolise-t-il, ce masque ? pourquoi le portez-vous ? Elle hésita, puis, haussant les épaules, l’enleva de sa tête. A ma grande surprise, elle avait un visage très fin, étoilée aurait-on dit, blond, vivant. Elle me sourit : le taureau est un animal très fier, un animal musclé, imposant. Sa viande peut être consommée, mais a une couleur très sombre… moi, je suis danseuse ! J’en suis fier ! Ma viande a une couleur très sombre, en voulez-vous un peu ? Elle avait vraiment un joli sourire, et des cuisses, des mollets si fermes qu’on les imaginait accrochés aux reins pour l’éternité. Elle se mit à tortiller les orteils de façon splendide, et fit glisser sa robe en la frottant contre ses jambes. J’avais envie d’elle, mais restais prudent tout de même. A peine eus-je fait un geste (lequel était-ce ?) qu’elle se leva, se mit à crier de manière hystérique, au départ des onomatopées, puis finalement : animal, animal, va-t’en, je ne suis pas ta sœur, tu n’as aucun droit sur moi.
Je suis resté là, coincé entre les herbes. La tête de taureau gisait sur le côté.

lu-k- Nombre de messages: 1134
Age: 18
Localisation: Drôme
Date d'inscription: 24/12/2008
Re: Le refus
Chouette scène ! J'aime beaucoup cet univers... attention, toutefois, à ne pas vous cantonner à une galerie de portraits, je trouverais dommage qu'il n'y ait pas une histoire dans ce cadre glauque (mais on n'est qu'au début, je vois bien, ça a tout le temps de se déployer).
Mes remarques :
« j’ai regardé ses yeux, et il m’a semblé percevoir quelques pensées conflictuelles, un rapport de force entre lui et lui-même, et sa torture me parut si profonde, si ancrée, que je crus en percevoir les émanations sensibles, et toujours à travers ces yeux de malade, je crus distinguer la présence mystérieuse du directeur, comme un rire » : je trouve cette portion de phrase mal articulée, avec tous ces « et »
« cela faisait-il longtemps qu’elle était dans l’établissement »
« un visage très fin, étoilé (et non « étoilée ») aurait-on dit »
« je suis danseuse ! J’en suis fière »
Mes remarques :
« j’ai regardé ses yeux, et il m’a semblé percevoir quelques pensées conflictuelles, un rapport de force entre lui et lui-même, et sa torture me parut si profonde, si ancrée, que je crus en percevoir les émanations sensibles, et toujours à travers ces yeux de malade, je crus distinguer la présence mystérieuse du directeur, comme un rire » : je trouve cette portion de phrase mal articulée, avec tous ces « et »
« cela faisait-il longtemps qu’elle était dans l’établissement »
« un visage très fin, étoilé (et non « étoilée ») aurait-on dit »
« je suis danseuse ! J’en suis fière »

socque- Nombre de messages: 6570
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Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Le refus
un rapport de force entre lui et lui-même
Osé... Typiquement le genre de phrase qui passe très facilement pour superficielle, voire pédante. Je l'ai pourtant vraiment appréciée, j'ai immédiatement senti ce qu'elle soulignait. "Entre lui et lui-même", je suis bluffé qu'on puisse en dire autant en si peu de mots, des mots si simples.
Globalement, je dirais que c'est une "suite légitime", avec peut-être moins le côté glauque, mais ça n'est pas choquant. Le passage avec Vincent me laisse bouche bée, je ne sais pas ; quelque chose me dérange sûrement.
Quant à l'avant-dernière phrase, je l'ai prise comme la montée d'une certaine folie chez le narrateur lui-même, ce qui laisse présager une suite très intéressante... Mais peut-être ai-je trop interprété ?
Question de forme : pourquoi n'utilises-tu pas de guillemets lorsque tu écris des paroles de personnages ?
Et deux remarques :
cela faisait-elle longtemps qu’elle était dans l’établissement ?
moi, je suis danseuse ! J’en suis fier !
Fière*

Kash Prex- Nombre de messages: 1481
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Date d'inscription: 17/09/2007

Re: Le refus
Je ne sais pas où tu vas mais je te suis.
Envoûtée.
( pas de commentaires plus judicieux. J’attends la suite )
Envoûtée.
( pas de commentaires plus judicieux. J’attends la suite )

Kilis- Nombre de messages: 5679
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Localisation: "Nageur", Charles Matton
Date d'inscription: 12/12/2005
Re: Le refus
Vas-y mon garçon. Maintenant j'attends que tu te lances dans un texte plein de souffle qui va s'étaler sur six ou sept cent pages. C'est déjà bien comme ça mais tu peux te lâcher plus si tu l'oses. Pour le style, j'y fais pas trop gaffe, mais quand même "cela faisait-elle longtemps", c'est vraiment pas beau! C'est aussi moche que "Aujourd'hui il y avait…"
Commentaire évoqué par ton texte au vieux con que je suis :
C'est étrange cette fascination morbide de l'adolescence pour la mort, le suicide, la folie, le gothique, la sexualité refoulée, les comportements hystériques… Moi aussi je crois me souvenir que j'ai été comme ça. Je lisait Matthew Gregory Lewis, Maldoror, Bram Stoker, Charles Maturin, etc. je crois qu'il est bon de lire aussi des feuilletonistes (Arsène Lupin, Rocambole, Cheri Bibi, Rouletabille, Tintin, des mangas, etc). C'est moins sérieux et ça donne en quelque sorte un contrepoint solaire aux vampires buvant à même l'entrecuisse le sang des vierges (Film Dracula de Warhol & Morissey, (en relief avec des lunette rouge / bleu)). Il faut beaucoup d'humour pour supporter le passage à l'age adulte. Qu'est ce que tu lis toi ?
Commentaire évoqué par ton texte au vieux con que je suis :
C'est étrange cette fascination morbide de l'adolescence pour la mort, le suicide, la folie, le gothique, la sexualité refoulée, les comportements hystériques… Moi aussi je crois me souvenir que j'ai été comme ça. Je lisait Matthew Gregory Lewis, Maldoror, Bram Stoker, Charles Maturin, etc. je crois qu'il est bon de lire aussi des feuilletonistes (Arsène Lupin, Rocambole, Cheri Bibi, Rouletabille, Tintin, des mangas, etc). C'est moins sérieux et ça donne en quelque sorte un contrepoint solaire aux vampires buvant à même l'entrecuisse le sang des vierges (Film Dracula de Warhol & Morissey, (en relief avec des lunette rouge / bleu)). Il faut beaucoup d'humour pour supporter le passage à l'age adulte. Qu'est ce que tu lis toi ?

Narbah- Nombre de messages: 792
Age: 61
Localisation: Castalie
Date d'inscription: 09/02/2010

Re: Le refus
Si je trouve ces portraits vraiment très réussis dans l'écriture et dans ce qu'ils dérangent chez le lecteur, je m'attends quand même bien à ce que tu n'en restes pas là, lu-k. En fait j'ai la certitude que tu vas aller explorer ailleurs et nous emmener avec toi.

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Le refus
Le soleil est flou à travers la fenêtre translucide de ma chambre. Je suis encore immobile, tendu : j’ai peur de bouger ne serait-ce qu’un doigt. Je retrouve le moment terrible où l’enfant s’éveille après un cauchemar, de la sueur sur les tempes et des tremblements dans tout le corps ; je ne bouge pas, je reste les yeux écarquillés et les poils des jambes hérissés comme à l’écoute, je suis celui qui maintenant déteste le silence parce qu’il contient trop de bruit, du bruit en attente, le son limpide et seul qui résonne, et alors on est dans le noir, encore dans le traumatisme, un prisonnier, mais rien ne se passe ; le jour lève l’angoisse mais cette dernière demeure, sous-jacente…
Aux alentours de deux heures du matin, je me levai précipitamment. Je n’avais pas le sommeil tranquille. Je pensais à toutes mes journées, à ces dernières semaines passées dans l’hôpital DENT. Mon travail avait-il vraiment une utilité ? Je me le demande encore tout en pensant à mes notes, ces détails, ces relevés. Elles m’accompagnent constamment, elles sont la retranscription cartésienne d’une animalité qu’on ne soupçonne pas chez l’homme.
Les couloirs étaient aquatiques : blancs, de longues lueurs, ils semblaient ensevelis sous l’eau, et les choses flottaient, se troublaient, des coraux placides qui dansent et ondoient, ou des objets qui tombent lentement dans les profondeurs, des tas de machins qu’on oublie et qui dérivent dans la fascination constante de la pesanteur, de la pression. Les murs, les sons, paraissaient suspendus à la nuit, et je marchais doucement, attentif, dans la gravité que le demi-sommeil révèle. Les nuits sont éclatantes dans les couloirs blancs de l’hôpital DENT, elles font presque mal aux yeux tellement la lumière y est agressive, pleine, et cela m’a rappelé que la terreur et le lugubre se trouvent plutôt dans l’immaculé de la neige que dans l’obscurité d’une cave. Je me hissais sur la pointe des pieds et regardais à l’intérieur de certaines chambres : quelques patients semblaient calmes, libérés, et d’autres au contraire prolongeaient ou accentuaient les supplices de la journée, suffoquaient en dormant, se débattaient contre leurs draps ou les menottes qui les clouaient au lit, châtiés même dans le monde des rêves, la damnation comme une doctrine sans fin et dont le début est si lointain qu’ils ne se le rappellent pas – éveillés ou endormis, ils ne connaissent pas le primat du temps. J’ai continué à marcher ainsi durant environ une heure. Dans le couloir principal de la partie supérieure de l’hôpital, j’entendis des bruits étranges. Je pris peur, car j’étais seul, et la régularité du silence était terrible, un de ces vides qui rendent flegmatique et serein. Ah ! des glissements, des râles doux et carrés pareils au creux d’une vieille main, des chuchotements, non, des susurrements, crissements humides, voix pleines d’ombres, et des rires, peut-être… je m’approchai d’une porte rouge et sans numéro. Je collai mon oreille, les bruits s’amplifiaient et donc venaient logiquement de l’intérieur. D’une confusion de jappements, de sanglots, de chocs indistincts, émergeaient quelques mots prononcés d’une voix aiguë : les truies, convulsions sauvages, les apparences, les rumeurs. Je ne comprenais pas bien. La porte s’entrebâilla brusquement, et quelqu’un passa sa tête. Un homme dont la partie haute du visage était rouge (il semblait avoir été interrompu dans quelque effort physique) me sourit, les yeux un peu écarquillés, qui semblaient refléter une expression exagérément polie ou malicieuse, se fixant sur moi. Il portait une barbe noire qui tendait vers le gris, et quelques cheveux épars survivaient sur le bas de son crâne. Je vis son épaule dénudée et poilue dans l’encadrement. Je crus distinguer derrière lui, jonchant le sol, quelques papiers, des préservatifs, et trois bougies éteintes. Il sortit sa tête un peu plus, silencieux, toujours avec de grands yeux. Je reculai. Il fit un hochement de tête entendu, et referma la porte doucement sans me quitter du regard. Je restais là un moment et n’entendis aucun bruit de serrure ou de loquet. Je finis par secouer ma tête de droite à gauche et rebroussai chemin d’un pas rapide. Alors que j’étais en train de descendre les escaliers pour retourner à l’étage où se trouvait ma chambre, un cri retentit, un cri heureux, plein d’espoir. Je me mis à marcher encore plus rapidement ; au-dedans des chambres, les patients étaient les mêmes, enfants sans père.
*
Au petit déjeuner, je m’assis à côté de deux frères. Ils ne faisaient que de se disputer ; l’un, particulièrement, criait sans cesse sur l’autre, le grondait, le frappait, et ils se frappaient alors tous les deux, assez violemment. Ils finirent par se jeter leurs bouillies et leurs espèces de chocolats chauds à la figure. Ils se mordaient, se griffaient, se plantaient les doigts dans les yeux. Je n’intervenais pas, jusqu’à ce que des infirmiers viennent les chercher en les traînant par les aisselles. On m’expliqua : ne vous inquiétez pas, cela arrive souvent. Le grand frère déteste le petit depuis qu’il est né ; une fois, ce dernier a failli se noyer, et il n’a rien fait pour le sauver ; par ailleurs, il ne supporte absolument pas de le voir manger, ingurgiter des choses. Cela le dégoûte profondément.
Si Vincent et moi nous sommes comportés comme d’habitude, ses yeux bleus n’ont pas perçu l’orgasme, et je crois qu’il a failli parler. La façon machinale dont il recevait mes mains, la réaction seulement instinctive que sa peau trahissait, me firent penser que nos liens étaient pour lui semblables aux liens du sang.
Plus les jours passent et plus j’observe ce coin-là et les gens qui s’y trouvent, plus je lui trouve une magie sans nom, une magie à la marge, clandestine peut-être car si loin des dogmes de l’hôpital DENT. Les patients y communiquent avec la nature, ou ne bougent pas, regardent le ciel, et ce sont des choses interdites ou non-inclues dans leur traitement. C’est un endroit où le soleil semble tomber irrévocablement, où l’on se sent bien, et rien que pour cela il doit avoir un caractère subversif selon l’ordre voulu par l’institut, mais pourtant le personnel connaît obligatoirement son existence : il n’est pas caché, pas spécialement éloigné des bâtiments, et certains malades y passent des jours entiers. Aujourd’hui, des choses vraiment interdites s’y faisaient. Une vieille femme et un homme au corps tuméfié étaient en train de faire l’amour au moment où j’arrivai. L’homme s’en alla ensuite et, tandis qu’il marchait, de petits bouts de peau gonflée se détachaient. La vieille femme s’était allongée entre les herbes, fermait les yeux, haletait, semblait souffrir horriblement.
Une voix retentit dans le haut-parleur. J’étais appelé à retrouver le directeur dans son bureau.
Aux alentours de deux heures du matin, je me levai précipitamment. Je n’avais pas le sommeil tranquille. Je pensais à toutes mes journées, à ces dernières semaines passées dans l’hôpital DENT. Mon travail avait-il vraiment une utilité ? Je me le demande encore tout en pensant à mes notes, ces détails, ces relevés. Elles m’accompagnent constamment, elles sont la retranscription cartésienne d’une animalité qu’on ne soupçonne pas chez l’homme.
Les couloirs étaient aquatiques : blancs, de longues lueurs, ils semblaient ensevelis sous l’eau, et les choses flottaient, se troublaient, des coraux placides qui dansent et ondoient, ou des objets qui tombent lentement dans les profondeurs, des tas de machins qu’on oublie et qui dérivent dans la fascination constante de la pesanteur, de la pression. Les murs, les sons, paraissaient suspendus à la nuit, et je marchais doucement, attentif, dans la gravité que le demi-sommeil révèle. Les nuits sont éclatantes dans les couloirs blancs de l’hôpital DENT, elles font presque mal aux yeux tellement la lumière y est agressive, pleine, et cela m’a rappelé que la terreur et le lugubre se trouvent plutôt dans l’immaculé de la neige que dans l’obscurité d’une cave. Je me hissais sur la pointe des pieds et regardais à l’intérieur de certaines chambres : quelques patients semblaient calmes, libérés, et d’autres au contraire prolongeaient ou accentuaient les supplices de la journée, suffoquaient en dormant, se débattaient contre leurs draps ou les menottes qui les clouaient au lit, châtiés même dans le monde des rêves, la damnation comme une doctrine sans fin et dont le début est si lointain qu’ils ne se le rappellent pas – éveillés ou endormis, ils ne connaissent pas le primat du temps. J’ai continué à marcher ainsi durant environ une heure. Dans le couloir principal de la partie supérieure de l’hôpital, j’entendis des bruits étranges. Je pris peur, car j’étais seul, et la régularité du silence était terrible, un de ces vides qui rendent flegmatique et serein. Ah ! des glissements, des râles doux et carrés pareils au creux d’une vieille main, des chuchotements, non, des susurrements, crissements humides, voix pleines d’ombres, et des rires, peut-être… je m’approchai d’une porte rouge et sans numéro. Je collai mon oreille, les bruits s’amplifiaient et donc venaient logiquement de l’intérieur. D’une confusion de jappements, de sanglots, de chocs indistincts, émergeaient quelques mots prononcés d’une voix aiguë : les truies, convulsions sauvages, les apparences, les rumeurs. Je ne comprenais pas bien. La porte s’entrebâilla brusquement, et quelqu’un passa sa tête. Un homme dont la partie haute du visage était rouge (il semblait avoir été interrompu dans quelque effort physique) me sourit, les yeux un peu écarquillés, qui semblaient refléter une expression exagérément polie ou malicieuse, se fixant sur moi. Il portait une barbe noire qui tendait vers le gris, et quelques cheveux épars survivaient sur le bas de son crâne. Je vis son épaule dénudée et poilue dans l’encadrement. Je crus distinguer derrière lui, jonchant le sol, quelques papiers, des préservatifs, et trois bougies éteintes. Il sortit sa tête un peu plus, silencieux, toujours avec de grands yeux. Je reculai. Il fit un hochement de tête entendu, et referma la porte doucement sans me quitter du regard. Je restais là un moment et n’entendis aucun bruit de serrure ou de loquet. Je finis par secouer ma tête de droite à gauche et rebroussai chemin d’un pas rapide. Alors que j’étais en train de descendre les escaliers pour retourner à l’étage où se trouvait ma chambre, un cri retentit, un cri heureux, plein d’espoir. Je me mis à marcher encore plus rapidement ; au-dedans des chambres, les patients étaient les mêmes, enfants sans père.
*
Au petit déjeuner, je m’assis à côté de deux frères. Ils ne faisaient que de se disputer ; l’un, particulièrement, criait sans cesse sur l’autre, le grondait, le frappait, et ils se frappaient alors tous les deux, assez violemment. Ils finirent par se jeter leurs bouillies et leurs espèces de chocolats chauds à la figure. Ils se mordaient, se griffaient, se plantaient les doigts dans les yeux. Je n’intervenais pas, jusqu’à ce que des infirmiers viennent les chercher en les traînant par les aisselles. On m’expliqua : ne vous inquiétez pas, cela arrive souvent. Le grand frère déteste le petit depuis qu’il est né ; une fois, ce dernier a failli se noyer, et il n’a rien fait pour le sauver ; par ailleurs, il ne supporte absolument pas de le voir manger, ingurgiter des choses. Cela le dégoûte profondément.
Si Vincent et moi nous sommes comportés comme d’habitude, ses yeux bleus n’ont pas perçu l’orgasme, et je crois qu’il a failli parler. La façon machinale dont il recevait mes mains, la réaction seulement instinctive que sa peau trahissait, me firent penser que nos liens étaient pour lui semblables aux liens du sang.
Plus les jours passent et plus j’observe ce coin-là et les gens qui s’y trouvent, plus je lui trouve une magie sans nom, une magie à la marge, clandestine peut-être car si loin des dogmes de l’hôpital DENT. Les patients y communiquent avec la nature, ou ne bougent pas, regardent le ciel, et ce sont des choses interdites ou non-inclues dans leur traitement. C’est un endroit où le soleil semble tomber irrévocablement, où l’on se sent bien, et rien que pour cela il doit avoir un caractère subversif selon l’ordre voulu par l’institut, mais pourtant le personnel connaît obligatoirement son existence : il n’est pas caché, pas spécialement éloigné des bâtiments, et certains malades y passent des jours entiers. Aujourd’hui, des choses vraiment interdites s’y faisaient. Une vieille femme et un homme au corps tuméfié étaient en train de faire l’amour au moment où j’arrivai. L’homme s’en alla ensuite et, tandis qu’il marchait, de petits bouts de peau gonflée se détachaient. La vieille femme s’était allongée entre les herbes, fermait les yeux, haletait, semblait souffrir horriblement.
Une voix retentit dans le haut-parleur. J’étais appelé à retrouver le directeur dans son bureau.

lu-k- Nombre de messages: 1134
Age: 18
Localisation: Drôme
Date d'inscription: 24/12/2008
Re: Le refus
Pour la première fois, j'ai du mal à m'y retrouver dans votre régime des temps. Quel est le temps présent du récit ?
Remarques :
« la terreur et le lugubre se trouvent plutôt dans l’immaculé de la neige que dans l’obscurité d’une cave » : ah, oui !
« Je restais (« restai », non ?) là un moment et n’entendis aucun bruit »
« Je finis par secouer ma tête de droite à gauche » : la précision est-elle utile ?
« des choses interdites ou non-inclusses »
Remarques :
« la terreur et le lugubre se trouvent plutôt dans l’immaculé de la neige que dans l’obscurité d’une cave » : ah, oui !
« Je restais (« restai », non ?) là un moment et n’entendis aucun bruit »
« Je finis par secouer ma tête de droite à gauche » : la précision est-elle utile ?
« des choses interdites ou non-inclusses »

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 50
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – —
Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Le refus
Je te suis toujours dans les méandres de l'hôpital DENT.
Je ne sais pas si l'emploi inattendu des temps me dérange, je ne crois pas. Tout semble malléable dans cet univers.
Je ne sais pas si l'emploi inattendu des temps me dérange, je ne crois pas. Tout semble malléable dans cet univers.

Kilis- Nombre de messages: 5679
Age: 66
Localisation: "Nageur", Charles Matton
Date d'inscription: 12/12/2005
Re: Le refus
Tout cela me paraît plutôt décousu, des ébauches qui en restent là... Et puis je trouve cette fois que l'écriture de coule pas comme d'habitude, je ressens des maladresses qui s'apparenteraient à celles d'un auteur débutant, qui tâterait des mots, ce qui n'est quand même pas ton cas. Mais peut-être s'agit-il seulement de ma perception, erronée ?

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Le refus
La dernière phrase semble annoncer du mouvement, ce qui commençait à manquer dans cette longue mise en situation. Ce passage nous trempe un peu plus dans l'ambiance glauque déjà esquissée jusqu'ici, c'est intriguant, j'ai envie de te suivre encore. Tu enchaînes les scènes mystérieuses en laissant chaque fois un goût d'inachevé, c'est intéressant pour la suite...
D'une part je trouve que c'est redondant (donc / logiquement), d'autre part je placerais le "donc" après "venaient".
"Vinssent", si on veut suivre rigoureusement la concordance.
les bruits s’amplifiaient et donc venaient logiquement de l’intérieur.
D'une part je trouve que c'est redondant (donc / logiquement), d'autre part je placerais le "donc" après "venaient".
Je n’intervenais pas, jusqu’à ce que des infirmiers viennent les chercher
"Vinssent", si on veut suivre rigoureusement la concordance.

Kash Prex- Nombre de messages: 1481
Age: 23
Localisation: Mitilini (Grèce) kash_prex@hotmail.fr
Date d'inscription: 17/09/2007

Re: Le refus
socque a écrit:(...)
« des choses interdites ou non-inclusses »
Pardon, je voulais dire "non-incluses (vous avez écrit "non-inclues").

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 50
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – —
Date d'inscription: 07/01/2008
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