L’homme qui regardait passer les voitures (6)

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L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Narbah le Mer 7 Avr - 16:13

Episode 5

Résumé des épisodes précédents :
Robert travaille en usine. Il gagne au loto et devient Bébert. Il se retrouve dans un fauteuil roulant et son fidèle serviteur Malik le nomme Monsieur Robert. Il veut dominer le monde, puis y renonce, terrassé par une sorte de dépression rêveuse. Son fils Antoine (dit Noé) débarque chez lui accompagné de Rotko et surtout de la craquante Zora. Le suspense devient intenable…



Il y avait bien deux mois que la bande s’était installée.
Noé se décarcassait pour obtenir une entrevue avec le Jocary Club.

L'Amiral François Beaumec n’était en effet pas au rendez-vous convenu pour des raisons mal déterminées. Quand le trio s’était présenté au Cercle des Navigateurs “La Rose des Vents” sur les Champs Élysées, au jour et à l’heure dite, personne ne semblait au courant de rien et on les fit attendre presque une heure assis sur des bergères très inconfortables dans un petit salon Louis XVI où manifestement personne ne mettait jamais les pieds et encore moins les fesses. Il n’y avait comme lecture dans cette salle d’attente qu’un livre ancien de gravures de marine, relié en cuir rouge, grand et lourd comme une plaque de marbre, posé sur un guéridon doré. Noé essaya d’y jeter un coup d’œil, mais la première page, jaunie et raide, qu’il voulu tourner se déchira avec un bruit si déchirant qu’il referma prestement l’ouvrage et se dépêcha de se rasseoir sur sa chaise médaillon avec le sentiment désagréable que celle-ci allait s’écrouler ; et qu’il avait déjà fait assez de bêtises comme ça.

Finalement, une jeune fille très sophistiquée avec un fort accent étranger ouvrit la porte et leur annonça d’un air contrarié, sans même prendre la peine de pénétrer complètement dans le salon, que l’Amiral avait été appelé brusquement à se rendre dans sa pêcherie près de Puerto Madryn en Argentine pour un cas de force majeure . Aux légitimes questions qui lui furent posées par le trio (qu’elle regardait un peu comme s’ils étaient des sans abris) elle répondit qu’elle n’était qu’une stagiaire et qu’elle ne savait absolument pas quand son retour était programmé. En attendant les affaires courantes seraient expédiées par l’entremise diligente de Me Lebatton-Durenazel, un avocat, dont elle n’avait pas le droit de communiquer le numéro de téléphone (liste rouge). Elle sembla manifestement soulagée lorsqu’ils acceptèrent enfin de se diriger vers la rue et se fendit même d’un vague sourire compatissant quand elle les vit enfin sur le trottoir Elle referma la lourde porte vitrée en fer forgé sur eux.
Depuis, Noé envoyait des courriels à l’adresse du jocary. Mais, jusqu’ici, il n’avait pas obtenu de réponse.

Sinon, Il passait le plus clair de son temps à errer dans les rues de Paris et chaque soir consultait ses mails et alimentait son blog avec les photos qu’il avait prises dans la journée. Mais à part quelques spams au goût douteux, l’horizon restait vide, désespérément vide, et son blog n’avait toujours aucun visiteur en dehors de lui.

Rotko avait découvert dans un petit atelier qui servait de remise dans la cour un équipement complet d’ébéniste à l’abandon. Il avait apporté avec lui dans le camion son poste à souder portable. Il s’était remis au travail et passait ses journées à étudier les techniques mixtes bois/métal en tapant et en sciant dès dix heures du matin.

Zora, elle, avait entamé une interminable conversation avec Monsieur Robert.
Elle avait une façon inimitable de poser des questions directes : “Comment tu fais pour rester comme ça sans bouger ?” avait été la première. Il lui avait confié qu’il rêvait beaucoup. Puis, très rapidement, car les grands yeux noirs et brillants de Zora semblaient capables d’avaler n’importe quoi sans jamais montrer la moindre trace d’incrédulité ou de moquerie, il s’était confié à fond : les projets de domination du monde, etc. Elle trouvait cela romantique.
Elle avait un cœur d’or. Elle entreprit de convaincre Monsieur Robert qu’il ferait mieux de se consacrer à sauver le monde plutôt que d’essayer de le dominer. Comme il ne savait plus quoi faire de son avenir, il lui prêta une oreille attentive.

Elle tenait sa philosophie du seul garçon qu’elle ait connu et qui lui ait semblé réellement gentil. Un copain de son frère aîné, projectionniste du cinéma de l’espace socioculturel Antoine de Saint Exupéry. Il s’appelait Momo (enfin Mohamed). Il avait les dents du bonheur -déjà sérieusement jaunies par la nicotine - et des dreadlocks (qu’il nommait précieusement “mes cadenettes”). Ces dernières lui tenaient lieu d'encensoir et diffusaient des parfums capiteux, odeurs de cigarette (Fleur de Pays) et d’encens (parfum cèdre) mélangées. Il riait nerveusement entre chaque phrase, comme on éternue, en se penchant en avant par saccades.

Momo avait des certitudes. Il pensait que l’homme est fondamentalement bon et que la civilisation est la seule responsable de toutes les perversions. Tout ce qui venait de la nature était donc salutaire : le tabac bien roulé et la ganja en premier lieu. La bière était tolérée (une dizaine de fois par jour). Tous les styles de musique (même s’il n’écoutait pour sa part que du Bob Marley) devaient être considérés comme l’expression de Dieu sur la terre Les rastas étaient une espèce de mystiques athées, pratiquants un rite fortement codifié, végétariens, et adeptes du retour à la terre (sans travailler celle-ci toutefois). Momo avait également été initié à la conception rousseauiste de l’univers par son prof de français au lycée en première C ; et il était donc : démocrate, pacifiste,républicain et écologiste. L’école laïque, grâce au dévouement de ce pédagogue, pour une fois, n’avait pas totalement échoué dans sa mission d’éducation et de réunification sociale. Depuis, il avait vu énormément de films qui, tous, l’avaient affermis dans ses opinions. Le fait que “The Harder they Come” montre clairement que la Jamaïque est une terre de non droit ou la rapine et la violence règnent en maître et que “L’Année du Dragon” permette bien de comprendre que la commercialisation de la drogue est assurée par des gens très antipathiques, n’avait en rien entamé ses opinions. Ces épiphénomènes pouvaient être imputés à des désordres collatéraux. Un peu comme lorsque le chat (qui se laisse si bien caresser par les enfants) se transforme à lui tout seul en héroïque régiment de cavalerie pendant la nuit et se replie du carrelage blanc de la cuisine au matin en le laissant à peu près dans le même état que la neige de Wounded Knee. Avec, en guise de dépouilles indiennes, des tripes de mulots, des plumes de mésanges et le sang vermillon des lézards du jardin. C’est “Mère Nature”. Elle à ses raisons.
Sa pensée, étayée par un discours sans faille et ponctuée de rires ne souffrant aucune contradiction, lui apparaissait comme un savoir inné. Toutes les coïncidences se muaient en évidences à partir d’un tronc commun, comme une passerelle tellurique tendue entre Kingston, Paris (patrie des droits de l’homme), et Addis-Abeba, qui dans son esprit géographiquement , historiquement et matériellement vaporeux et par la médiation des empires anciens et du Jah Rastafari Hailé Sélassié (deux cent vingt-cinquième successeur de la reine de Saba et du roi Salomon) était une sorte de résurgence des antiques civilisations tribales issues d’Afrique. En conséquence, tout naturellement, bien que né dans un HLM du neuf-trois, il se considérait comme l’héritier légitime des chamans de toutes origines. Il était spécialement fasciné par les sorciers mangeurs de peyotl du Mexique qu’il avait appris à connaître grâce à une lecture laborieuse des ouvrages de Carlos Castaneda, prêtés par son copain Mousse (enfin Mustafa), le dealer de la cité. Il se sentait un descendant ethniquement acceptable de la reine de Saba. Il ne manquait jamais de faire remarquer qu’il avait la peau relativement noire, pour un arabe en tous cas ! Très ouverts aux autres, convaincu que l’on peut tout obtenir par la gentillesse, capable de discuter pendant des heures de la notion de “respect” avec les pires racailles de son quartier, c’était ce qu’on peut vraiment appeler un bon élément pour la Maison des Jeunes. Il était, en plus, une sorte de champion au baby foot.

Zora avait tout appris de lui.
En tant que meilleur copain de son frère aîné, il la considérait comme sa petite sœur et, en conséquence, s’était toujours opposé à ce qu’elle fume un joint.

Zora transmettait à Monsieur Robert, un peu approximativement, le message que lui avait légué Momo. Monsieur Robert regardait Zora.
Il avait l’intime conviction qu’il avait en face de lui “quelque chose” de miraculeux. Il ne savait pas quoi. Malik semblait partager son opinion car il ne riait pas quand elle parlait. En fait, il avait entendu dire par les femmes de son village sur l’île Éléphantine qu’il était un descendant direct d’un pharaon Koushite (XXVe dynastie). Il se demandait si, en tant que tel, il n’appartenait pas de droit à la grande famille rastafari. Son cousin, en tous cas, faisait pas mal d’argent avec ça comme guide touristique en felouque sur le Nil à Assouan.

“Attention”, était en train d’expliquer Zora, “tu ne dois pas confondre “rasta” et “rastaquouère”, ça n’a strictement rien à voir !”.
Monsieur Robert découvrait que le monde n’est pas “quelque chose” qui existe comme il l’avait toujours pensé, mais plutôt “quelque chose” qui se pense. C’était une idée confuse qui se faisait jour peu à peu au fil de ses discussions avec Zora. Elle agissait sur lui comme un révélateur. Depuis son accident, la rupture avec son ancienne existence, la destruction de sa MGB et de Nénette, sa liaison avec Malik et sa surprenante médiatisation, il n’avait jamais pris la peine de réfléchir aux choses cosmiques de l’univers comme il le faisait chaque jour aux temps déjà anciens où il regardait défiler la circulation depuis le pont de l’autoroute. Il s’était contenté de vivre comme un enfant, en acceptant la réalité comme elle se présentait, sans réfléchir. Il évoluait.

Ses intimes convictions avaient été trempées dans la culture prolétaire de ses parents. Elles pouvaient se résumer ainsi : “travailler est la seule façon de vivre dignement” et “ Il faut être honnête”. De ses ancêtres paysans, il gardait la conviction qu’il était né serf et que son destin ne pouvait être que de recevoir des volées de coups de bâton, quoi qu’il fasse. Ses récentes aventures avaient évidemment tout pour ébranler cette conception de l’univers ; quoique…

En tous cas, ses interminables dialogues avec la beurette lui faisaient entrevoir a quel point il était passé à côté des rêves indispensables qui font que la jeunesse, génération après génération, se construit en voulant refaire le monde.

Après Malik qui riait, il avait maintenant Zora qui rêvait. Et l’univers en était comme illuminé.

Il avait accepté un contrat d’exclusivité avec l’agence “Real People”. Depuis plus personne ne pouvait publier une photo de lui ni obtenir une interview sans signer au préalable un contrat de douze pages rédigé dans un jargon d’une ambiguïté si complexe -plus une annexe avec des caractères écrits très petits - que Malik, en le lisant, avait failli s’étrangler dans une crise de fou rire qui resterait dans les annales de la petite communauté. On avait vraiment cru qu’il allait s’étouffer. Et enfin, quand il s’était un peu calmé, on avait vu de grosses larmes couler sur ses belles joues bleu-ébène. L’avocat souffrant de furonculose dans le cou qui avait été chargé d’expliquer le document et de répondre à toutes les questions qu’ils voudraient poser, avait été très surpris de se voir demander un stylo, et que Malik (qui avait une procuration devant notaire), y appose son paraphe en bas de chaque page ; et sa signature sur la dernière, sans même jeter un coup d’œil au texte.
Ils attendaient la visite d’une attachée de presse qui serait chargée de suivre leur dossier. Mais elle ne devait pas venir avant septembre.

Le mois d’août arriva. La canicule était tombée sur Paris. Tout semblait mort. La plupart des commerçants du quartier avaient baissé les rideaux de fer. Il pleuvait sur la côte et les Alpes.
Les coups de marteau de Rotko vibraient dans l’air brûlant. Le tube avait un pneu crevé que personne ne s’était donné la peine de réparer.

Un dimanche vers quatre heures de l’après midi, on sonna à la porte de la rue. C’était quelqu’un qui n’avait pas le code et tous les autres occupants de la cour étaient partis en vacances. Ce ne pouvait donc être que pour eux. Malik, qui souffrait moins de la chaleur que les autres, s’arracha de devant la télé où il visionnait un film de Éric Rohmer (son réalisateur préféré) traversa la fournaise sur les pavés brulants, les pieds nus. Il appuya sur le bouton électrique d’ouverture de la porte donnant sur la rue. Deux filles en baskets et blouson de cuir (par cette chaleur!) en portaient une troisième qui ne semblait pas dans son assiette. La plus en sueur s’adressa à Malik en refermant la porte d’un coup de pied et en braquant un gros pistolet dans sa direction : “…si tu bouges, connard, t’es mort”
Pour une fois Malik n’éclata pas de rire. il se contenta d’obéir sagement.
Rotko sortit de l’ombre de son atelier une grosse barre de fer à la main…[i]

Narbah

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Easter(Island) le Mer 7 Avr - 18:50

Ça se corse ! Je suis toujours avec bonheur. Tu as l'art du portrait, celui de Momo est réjouissant. Des digressions qui n'empêchent pas le récit de rester bien serré autour des personnages principaux.

quand elle les vit enfin sur le trottoir(point) Elle referma la lourde porte vitrée en fer forgé sur eux. (on voit tout à fait le genre de porte mais je trouve que la description a pris un raccourci, non ?)
Depuis, Noé envoyait des courriels à l’adresse du jocary (majuscule).
devaient être considérés comme l’expression de Dieu sur la terre(point) Les rastas étaient une espèce de mystiques athées, pratiquant (participe présent, pas adjectif) un rite fortement codifié,
Depuis, il avait vu énormément de films qui, tous, l’avaient affermi dans ses opinions.
C’est “Mère Nature”. Elle a ses raisons.
bien que né dans un HLM du neuf-trois, (une HLM, normalement)
traversa la fournaise sur les pavés brûlants, (envers et contre la réforme de l'orthographe, pour moi)

Pour finir, tu n'as pas encore décidé : Ratko ou Rotko ?

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Rebecca le Mer 7 Avr - 19:41

Oh un récit tout en méandres et en chemins buissonniers , on s'éloigne, on prend un chemin de traverse, on revient, on repart en flânant...j'aime beaucoup.
Comme quand je me balladais au hasard dans les rues de Paris sans trop perdre la notion des axes principaux histoire de retomber sur mes pattes en cas de péripéties.
Une vraie cour des miracles tes personnages...On s'ennuie pas en leur compagnie.
J'adore chez François Beaumec , la page qui se déchire dés qu'on la touche !
Ca nous est tous arrivé un jour ou l'autre non de faire une connerie de ce genre dont d'ailleurs on n'est absolument pas coupable puisque c'est le temps qui a occasionné ces ravages....et de faire comme si de rien n'était ...le genre de scène qui me fait m'esclaffer bêtement...
Or à quoi ça sert de vivre si ce n'est pour de temps à autres avoir le loisir de pouvoir s'esclaffer bêtement ?
Bon, j'aime bien avoir un peu peur aussi...Bien vu, le suspense qu'on laisse en suspens à la fin !!!
Merci et au prochain épisode si tu le veux bien.

Rebecca

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Reginelle le Mer 7 Avr - 19:48

on va compter les Ratko et les Rotko... le plus grand nombre l'emportera ? (rires) Suis partie relire le 5. (c'est malin !)

Arrêtée, moi z'aussi par la "lourde porte vitrée en fer forgé", mais juste le temps de la passer, tout en la visualisant fichtrement bien ! Preuve que le "raccourci" fonctionne.

plus sérieusement, ça tient toujours parfaitement la route, ça accroche... et... le chic pour couper juste là où il faut. Faut donc attendre la suite pour voir Rotko (Ratko) et sa barre de fer en action ?

Rien à voir avec l'épisode : mais merci au "Catalague" pour nous permettre de rattraper des textes avec autant de facilité.

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Reginelle le Mer 7 Avr - 19:50

CatalOgue... ffffffffff (mais vous z'aviez compris, suis sûre !)

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Plotine le Jeu 8 Avr - 10:11

C'est fou, ça ne faiblit pas ! Au contraire ! C'est encore plein de trouvailles (la page du livre précieux déchirée, ça me fait tordre de rire) et puis quelle culture ! Là, franchement ta culture me scie, de Castaneda à Rohmer, "que du bonheur" comme disent les imbéciles.
Non mais c'est vrai c'est très agréable toutes ces allusions à des idées, des auteurs, des oeuvres, qui nous renvoient à des souvenirs personnels.
C'est plus profond que ça n'en avait l'air au commencement tout ça.
Tu as déjà écrit Narbah ? J'ai du mal à croire que c'est ton premier essai.

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Re: L’homme qui regardait passer les voitures (6)

Message  Roz-gingembre le Jeu 8 Avr - 19:18

Ça explose dans tous les sens!
Complètement délirant et qui plus est ça ce lit,
Le sourire au coin des lèvres et les neurones bien aiguisés parce que les références tiennent la route!

Roz-gingembre

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