Photographies
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Il n’allait plus tarder. Sa venue était annoncée depuis plusieurs semaines. Son prédécesseur avait, en professionnel avisé, pris toutes les précautions nécessaires afin que l’usine continuât à fonctionner comme à l’accoutumée. Néanmoins, les demandes d’investissement étaient temporairement gelées et les employés attendaient son arrivée avec une fébrilité grandissante. Personne n’était plus impatient que Charles. En tant que responsable de production, il avait été chargé de la mission délicate d’effectuer la liaison entre le siège et l’usine durant la période que durerait l’intérim. Non seulement, il devait remonter les incidents avec objectivité, ce qui n’empêchait pas ses subordonnés, autrefois collègues, de l’accuser de délation. Mais il devait également s’assurer que les ordres de la direction étaient efficacement mis en œuvre sur le terrain. Il avait hâte d’abandonner cette position en tous points inconfortable et de pouvoir à nouveau, attablé à la cantine avec ses compagnons de travail, tirer à boulets rouges sur les directives qui venaient d’en haut.
De nombreuses rumeurs circulaient déjà. « Il avait quarante-cinq ans. » « Il était toujours célibataire. » « Il avait déjà occupé une fonction similaire chez un concurrent. » Ce fait était de nature à rassurer les opérateurs qui, pour certains d’entre eux, travaillaient au même poste depuis parfois plus de trente ans. Enfin quelqu’un qui avait mis les mains dans le cambouis, qui connaissait les contraintes industrielles. Pas un freluquet fraîchement émoulu d’une école d’ingénieurs. Ou pire encore, un contrôleur de gestion qui ne s’intéresserait qu’aux chiffres et non aux contingences matérielles et personnelles. Il avait également la réputation d’un homme empli d’humanité, ce que venait corroborer la demande qu’il avait faite à son assistante d’établir un planning de rendez-vous avec chacun de ses futurs collaborateurs. Il estimait qu’il en apprendrait bien plus sur l’entreprise qui l’avait embauché grâce aux hommes qui travailleraient sous ses ordres que par la lecture de bilans financiers. Ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort. Il n’en serait que plus estimé. La seule information fiable qu’ils détenaient était que leur nouveau directeur usine s’appelait Philippe.
La première image qu’ils eurent de lui fut celle d’une silhouette svelte qui traversait à grandes enjambées l’enceinte du site. Cheveux poivre et sel, un regard flou de grand myope accentué par des lunettes rondes cerclées d’argent, il était vêtu d’une chemise blanche et de pantalons sombres. Signe d’originalité, il était coiffé d’un stetson noir à larges bords, qui allait devenir sa marque de fabrique. Il appela individuellement chaque membre de l’encadrement et passa un long moment en tête-à-tête avec eux à les interroger sur leur fonction et leurs aspirations. Tous ressortirent de cet entretien, séduits.
Son deuxième jour de présence fut consacré au tour du propriétaire. Il eut la satisfaction de constater la bonne tenue générale de l’établissement, même s’il n’était pas dupe et qu’il savait que de nombreux efforts avaient été consacrés à la remise en ordre des ateliers en vue de sa visite. Il arriva au service de la maintenance. Les six ouvriers se tenaient debout devant leurs établis, quasiment au garde-à-vous dans leur combinaison de travail verte. Il parcourut du regard l’entrepôt, les stocks de pièces détachées. « Enlevez moi cela tout de suite !» Six paires d’yeux examinèrent dans la plus totale incompréhension le mur qu’indiquait Philippe. Des casiers remplis de boulons et d’écrous, des plannings, des indicateurs de performance – ils n’étaient pourtant pas si mauvais – des calendriers. « Il est absolument hors de question que de telles cochonneries soient affichées sur les murs de mon usine ! » Philippe parlait donc bien des calendriers…
Il était d’usage que les fournisseurs, afin de célébrer la nouvelle année, offrissent des cadeaux à leurs meilleurs clients. Ils essayaient de rivaliser d’imagination et outre les bouteilles de vin unanimement appréciées et dégustées entre collègues, ils apportaient nombre de tapis de souris, stylos ou calculettes…Mais il se trouvait toujours un ouvrier de l’usine pour demander « Et nos calendriers, vous les avez oubliés ? ». Le commercial sortait alors de sa sacoche le fameux calendrier de l’année à venir où s’étalait la bimbo du mois, dénudée, allongée dans l’herbe ou sur une plage, toute en pose lascive et grimaces suggestives. C’étaient effectivement ces calendriers que Philippe montrait du doigt.
Un murmure de protestation s’éleva et le responsable d’atelier, accessoirement responsable du comité d’entreprise, s’avança vers Philippe. Il eut beau lui parler de liberté d’expression, de tradition, de l’importance des relations de travail. En vain. Il finit même par évoquer la menace d’une grève, Philippe n’en démordait pas. Ou les calendriers disparaissaient ou des sanctions spectaculaires seraient prises à l’encontre de ce département, à titre d’exemple.
Philippe quitta les lieux dans un brouhaha de mécontentement. Si aucun compromis n’était trouvé, la collaboration s’annonçait mal. Mais il n’en avait cure, il se mettait à la place de ses clients pendant une visite d’audit et imaginait leur gêne face à ces photos. Que penseraient-ils de ces images avilissantes de femmes dévêtues exposées dans une usine qui fabriquait des produits à destination de l’alimentation infantile? Si ses ouvriers étaient incapables de comprendre l’enjeu d’une bonne image de marque, ils n’avaient aucune place chez lui.
Philippe rentra chez lui et se prépara un plateau repas qu’il monta dans son bureau. Crudités et eau minérale. Philippe entretenait sa forme, effectuait son jogging chaque matin et possédait une hygiène de vie irréprochable. Il vivait seul. Sur son secrétaire ancien trônait un ordinateur dernier cri. Féru de photographies, la seule exigence de Philippe en matière d’informatique était un écran de grandes dimensions et une haute résolution. Il pratiquait la plongée sous-marine et les murs étaient tapissés de photographies de poissons exotiques et colorés qu’il rapportait de ses nombreux voyages sur des spots réputés. En Asie principalement. Cette passion lui avait enseigné l’art de l’impassibilité et lui permettait de s’adonner sans remords à l’excitation de la chasse. Les clichés exposés témoignaient de sa maîtrise. Il se connecta à Internet et introduisit un mot de passe qui lui permettait d’accéder au site sécurisé. L’écran nimbait son visage d’une lueur bleutée. Tandis que les pages se téléchargeaient, Philippe pianotait du bout des doigts sur sa table de travail, attentif. Dans ses lunettes se reflétaient les images d’enfants imberbes et nus. Il alluma les haut-parleurs, des plaintes s’élevèrent dans la pièce, en stéréo. Il cliquait à intervalles réguliers. Aux membres entravés succédaient des corps torturés. Comme d’habitude, Philippe était fidèle au rendez-vous. Sous ses yeux défilaient les snuffs movies qu’il visionnait en live chaque soir, à la même heure.
Il n’allait plus tarder. Sa venue était annoncée depuis plusieurs semaines. Son prédécesseur avait, en professionnel avisé, pris toutes les précautions nécessaires afin que l’usine continuât à fonctionner comme à l’accoutumée. Néanmoins, les demandes d’investissement étaient temporairement gelées et les employés attendaient son arrivée avec une fébrilité grandissante. Personne n’était plus impatient que Charles. En tant que responsable de production, il avait été chargé de la mission délicate d’effectuer la liaison entre le siège et l’usine durant la période que durerait l’intérim. Non seulement, il devait remonter les incidents avec objectivité, ce qui n’empêchait pas ses subordonnés, autrefois collègues, de l’accuser de délation. Mais il devait également s’assurer que les ordres de la direction étaient efficacement mis en œuvre sur le terrain. Il avait hâte d’abandonner cette position en tous points inconfortable et de pouvoir à nouveau, attablé à la cantine avec ses compagnons de travail, tirer à boulets rouges sur les directives qui venaient d’en haut.
De nombreuses rumeurs circulaient déjà. « Il avait quarante-cinq ans. » « Il était toujours célibataire. » « Il avait déjà occupé une fonction similaire chez un concurrent. » Ce fait était de nature à rassurer les opérateurs qui, pour certains d’entre eux, travaillaient au même poste depuis parfois plus de trente ans. Enfin quelqu’un qui avait mis les mains dans le cambouis, qui connaissait les contraintes industrielles. Pas un freluquet fraîchement émoulu d’une école d’ingénieurs. Ou pire encore, un contrôleur de gestion qui ne s’intéresserait qu’aux chiffres et non aux contingences matérielles et personnelles. Il avait également la réputation d’un homme empli d’humanité, ce que venait corroborer la demande qu’il avait faite à son assistante d’établir un planning de rendez-vous avec chacun de ses futurs collaborateurs. Il estimait qu’il en apprendrait bien plus sur l’entreprise qui l’avait embauché grâce aux hommes qui travailleraient sous ses ordres que par la lecture de bilans financiers. Ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort. Il n’en serait que plus estimé. La seule information fiable qu’ils détenaient était que leur nouveau directeur usine s’appelait Philippe.
La première image qu’ils eurent de lui fut celle d’une silhouette svelte qui traversait à grandes enjambées l’enceinte du site. Cheveux poivre et sel, un regard flou de grand myope accentué par des lunettes rondes cerclées d’argent, il était vêtu d’une chemise blanche et de pantalons sombres. Signe d’originalité, il était coiffé d’un stetson noir à larges bords, qui allait devenir sa marque de fabrique. Il appela individuellement chaque membre de l’encadrement et passa un long moment en tête-à-tête avec eux à les interroger sur leur fonction et leurs aspirations. Tous ressortirent de cet entretien, séduits.
Son deuxième jour de présence fut consacré au tour du propriétaire. Il eut la satisfaction de constater la bonne tenue générale de l’établissement, même s’il n’était pas dupe et qu’il savait que de nombreux efforts avaient été consacrés à la remise en ordre des ateliers en vue de sa visite. Il arriva au service de la maintenance. Les six ouvriers se tenaient debout devant leurs établis, quasiment au garde-à-vous dans leur combinaison de travail verte. Il parcourut du regard l’entrepôt, les stocks de pièces détachées. « Enlevez moi cela tout de suite !» Six paires d’yeux examinèrent dans la plus totale incompréhension le mur qu’indiquait Philippe. Des casiers remplis de boulons et d’écrous, des plannings, des indicateurs de performance – ils n’étaient pourtant pas si mauvais – des calendriers. « Il est absolument hors de question que de telles cochonneries soient affichées sur les murs de mon usine ! » Philippe parlait donc bien des calendriers…
Il était d’usage que les fournisseurs, afin de célébrer la nouvelle année, offrissent des cadeaux à leurs meilleurs clients. Ils essayaient de rivaliser d’imagination et outre les bouteilles de vin unanimement appréciées et dégustées entre collègues, ils apportaient nombre de tapis de souris, stylos ou calculettes…Mais il se trouvait toujours un ouvrier de l’usine pour demander « Et nos calendriers, vous les avez oubliés ? ». Le commercial sortait alors de sa sacoche le fameux calendrier de l’année à venir où s’étalait la bimbo du mois, dénudée, allongée dans l’herbe ou sur une plage, toute en pose lascive et grimaces suggestives. C’étaient effectivement ces calendriers que Philippe montrait du doigt.
Un murmure de protestation s’éleva et le responsable d’atelier, accessoirement responsable du comité d’entreprise, s’avança vers Philippe. Il eut beau lui parler de liberté d’expression, de tradition, de l’importance des relations de travail. En vain. Il finit même par évoquer la menace d’une grève, Philippe n’en démordait pas. Ou les calendriers disparaissaient ou des sanctions spectaculaires seraient prises à l’encontre de ce département, à titre d’exemple.
Philippe quitta les lieux dans un brouhaha de mécontentement. Si aucun compromis n’était trouvé, la collaboration s’annonçait mal. Mais il n’en avait cure, il se mettait à la place de ses clients pendant une visite d’audit et imaginait leur gêne face à ces photos. Que penseraient-ils de ces images avilissantes de femmes dévêtues exposées dans une usine qui fabriquait des produits à destination de l’alimentation infantile? Si ses ouvriers étaient incapables de comprendre l’enjeu d’une bonne image de marque, ils n’avaient aucune place chez lui.
Philippe rentra chez lui et se prépara un plateau repas qu’il monta dans son bureau. Crudités et eau minérale. Philippe entretenait sa forme, effectuait son jogging chaque matin et possédait une hygiène de vie irréprochable. Il vivait seul. Sur son secrétaire ancien trônait un ordinateur dernier cri. Féru de photographies, la seule exigence de Philippe en matière d’informatique était un écran de grandes dimensions et une haute résolution. Il pratiquait la plongée sous-marine et les murs étaient tapissés de photographies de poissons exotiques et colorés qu’il rapportait de ses nombreux voyages sur des spots réputés. En Asie principalement. Cette passion lui avait enseigné l’art de l’impassibilité et lui permettait de s’adonner sans remords à l’excitation de la chasse. Les clichés exposés témoignaient de sa maîtrise. Il se connecta à Internet et introduisit un mot de passe qui lui permettait d’accéder au site sécurisé. L’écran nimbait son visage d’une lueur bleutée. Tandis que les pages se téléchargeaient, Philippe pianotait du bout des doigts sur sa table de travail, attentif. Dans ses lunettes se reflétaient les images d’enfants imberbes et nus. Il alluma les haut-parleurs, des plaintes s’élevèrent dans la pièce, en stéréo. Il cliquait à intervalles réguliers. Aux membres entravés succédaient des corps torturés. Comme d’habitude, Philippe était fidèle au rendez-vous. Sous ses yeux défilaient les snuffs movies qu’il visionnait en live chaque soir, à la même heure.

Yellow_Submarine- Nombre de messages: 281
Age: 40
Localisation: Fougères
Date d'inscription: 08/01/2010
Re: Photographies
Sympa ! Une écriture maîtrisée et très agréable...
Mes remarques :
« Tous ressortirent de cet entretien, séduits. » : tenez-vous à cette virgule ? Avec elle, j’ai l’impression que l’information convoyée d’abord par la phrase est que les types sont tous ressortis de l’entretien, que le directeur ne les a pas assassinés et cachés sous la moquette ; le fait de séparer l’adjectif du reste de la phrase fait de « séduits » une simple incise, qui ajoute une information annexe à l’ensemble de la phrase
« un plateau-repas » (je pense)
Mes remarques :
« Tous ressortirent de cet entretien, séduits. » : tenez-vous à cette virgule ? Avec elle, j’ai l’impression que l’information convoyée d’abord par la phrase est que les types sont tous ressortis de l’entretien, que le directeur ne les a pas assassinés et cachés sous la moquette ; le fait de séparer l’adjectif du reste de la phrase fait de « séduits » une simple incise, qui ajoute une information annexe à l’ensemble de la phrase
« un plateau-repas » (je pense)

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 49
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – —
Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Photographies
On se doutait bien dès le début que ce Philippe avait ses raisons, qu'il ne pouvait pas être aussi squeaky clean que le laissait penser son comportement. Mais je n'avais pas pensé à cette fin. Bouh ! Malaise là..
Bien mené, bien écrit, prenant, renseigné (je parle du monde de l'entreprise). Bien quoi.
Bien mené, bien écrit, prenant, renseigné (je parle du monde de l'entreprise). Bien quoi.

Easter(Island)- Nombre de messages: 11394
Age: 50
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Photographies
Sordide et d'actualité, enfin d'actualité, ça l'est depuis la nuit des temps je crois. Ça c'est pour le fond.
Pour la forme c'est très bien écrit, belle progression, on cherche la faille. La surprise est de taille!
Pour la forme c'est très bien écrit, belle progression, on cherche la faille. La surprise est de taille!

Roz-gingembre- Nombre de messages: 1094
Age: 49
Date d'inscription: 14/11/2008
Re: Photographies
Ecriture fort agréable.
Un portrait saisissant, à gerber.
Un travail d'orfèvre.
Un portrait saisissant, à gerber.
Un travail d'orfèvre.

Rebecca- Nombre de messages: 6936
Age: 52
Date d'inscription: 30/08/2009
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