Dans la foule
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Dans la foule
Il fallait bien que je descende. D’en haut, je n’avais qu’une vue très partielle et le peu aperçu m’avait fait passer outre mon habituelle réserve et ma discrétion. Casquette de cuir d’un mauve éteint, costume léger à larges carreaux qui tiraient l’œil, combinés à une mallette dont la sobriété n’avait d’égale que l’extravagance de sa tenue, avaient eu raison de ma curiosité.
J’avais quitté la terrasse d’où je l’avais aperçu et dévalé l’escalier du centre commercial, assez vite de crainte de le perdre de vue.
Je savais cependant qu’il pourrait difficilement se fondre dans la foule pourtant dense à cette heure mais il fallait que je voie son visage : il s’agissait désormais d’un impératif auquel je ne pouvais que me soumettre et j’ai accéléré le pas quand j’ai vu l’affluence qui régnait dans les allées convergentes. Mais, tout comme moi, il s’est trouvé pris dans ce ralentissement et ne progressait plus que difficilement. Le flux qui venait d’en face ne s’écoulait pas davantage et venait s’agglomérer dans le grouillement humain dont on ne parvenait plus vraiment à discerner la direction qu’il tentait de suivre. J’avais renoncé à chercher une issue, un passage au milieu des groupes maintenant si étroitement amassés qu’ils n’étaient plus que trépignement, vague spirale qui s’amorçait.
J’ai tâché de me rapprocher de ce glissement qui me donnerait peut-être l’occasion de voir, croiser ce visage, cet étrange passant qui semblait immobilisé en plein centre du magma humain. Peu à peu, les corps pressés devant moi m’ont emportés à leur suite et derrière moi s’est resserré le lent tourbillon. Le costume à carreaux était désormais un peu masqué par les tenues sombres qui l’entouraient. J’avais sans doute pris une meilleure option car j’avançais légèrement, chaque pas me rapprochait de lui.
Vint pourtant un moment où je ne vis plus rien du tissu étonnant de son vêtement. Sa casquette, elle, restait bien visible et je ne la quittais pas des yeux. Je me concentrais sur le lent et stratégique mouvement d’emboîtement des êtres indistincts qui me faisait peu à peu dériver selon une trajectoire qui, un pas après l’autre, me rapprochait de mon but, désormais parfaitement localisé mais dont l’improbable casquette devenait de moins en moins visible jusqu’à ce qu’elle disparût tout à fait à mes yeux. Il ne pouvait maintenant plus m’échapper : l’écoulement humain m’entraînait toujours plus près de lui dans l’enroulement qui avait peu à peu déplacé la foule.
Soudain, un brusque changement s’opéra, comme si une invisible barrière s’était rompu, et la circulation reprit brutalement, comme libérant et écartant en tous sens les visiteurs qui se pressaient à présent vers les allées secondaires, les sorties, les escaliers et parvenaient enfin à se croiser. J’avais perdu de vue ma cible et j’en conçus un dépit qui se muait en colère dont la violence croissante m’échappait.
Je n’ai jamais vraiment su pourquoi j’ai piétiné et écrasé un peu plus cet amas sombre et terne où l’éclat de l’étoffe achevait de s’éteindre, mais que nos pas étalaient toujours plus loin et dont nos semelles s’étaient encrées et, en tous sens, imprimaient peu à peu nos trajectoires jusqu’à ce que la marque s’atténuât au fil des mètres et disparût tout à fait derrière nous.
J’avais quitté la terrasse d’où je l’avais aperçu et dévalé l’escalier du centre commercial, assez vite de crainte de le perdre de vue.
Je savais cependant qu’il pourrait difficilement se fondre dans la foule pourtant dense à cette heure mais il fallait que je voie son visage : il s’agissait désormais d’un impératif auquel je ne pouvais que me soumettre et j’ai accéléré le pas quand j’ai vu l’affluence qui régnait dans les allées convergentes. Mais, tout comme moi, il s’est trouvé pris dans ce ralentissement et ne progressait plus que difficilement. Le flux qui venait d’en face ne s’écoulait pas davantage et venait s’agglomérer dans le grouillement humain dont on ne parvenait plus vraiment à discerner la direction qu’il tentait de suivre. J’avais renoncé à chercher une issue, un passage au milieu des groupes maintenant si étroitement amassés qu’ils n’étaient plus que trépignement, vague spirale qui s’amorçait.
J’ai tâché de me rapprocher de ce glissement qui me donnerait peut-être l’occasion de voir, croiser ce visage, cet étrange passant qui semblait immobilisé en plein centre du magma humain. Peu à peu, les corps pressés devant moi m’ont emportés à leur suite et derrière moi s’est resserré le lent tourbillon. Le costume à carreaux était désormais un peu masqué par les tenues sombres qui l’entouraient. J’avais sans doute pris une meilleure option car j’avançais légèrement, chaque pas me rapprochait de lui.
Vint pourtant un moment où je ne vis plus rien du tissu étonnant de son vêtement. Sa casquette, elle, restait bien visible et je ne la quittais pas des yeux. Je me concentrais sur le lent et stratégique mouvement d’emboîtement des êtres indistincts qui me faisait peu à peu dériver selon une trajectoire qui, un pas après l’autre, me rapprochait de mon but, désormais parfaitement localisé mais dont l’improbable casquette devenait de moins en moins visible jusqu’à ce qu’elle disparût tout à fait à mes yeux. Il ne pouvait maintenant plus m’échapper : l’écoulement humain m’entraînait toujours plus près de lui dans l’enroulement qui avait peu à peu déplacé la foule.
Soudain, un brusque changement s’opéra, comme si une invisible barrière s’était rompu, et la circulation reprit brutalement, comme libérant et écartant en tous sens les visiteurs qui se pressaient à présent vers les allées secondaires, les sorties, les escaliers et parvenaient enfin à se croiser. J’avais perdu de vue ma cible et j’en conçus un dépit qui se muait en colère dont la violence croissante m’échappait.
Je n’ai jamais vraiment su pourquoi j’ai piétiné et écrasé un peu plus cet amas sombre et terne où l’éclat de l’étoffe achevait de s’éteindre, mais que nos pas étalaient toujours plus loin et dont nos semelles s’étaient encrées et, en tous sens, imprimaient peu à peu nos trajectoires jusqu’à ce que la marque s’atténuât au fil des mètres et disparût tout à fait derrière nous.

demi-lune- Nombre de messages: 597
Age: 51
Localisation: Corrèze
Date d'inscription: 07/11/2009
Re: Dans la foule
Un texte vraiment habile, je trouve. L'entremêlement, l'agglomération de la foule sont bien décrits, et le dénouement subit également. Une fin lapidaire, comme j'aime. L'écriture distanciée sert, elle aussi, le sujet... alors qu'est-ce qui me manque ? J'en sais trop rien, mais je ne suis pas saisie comme je devrais l'être ; je crois que j'aurais aimé une rupture de style pour rendre encore plus sèche la fin.
Une remarque :
« comme si une invisible barrière s’était rompue »
Une remarque :
« comme si une invisible barrière s’était rompue »

socque- Nombre de messages: 6570
Age: 50
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Date d'inscription: 07/01/2008
Re: Dans la foule
Une écriture qui sert parfaitement le thème, dense, voire étouffante. J'ai trouvé la description de la foule, du cheminement à travers la foule, parfaitement rendus mais je dois confesser deux lectures pour arriver à apprécier pleinement cet exercice difficile et réussi. La fin est cruelle, parce que teintée d'une espèce d'inconscience qui fait frissonner. Bravo.
Peu à peu, les corps pressés devant moi m’ont emportés à leur suite
Peu à peu, les corps pressés devant moi m’ont emporté

Easter(Island)- Nombre de messages: 12094
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Dans la foule
tout du long, j'ai pensé à "L'homme des foules" de Poe
très prenant
http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Homme_des_foules
.
(à partir du 13ème §)
très prenant
http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Homme_des_foules
.
(à partir du 13ème §)

mentor- Nombre de messages: 19026
Age: 33
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Date d'inscription: 12/12/2005

Re: Dans la foule
Je savais cependant qu’il pourrait difficilement se fondre dans la foule
Eclatante démonstration du contraire !
Intrigant, un exercice très réussi mais qui a les défauts de ses qualités. On entre tellement bien dans ce flot anonyme, on se pénètre si bien de son indifférence qu'on finit par n'éprouver aucun sentiment particulier lors du dénouement "ah bon, ce n'est que ça !" et ... on poursuit son chemin.

Arielle- Nombre de messages: 4555
Age: 66
Localisation: Brocéliande
Date d'inscription: 02/01/2008

Re: Dans la foule
J'ai eu un peu de mal à entrer dans le texte. Quelques lourdeurs que je relève ici :
Ensuite je rentre dans la foule, oppressante et dense. C'est la partie que je préfère.
La chute me laisse un peu sur ma faim (ma fin?). Il aura fallu que je relise plusieurs fois. Je ne suis même pas certaine d'avoir bien compris.
Mais là, demi-lune, ce n'est probablement pas de ton fait.
Il fallait bien que je descende. D’en haut, je n’avais qu’une vue très partielle et le peu aperçu m’avait fait passer outre mon habituelle réserve et ma discrétion. Casquette de cuir d’un mauve éteint, costume léger à larges carreaux qui tiraient l’œil, combinés à une mallette dont la sobriété n’avait d’égale que l’extravagance de sa tenue, avaient eu raison de ma curiosité.
J’avais quitté la terrasse d’où je l’avais aperçu et dévalé l’escalier du centre commercial, assez vite de crainte de le perdre de vue.
Ensuite je rentre dans la foule, oppressante et dense. C'est la partie que je préfère.
La chute me laisse un peu sur ma faim (ma fin?). Il aura fallu que je relise plusieurs fois. Je ne suis même pas certaine d'avoir bien compris.
Mais là, demi-lune, ce n'est probablement pas de ton fait.

Roz-gingembre- Nombre de messages: 1094
Age: 49
Date d'inscription: 14/11/2008
Re: Dans la foule
Oui je rejoins Sahkti...
Ce texte, en tant qu'exercice, est brillamment exécuté mais impose à mon sens soit une conclusion plus étouffante, plus désespérante, une sorte de perdition dans le collectif anonyme à son paroxysme, soit une rencontre...
Ce texte, en tant qu'exercice, est brillamment exécuté mais impose à mon sens soit une conclusion plus étouffante, plus désespérante, une sorte de perdition dans le collectif anonyme à son paroxysme, soit une rencontre...

boc21fr- Nombre de messages: 4626
Age: 41
Localisation: Grugeons, ville de culture...de vin rouge et de moutarde
Date d'inscription: 03/01/2008
Re: Dans la foule
boc21fr a écrit:Oui je rejoins Sahkti...
ça tombe bien, Sahkti n'a rien dit
des allumettes pour les paupières, Boc ? :-)))

mentor- Nombre de messages: 19026
Age: 33
Localisation: œ Œ ç Ç à À é É è È æ Æ ù Ù â  ê Ê î Î ô Ô û Û ä Ä ë Ë ï Ï ö Ö ü Ü – — -
Date d'inscription: 12/12/2005

De l'air, vite !
Un rendu claustrophobique parfaitement restitué, on sort de là le souffle court, et moi qui crains la foule, rien que de te lire, j'ai failli me sentir mal. Heureusement que je n'ai pas lu ça en plein été !
Je ne sais pas pourquoi, ça m'a fait penser à Bradbury, dans les Chroniques Martiennes, quand il décrit ce martien qui se mêle à la foule et chez qui tout le monde croit reconnaître un visage connu, et que tous s'approprient à la fin, pour l'écraser, le détruire, un peu comme dans Le parfum.
En tous cas, une écriture fluide et agréable. Bravo. Pour le coup, je m'en vais faire un tour dehors, tiens. Me faut de l'air, après ça.
Ubik.
Je ne sais pas pourquoi, ça m'a fait penser à Bradbury, dans les Chroniques Martiennes, quand il décrit ce martien qui se mêle à la foule et chez qui tout le monde croit reconnaître un visage connu, et que tous s'approprient à la fin, pour l'écraser, le détruire, un peu comme dans Le parfum.
En tous cas, une écriture fluide et agréable. Bravo. Pour le coup, je m'en vais faire un tour dehors, tiens. Me faut de l'air, après ça.
Ubik.

ubikmagic- Nombre de messages: 949
Age: 50
Localisation: ... dans le sud, peuchère !
Date d'inscription: 13/12/2009

Re: Dans la foule
Intrigant, cruel, frustrant !

coline Dé- Nombre de messages: 8136
Age: 68
Localisation: Où ça ?
Date d'inscription: 30/08/2008

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