Lames affûtées

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Lames affûtées

Message  ubikmagic le Lun 5 Avr 2010 - 0:40

... Vers neuf heures, mon père entra dans ma chambre. Il avait une expression étrange sur le visage. Je me suis dit : ça y est, il va défaire sa ceinture et te donner une mémorable raclée. Je fus pris de panique : avait-il eu vent de cette histoire de photographies polissonnes ? Mais non. Il restait là, sur le seuil, sans bouger. Avec un sourire un peu mystérieux, il commanda :
- Wolfgang, habille-toi.
- Je bredouillai, rouge de confusion :
- Où va-t-on ? Et Mutti, qu’est-ce qu’elle va dire ?
- Oublie un peu les jupes de ta mère et dépêche-toi ! Je t’attends dans le vestibule. Et prends un manteau, il fait froid.
J’enfilai mes vêtements en toute hâte, le ventre tordu d’appréhension. Nous nous engouffrâmes dans la voiture, et direction le centre-ville.


Le local était éclairé et décoré. On avait dressé des tréteaux dans la pièce principale, posé une jolie nappe et il y avait là toute sortes de bonnes choses : jambons et pains, mais aussi kéfir, fruits secs, et même du caviar. Je remarquai également plusieurs bouteilles de champagne. La salle était bien remplie : des femmes, en belle toilette, des membres de la S.A., des gens en costume de ville dont la plupart portaient un brassard du parti.
Quand nous entrâmes mon père et moi, un murmure nous accueillit. Le gens venaient, se pressaient autour de nous, serraient la main au docteur Ström, dont les efforts étaient enfin récompensés. On me faisait des compliments, et sans rien demander, je me retrouvai avec une part de tarte à la quetsche et un verre de sirop de menthe. Je m’assis dans un coin. Les adultes discutaient : Hermann Goering, comme on s’y attendait, n’avait pas pu venir, mais on espérait qu’il enverrait quelqu’un du parti pour faire un discours.
Je saluai poliment Fritz Baumann et sa femme, ainsi que toutes les personnes que je connaissais, ou qu’on crut bon de me présenter. Mais je n’étais qu’un enfant et rapidement, on m’oublia. Un gramophone passait de la musique légère et le brouhaha des conversations me livrait des bribes de phrases qui se télescopaient, ne voulaient plus rien dire. J’étais à la fois fier de mon père, content de voir que l’antenne du parti allait enfin prendre son essor, mais en même temps, je m’ennuyais passablement. Quoi qu’il en fût, aucune allusion n’avait été prononcée quand à ma fugue. C’était déjà ça.
J’écoutais plus ou moins ce qui se disait, mais tout me paraissait loin, étranger à mes préoccupations. Il était tard et, sans rien pour me stimuler, j’avais tendance à me replier sur moi, m’endormir.
Tout à coup, on frappa sur mon épaule. Je me retournai : c’était Franz. Comment avait-il su, comment avait-il fait pour venir à cette heure ? Je l’ignore. Mais il était là. Il n’avait pas les moyens, bien sûr, de s’habiller comme un riche ; toutefois, il avait passé, par-dessus sa veste à carreaux, un brassard à croix gammée. Je le désignai du doigt :
- Où as-tu eu ça ?
Il eut une moue dédaigneuse pour ma boisson :
- C’est tout ce que tu as trouvé ? De la menthe ? Attends, laisse-moi faire.
Il s’éloigna dans la foule, revint au bout de quelques secondes avec deux coupes de champagne. Il m’en tendit une, nous les fîmes se choquer, puis il déclara :
- Prosit ! A la santé du parti de ton père.
- A la santé de notre parti, mon ami.
Au bout de trois verres, la tête me tournait un peu. Nous sortîmes un instant dehors. Là, dans Adolfstrasse endormie, livrée à l’obscurité, on n’entendait que les flonflons qui sortaient du local, ponctués d’effluves de tabac. Le froid piquant nous saisit. Franz marchait nonchalamment, le long du trottoir. Il leva les yeux vers la voûte céleste :
- Tu vois ces étoiles, là-haut, Wolfgang ?
- Je les vois.
- Eh bien aussi vrai qu’elles existent, je te dis que notre destin est en train de changer. Nous ferons de grandes choses dans notre vie, tu verras.
Il m’offrit un large et franc sourire, que je lui rendis. Son haleine se condensait en un nuage laiteux. Je sentais mes orteils se recroqueviller dans les chaussures, mon dos se crispait : nous retournâmes au chaud.
A l’intérieur, nous retrouvâmes nos places. L’heure qui suivit, nous discutâmes tranquillement. De temps en temps, on venait nous apporter un petit four, de quoi grignoter, on nous lançait une plaisanterie… Les rires et les bavardages allaient bon train, l’ambiance était détendue. Je me laissais aller à une espèce d’euphorie. J’avais envie de croire Franz. Oui, nous allions sûrement avoir un sort hors du commun. Nous étions taillés pour le succès et l’aventure.


Les jours qui suivirent furent entièrement marqués par cette bipolarité de notre nouvelle existence :
A l’école, nous étions des jeunes gens résignés, qui subissaient stoïquement, éteints et dociles, cette culture anémique qui se déversait sur nous en un flot constant, assommant, lénifiant. Latin, Grec et Mathématiques s’entrecroisaient avec leçons de morale et exercices de géométrie. Fräulein Strücke, décidément hors course, caquetait sur son estrade et nous ne lui accordions qu’une attention condescendante, à la limite du mépris.
Mais dès que nous étions sortis, nous redevenions des personnes importantes. Au local du parti, nous aidions à produire les tracts grâce à la machine à imprimer, qui nous fascinait. Nous avions appris en peu de temps à la faire tourner, car c’était un modèle assez simple et modeste. Souvent, on nous affectait au massicot, pour recouper les feuilles.
Franz s’amusait, quand la lame s’abattait, à ponctuer le bruit de couperet par des remarques assassines. Il prenait une voix féroce et, tout en grimaçant, il énonçait : « voilà, messieurs les Communistes, puisque vous êtes des voleurs, on vous tranche la main » ! Il roulait des yeux de méchant ogre pour me faire rire et je jouais le jeu, bon public. Un jour, il s’empara d’une bande de papier et d’un crayon. Assez adroitement, en quelques instants, il griffonna une caricature de Juif, avec tous ses attributs : nez en forme de six, oreilles proéminentes, lèvres charnues, menton étroit. Puis il l’inséra dans la fente, actionna le levier : en moins d’une seconde, il l’avait décapité. Il me regarda sans un mot, me gratifia d’un clin d’œil, roula le tout en boule et le jeta négligemment dans la corbeille.

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Re: Lames affûtées

Message  socque le Lun 5 Avr 2010 - 8:31

Vraiment, je crois que le roman sera passionnant !

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Re: Lames affûtées

Message  Easter(Island) le Lun 5 Avr 2010 - 10:36

Saisissant ce dernier paragraphe !
En revanche sur ce qui précède je suis, pour la première fois je crois, un peu réservée. C'est lisse, très très lisse, ça manque de mordant. Je parle de la forme autant que voire plus que du fond. Surtout que le premier paragraphe démarre fort, laisse présager de l'excitation (excitement) et qu'on tombe à la fois par le récit et l'écriture dans quelque chose qui va ronronner pendant un long paragraphe.
Impression à chaud, il faudra que je relise pour plus d'objectivité.

Note :
Quoi qu’il en fût, aucune allusion n’avait été prononcée quand à ma fugue.
"quant à" = concernant

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Re: Lames affûtées

Message  Kash Prex le Lun 5 Avr 2010 - 17:09

Je pense que ce genre de passage moins "mordants" est incontournable dans un texte long, Easter, non ?

Ce passage me semble moins visuel que ce que tu écris habituellement. J'aurais eu envie de mieux imaginer le décor et l'atmosphère de ce rassemblement. Peut-être as-tu décidé de ne pas t'y attarder pour accentuer l'indifférence du narrateur quant à cette soirée politique ? Je pense que ça n'empêche pas de décrire l'endroit, les gens... de la même manière que tu décris leurs discussions, d'ailleurs.
Sinon, j'aime toujours la manière dont tu mènes ton texte, c'est fluide et entraînant, rien à redire là-dessus.

Deux remarques assez personnelles :

deux coupes de champagne. Il m’en tendit une, nous les fîmes se choquer

Cette formulation me semble très lourde... Ressenti personnel ?

Nous sortîmes un instant dehors

Je trouve que c'est redondant.

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Re: Lames affûtées

Message  demi-lune le Lun 5 Avr 2010 - 18:30

On retrouve ici à mon sens ce caractère propre au garçon et qui fait de lui une cible idéale pour se plier au "formatage" de cette jeunesse égarée : prompt à s'ennuyer dès qu'il n'a plus rien pour le stimuler, prompt à s'enthousiasmer à la suite de Franz auquel il voue une certaine admiration.
Un texte toujours d'une grande qualité.
Sur la forme,
je bute sur le passé composé de la première ligne "je me suis dit" : je préfèrerais personnellement "je me dis" pour rester dans la même échelle de temps.
"je me retrouvai avec une part de tarte à la quetsche et un verre de sirop de menthe"
j'aurais bien vu ", à la main," après "avec" mais mais mais, juste comme ça hein, ça passe sans aussi !
Les jours qui suivirent furent entièrement marqués par cette bipolarité de notre nouvelle existence :

Je trouve le terme "bipolarité trop "scientifique" même dans le cas éventuel où il s'agit d'un adulte évoquant ses souvenirs. J'ai du mal à imaginer qu'on emploie un tel mot pour parler de choses personnelles : le mot me semble impliquer un regard très extérieur presque "clinique".

Voila, toujours un plaisir de te lire !

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Lames affûtées ...

Message  midnightrambler le Lun 5 Avr 2010 - 19:37

Bonjour Ubikmagic,

Encore un très bon texte ...
Je lis régulièrement vos livraisons mais je ne souhaite pas les commenter une par une. En effet il s'agit d'un projet littéraire de grande ampleur pour lequel je vous exprime ici mes encouragements.

Puisque je suis là, je trouve moi-aussi que nous les fîmes se choquer est extêmement lourd ... pourquoi ne pas dire tout simplement nous trinquâmes ?

Enfin, je crois que le mot bipolarité doit être réservé au vocabulaire/jargon médical. Depuis plusieurs années ce mot a remplacé l'expression Psychose maniaco-dépressive (PMD) ...

Je vous ai cité il y a quelques temps Les Bienveillantes, ouvrage de Jonathan Littell, permettez moi de vous recommander aujourd'hui celui de Laurent Binet : HHhH chez Grasset ... je répète le titre : HHhH ...

Amicalement,
Midnightrambler

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Re: Lames affûtées

Message  Rebecca le Lun 5 Avr 2010 - 21:09

Bien que j'ai en général du mal avec tout ce qui concerne cette époque, elle me hérisse le poil, je continue à te lire avec plaisir car j'admire ce réel talent de narration que tu possèdes.

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Re: Lames affûtées

Message  Reginelle le Mar 6 Avr 2010 - 15:02

Bien écrit, bien construit, (même si quelques... maladresses ? ici et là)mais je n'accroche pas.
J'ai pourtant recherché et lu tous les passages postés, pour avoir une meilleure idée d'ensemble. Il me manque "quelque chose". Je ne sais pas. Peut-être cette impression de "regard extérieur" qui raconte. Il est étrange de voir comment chacun peut lire un même texte. Dans ma tête, le ton est détaché, lointain, j'allais dire sans "passion".
Le sujet, pour moi, en aurait demandé davantage. Sans doute parce que l'on a beaucoup écrit dessus, et que, pour avoir tant et tant lu dessus, j'ai, (mais c'est alors très personnel) davantage d'attente. L'envie d'être surprise, bousculée, ou d'une approche vaiment différente des autres.
Je ne sais qui a évoqué Littell. Les Bienveillantes est là, depuis des mois, posé sur une étagère. La même impression quand je l'ai abordé, et je n'en suis pas arrivée au bout. Ce qui est rare chez moi.

C'est ce ton narratif qui me pèse peut-être. Je ne parviens pas à ressentir les nuances, l'enthousiasme ici, l'euphorie là, l'engouement ailleurs.

Sans doute aussi que de n'en lire que des extraits fait que ceci explique cela. Le manque de continuité.

Mais il n'empêche que l'écriture est bonne et belle. Et que j'aimerais mieux lire l'ensemble que ainsi.

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Re: Lames affûtées

Message  Louis le Dim 11 Avr 2010 - 12:11

Franz poursuit son rôle de guide pour Wolfgang, c’est ce que montre avant tout cet extrait. Franz tire Wolfgang hors de l’enfance. Il le fait passer de l’âge de la menthe à celui de l’alcool. Des douceurs sucrées attachées à l’enfance à ce qui paraît fort, à la fois viril, violent, et adulte.
Son père, le docteur Ström, n’est pas vraiment celui qui le fait entrer dans le monde adulte selon le modèle d’homme proposé par le parti. Le père l’entraîne, il est vrai, dans les locaux du parti, mais de nuit, sans même préciser le lieu de la destination, et sans la justifier. Il est élément de trouble familial, et objet de crainte, celle d’un châtiment, d’une punition. Le père représente bien l’ordre et la loi. Mais il reste lointain, dans une position élevée, hors de portée du fils qui peut tout juste tirer une fierté de sa position hiérarchique. Il n’est pas vraiment un modèle, pas vraiment exemplaire, et s’il fait pénétrer Wolfgang dans le milieu nazi, dans ses réunions nocturnes, ce n’est qu’en le maintenant dans son statut d’enfant au milieu d’adultes, ce qui n’entraîne pour lui que l’ennui.
Wolfgang ne sort de l’ennui qu’avec l’arrivée de Franz. C’est lui, vraiment, qui le tire vers le haut, lui fait goûter aux boissons adultes, aux boissons supérieures, le champagne, et l’élève jusqu’aux étoiles, signes d’un destin de « grand », exaltant, fait de succès et d’aventures, voué aux « grandes choses ».
C’est lui aussi qui le fait entrer dans l’idéologie nazie, et qui le rend perméable à sa propagande.
C'est lui le modèle auquel s'identifier, et non le père.
A l’enseignement scolaire désormais méprisé, perçu comme trop passif, sans vie, conservant dans un statut commun d’écolier, Wolfgang préfère l’école du parti, son activisme, la valorisation qu’il apporte à celui qui milite en son sein. Franz y joue encore le rôle d’initiateur, de guide, d’instituteur. Il désigne les ennemis à combattre, les boucs émissaires : le communiste, le juif. Il désigne de façon ludique, et non à la façon rébarbative d’un professeur, le sort qu’il convient de réserver à ces ennemis, figures du mal à éliminer. Wolfgang apprend ainsi de Franz et du parti ce qu’il faut savoir, non par réflexion, non par culture, - cette vieillerie véhiculée par l’école, mais par quelques slogans imprimés sur des tracts, par des modèles de violence et de haine, dans les discours et dans les gestes.
Les rapports entre les personnages sont bien pensés, Ubik. Tu te confrontes, avec ton roman, à une tâche immense et difficile, mais pour l’instant tu la surmontes avec brio. Il te faut mener le récit jusqu’au bout, avec courage. C’est le seul moyen de te délivrer de cette exigence profonde qui t’a poussé à écrire ce livre. Je parie qu’il sera une réussite, et pour toi une libération.

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Re: Lames affûtées

Message  silene82 le Lun 12 Avr 2010 - 17:16

Dans le jeu que tu décris, je discerne une violence maléfique et effrayante, qui commence à se dévoiler. Je reste toujours songeur en repensant aux lois de Nuremberg, et que pour ne pas perdre leurs biens, beaucoup de fils d'Israel ont préféré ne pas croire qu'il leur serait fait le sort que Mein Kampf annonçait avec une détermination parfaitement claire.
Pour moi, l'horreur commence avec ce paragraphe, si anodin.
Courage, frère : il va falloir aller au bout. Ne serait-ce que pour t'en purger.

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Re: Lames affûtées

Message  Narbah le Lun 12 Avr 2010 - 18:29

Nous sortîmes un instant dehors

"Sors dehors que je te rentre dedans" (rire). C'est la deuxième fois que je te lis. C'est bien écrit, un peu "raconté", avec pas assez d'effet "poupées russes" dans tes descriptions. Elles sont un peu posées les unes derrière les autres avec trop d'application pour mon goût. Mais si c'est un roman, il y aura certainement l'occasion d'une écriture deuxième souffle.Tel que c'est écrit là ça me fait penser à du Eric Emmanuel Schmitt. Je ne sais pas si c'est un compliment ou pas !

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