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Message  Louis le Lun 28 Juin 2010 - 1:27

Jean Véga, après avoir tiré sur ses bretelles, s’être servi un verre de vin rouge, avoir reposé la bouteille sur le banc près de lui, avoir bu le verre, levé la tête du côté des étoiles qui brillent ce soir en nombre incalculable, s’interroge :


– Je me demande comment ils nous trouvent, nous, les humains. Que peuvent-ils donc penser de nous ?
– Qui donc ?

C’est Luc Omicron qui réplique, avec son air de flotter en permanence dans un costume trois pièces en toile sinistrée, trop grand pour lui, pendant que de l’autre côté de sa cage thoracique, son cœur bat un peu vite d’avoir trop bu de vin rouge, et que ses poumons inspirent puis expirent l’air du soir assez frais avec une régularité métronomique.


– Les visiteurs, quoi ! Les touristes extragalactiques. Comment ils nous trouvent ? Que pensent-ils de nous ?

Luc perçoit la réponse et la question de Jean Véga dans une quasi instantanéité, toutes deux portées par des ondes véloces qui se déplacent à la vitesse, celle du son, considérablement rapide, alors que son corps a pris la pose assise sur le même banc que son voisin, à une distance d’une fraction indéterminable d’année-lumière qui empêche tout de même de le considérer, du point de vue spatio-temporel, comme l’exige la relativité, dans une simultanéité avec la coexistence de Jean Véga, ses bretelles, son ventre rebondi, sa soif inextinguible de vin et de réponses aux mille questions qui l’assaillent.
Après un temps de réflexion de quelques milli secondes – vitesse de la réflexion qu’il faudrait comparer à celle de la lumière et à celle du son, parce qu’il faudrait savoir où placer l’allure de la pensée, entre son et lumière, dans tous les cas, même en cas d’éclairs de génie des intuitions fulgurantes. Ce qui ne signifie pas que la pensée de Luc Omicron soit ici géniale, mais tout de même éclairante et sonore puisqu’incarnée dans la parole orale.
– Vous savez, depuis quelques années, ils rechignent à nous rendre visite, les E.T. C’est vrai, les journaux en ont parlé : il y a une baisse remarquable, regrettable, déplorable, et même dommageable, de la fréquentation de la terre par les étrangers extra. La consommation de notre planète bleue par les E.T. est en baisse, la situation est grave.

Jean s’exclame avec emphase, adoptant la station debout pour donner plus d’assises à ses propos :

– Quoi, notre monde s’échauffe, nos pôles fondent pendant que les humains, eux, se morfondent, et puis le niveau des mers monte, le cours des bourses s’effondre, moi je me surcharge en pondérales que j’ n’en trouve plus de bretelles à ma taille, et voilà que les extragalactiques nous boudent !

Il s’interrompt pour remplir son verre et celui de Luc avec l’adresse significative d’une expérience longue et l’art consommé du geste qui sait faire couler le liquide alcoolisé de la bouteille au verre, et du verre à la bouche, puis à la gorge et à l’estomac, tout ce trajet en un clin d’œil.
Puis il reprend, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, tout en regagnant en un élan prompt et vif la position assise initiale mais avec une légère variation vers l’affalement, le fil assuré, et aussi légèrement arrosé, mais non point pour autant distendu, de son discours initié juste avant le temps du clignotement :


– Oh la la ! Il y a de quoi mettre nos nerfs en boules, en crises, et même en épreuves très rudes.
– Oui, même que l'institut anglais, qui emploie mille-cinq-cents personnes rien que pour l'accueil et l'étude des O.V.N.I., a annoncé une mesure de licenciements collectifs ! Vous réalisez ? Du chômage supplémentaire, à cause des E.T. qui , eux aussi, délocalisent, mais à l'autre bout de l'univers, à l'est de Bételgeuse, là, ou en extrême Orion, que sais-je ?
– Ah, on se demande ce que fait le gouvernement ! Qu’attend-il pour prendre des mesures ? Et savez-vous, Monsieur Omicron, pourquoi ils ne viennent plus nous rendre visite, les E.T. ?
– Euh, non. Peut-être ont-ils attrapé la turista, ou la terrestra. Ça leur a déplu. Ils doivent être sujets au mal de terre, sans doute.

Jean réagit vivement, à une vitesse indéterminée, mais plus prompte que le son, reprenant à nouveau la posture debout.

– Mais non, quoi ! Ils doivent posséder des anti corps dans un être d’antimatière, comment voulez-vous qu’ils soient malades ?! Faut être homme pour être malade !
Eh oui, le directeur de l’institut anglais l’a déclaré tout net : ils connaissent notre monde à fond, les E.T., ils nous connaissent sur le bout des doigts ou sur le bout de leurs antennes, je ne sais pas. Sûr, ils n’ont plus rien à découvrir sur la terre, ils en connaissent tous les coins et recoins. Plus rien de nouveau sous le soleil. Alors pour leurs études, comme pour leurs loisirs, ils vont excursionner ailleurs, à la recherche de nouveautés que nous ne savons plus leur proposer.

Luc déclare, sans se mettre debout, comprenant confusément sans doute que, planté sur ses jambes à la verticale ou assis sur ce banc de jardin du pavillon banal où la fête résonne au son de l’accordéon, on se situe à un égal niveau au-dessus de la mer, mais surtout à la même distance du centre magmatique de la terre, ce qui est un point de référence plus essentiel.

– Moi, je crois que sous sommes mal équipés, oui, ça doit être ça, nos structures d’accueil doivent être insuffisantes. Songez que nos hôtels offrent tout au plus quelques étoiles, alors que l’on en trouve ailleurs, dans le monde extra, une pléiade, si ce n’est une myriade où se loger super extra.
– Bah ! Et s’ils aimaient coucher à la belle étoile, hein ! Oui,… mais, comment savoir laquelle est la belle ? Quelle star est-ce ? Toutes elles paraissent si astronomiquement, euh… considérablement célestes, et sidérales. C’est constellant.

Un silence. Celui, éternel, des espaces infinis, celui-là même qui effrayait tant Blaise Pascal. Et celui-ci, plus bref, quand les anges passent avec les mouches que l’on entend voler. On ne sait quel vol, des mouches ou des anges, est le plus ailé, mais la sonorité dansante des notes bousculées d’une partition au titre ravageur « C’est l’boogie » réussit à faire vibrer des tympans, ceux des convives qui fêtent l’anniversaire de Mathilda, ceux de Luc Omicron et Jean Véga, et d’autres encore inconnus, mais non dépourvus d’oreilles.
Luc, le premier, obstrue le passage ouvert aux anges, ferme l’espace de vol des insectes diptères, et ainsi brise le silence en mille éclats de phrases clamées sur un air d’accordéon.


– Non, non, je ne le crois pas ! Les E.T., ils ne connaissent pas tout de notre planète. Même nous qui l’habitons depuis toujours, nous la connaissons si peu, alors ! Et nous-mêmes, terriens qui nous fréquentons tous les jours, nous connaissons à peine ce qui nous fait hommes ! Un de mes amis, Bertrand Verseau – peut-être le connaissez-vous ? a reçu la visite d’un E.T., comme ça, un matin, à l’improviste.
– Ah, comment était-il ?
– Oh, c’était un extra très ordinaire. Pas courtois ! N’a même pas pris la peine d’annoncer sa venue. Tout à coup, il était là, dans le bureau où mon ami travaillait. Eh bien, l’étranger originaire d’on ne sait quel pays perdu au beau milieu des étoiles, s’étonnait de tout ce qu’il découvrait dans la pièce. Il tombait vraiment des nues devant chaque objet. Figurez-vous qu’il ne savait pas ce qu’est un livre ! Il a sorti un volume d’une étagère, et il a demandé : « Est-ce comestible ? » Bertrand lui a expliqué que si certaines personnes parmi les terriens dévoraient les livres, ce n’est que métaphoriquement. Que chez les humains, la nourriture est d’une double nature, terrestre et spirituelle, l’une destinée au corps et l’autre à l’âme. Quoi, il fallait bien lui faire sentir, à cet extra, que l’homme ne se réduit pas à un corps, qu’il appartient aussi à une autre dimension, celle de l’esprit ; que l’homme n’est pas un simple animal, et ne doit pas être confondu avec un hanneton ou un scarabée ! Mais pour faire comprendre ce qu’est un livre, il a eu les pires difficultés, Bertrand. L’E.T. n’en revenait pas que le papier soit une transformation du bois ; il restait ébahi d’apprendre que les hommes écrivent sur des arbres, sur des morceaux de pins, ou de peupliers ou de bouleaux métamorphosés. Ah, il a dû penser, l’extra, que les hommes de lettres n’ont jamais quitté leurs arbres de primates. Ou sont des têtes de bois. Ou de drôles de bûcherons. Vous voyez, ils sont loin de tout connaître de notre monde, les extra-mondains. Ils n’ont pas visité notre univers des livres, ils ne se sont jamais égarés dans nos bibliothèques labyrinthiques, ils ne savent rien des étoiles poétiques, littéraires ou philosophiques qui brillent en ces lieux.

Jean s’extasie, mimant la scène :

– Un E.T. a donc tenu entre ses mains l’un des chefs d’œuvre de l’esprit humain ! J’en suis tout ému. Entre ses mains, la Divine Comédie de Dante ? Ou Hamlet de Shakespeare ? Faust de Goethe ? Une comédie de Molière ? Ou bien un grand ouvrage de philosophie ? La Métaphysique d’Aristote ? La phénoménologie de l’esprit de Hegel ? La critique de la raison pure d’Emmanuel Kant ? Ou bien, un grand traité scientifique ? La Relativité d’Einstein, peut-être ?
– Ben, euh…, non. C’était un roman.
– Ah, un Dostoïevski ? Un Tolstoï ? Un Victor Hugo ? L’intégrale de La recherche du temps perdu de Marcel Proust ?
– Non, non, c’était, euh… Fleur de lys et gardénia, un roman romantique, euh… très parfumé.

Des voix s’élèvent du pavillon où l’on danse en l’honneur de Mathilda, cinquante ans, un demi-siècle de vie, cela se fête : – Luc ! Jean ! Venez danser.

Une longue chenille humaine s’avance, lentement, pas à la vitesse de la lumière, ni du son, mais sur le tempo des paroles de la chanson, qui la propulse gaiement hors des salons de la demeure de Mathilda.

Pose les deux pieds en canard
C'est la chenille qui se prépare


– On arrive, on arrive !

C’est Jean qui a répondu, avec un grand rire. Luc poursuit néanmoins le récit des aventures de l’extra introduit un jour sans invitation chez Bertrand Verseau.

– L’E.T. a été surpris aussi devant la tasse de café de Bertrand. Il a demandé si ce breuvage tout noir était destiné au corps ou à l’âme des hommes, avec une difficulté à prononcer le mot « âme », ce qui témoigne d’une incompréhension sur la réalité qu’il peut désigner.

En voitur' les voyageurs
La chenill' part toujours à l'heure



Vous le voyez bien, ils ne savent rien, les extra. Ils ont beaucoup à découvrir. Oui, il faut les distraire aussi. Qu’attendons-nous pour construire des E.T.land ? Quoi, c’est vrai ! Il faut des G.O. pour les E .T.
Il faudra absolument leur apprendre à jouer au foot, et on transformera le Mondial en Universal, ça sera le pied. Il faut bien les civiliser, ces extra !
– Et s’ils n’ont pas de pieds ?
– On leur apprendra à jouer au rugby, ou au basket. Oui, il faut créer des Tour-operateurs spécialisés. Prévoir un itinéraire adapté. Leur montrer le métro, les fabriques de coca et de jeans tout usés, déchirés et troués ; les conduire chez Mac-Do, aux Folies bergères, au Moulin Rouge, ou au Crazy Horse ; leur organiser une visite du parc Schtroumpf, les éblouir à Las Vegas avec la réplique de Venise ou de la tour Eiffel. Sûr qu’ils ne connaissent rien de tout cela. Et il y a bien d’autres merveilles à leur montrer, pas vrai ?


Accroch' tes mains à ma taille
Pour pas que la chenill' déraille


– Quand même, je me demande comment ils nous trouvent, nous les humains ? Moi, je me dis parfois : « Toi, le terrien, eh bien t’es pas grand-chose, et même t’es rien. »


Hé ! vous deux les pip'lett's
Lâchez-nous les baskets


Oui, je me demande comment ils nous voient.

Regarde l'éléphant bleu
Qui dans' sur l'arc-en-ciel


Se sont-ils dits, quand ils nous ont découverts : ils sont extra, ces terrestres ? Ou nous ont-ils trouvés aliénés, les Alien ? Comment nous ont-ils jugés ? Ah, je me le demande.

– Trop terre à terre ! Ou trop retarde-à-terre ?


Voilà le chef de gare
Qui nous fait sign' pour le départ.


Trop ronds. Trop carrés ! Trop elliptiques ?
Trop mal vivants. Trop bonus malus ! Trop malotrus ?
– …
– Trop sexy. Trop hâbleurs ! Trop astigmates ?
– …
– Trognons !
– …
– Trop drilles. Trop hirsutes ! Trop bipèdes ?

Accroch' tes mains à ma taille
Pour pas que la chenill' déraille


– Trop abracadabrantesques. Trop amoureux ! Trop mangeurs de choucroute ?
– …
– Pas assez malins. Pas drôles ! Paranos ?
– …
– Euh ! Pas terribles. Pas cool ! Parisiens ?

Accroch' tes mains à ma taille
Pour pas que la chenill' déraille


– Mais non ! Bien pire ! Je crois qu'ils nous ont trouvés… c’est sidérant, c’est consternant, mais ils nous ont trouvés... atterrants.


Jean Véga et Luc Omicron se lèvent enfin. Luc accroche ses mains à la taille de Mathilda, Jean à la taille de Luc, pour pas que la chenille déraille. Bientôt, c’est une certitude indubitable et conforme au destin de l’humanité, tous ensemble ils la danseront, tous les terriens présents dans ce jardin, cinquante ans ça se fête, la danse des canards.

Louis

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Re: Extra

Message  pandaworks le Lun 28 Juin 2010 - 5:29

Je me suis régalé, vraiment ! Une petite nouvelle qui aurait sa place sans rougir dans une anthologie d'anticipation.

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Re: Extra

Message  socque le Lun 28 Juin 2010 - 8:00

Un ton décalé que j'ai trouvé plaisant au début, mais mon allergie aux jeux de mots a vite pris le dessus... C'est bien foutu, cela dit, et je pense que, comme sketch, le texte pourrait être sympa (en le resserrant, éventuellement), mais c'est pas pour moi.

J'ai regretté notamment qu'il n'y ait pas une histoire de racontée ; pour moi, le texte aligne les bons mots en situation, mais il n'y a pas de direction : exposition, développement, chute. Je trouve cela dommage.

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Re: Extra

Message  socque le Lun 28 Juin 2010 - 8:01

Sinon, je ne l'ai pas dit, mais je suis soufflée de la manière dont vous vous renouvelez à chaque fois !

socque

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Re: Extra

Message  Arielle le Lun 28 Juin 2010 - 11:05

Délectable et sans prise de tête, j'avais le sourire aux lèvres tout au long de ma lecture. J'attendais cependant une fin un peu plus sidérante ...
On devient exigeant avec les bons auteurs !

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Re: Extra

Message  Ba le Lun 28 Juin 2010 - 16:54

Si près du quotidien, trop sans doute, sinon extra...

Ba

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Re: Extra

Message  Easter(Island) le Jeu 1 Juil 2010 - 9:20

Un texte qui m'a rappelé la fameuse Soupe aux choux de Fallet... Très plaisant, distrayant (commentaire très certainement réducteur là où la plume de Louis est concernée) et parfaitement écrit. Dommage pour les jeux de mots qui finissent par devenir systématiques et impriment parfois une lourdeur au déroulement du texte.

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Re: Extra

Message  silene82 le Jeu 1 Juil 2010 - 11:42

Trop ou trop peu. Je rejoins un avis consensuel, tel quel, ça se lit très gentiment, je n'ai pas dit que c'était époustouflant, ni par la nouveauté du thème, ni par son traitement. Venant de n'importe qui, c'est non seulement plaisant, mais bien torché.
Sauf que c'est Louis. Et que compte tenu d'une part non seulement des analyses d'une pertinence de laser, où on reste racrapoté en maudissant son indigence intellectuelle, tellement ce qui est apporté est riche, tant dans les mises en perspective que dans les intentions profondes du texte, et des textes postés d'autre part, ça semble un peu court.
Après la cavalcade échevelée de Carriole, les vitraux chatoyants d'Enfances, et les autres, on devient exigeant ; sans doute est-ce pure gourmandise. Mais il me semble qu'il y avait un chouia plus à dire sur la métaphysique que les ET peuvent prêter aux terriens.


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Re: Extra

Message  bertrand-môgendre le Ven 2 Juil 2010 - 7:31

Que de questions posées ! Mais qui donc va y répondre si le lecteur est un adepte de la danse des canards ?
Un bon rythme dans le texte.

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Re: Extra

Message  CROISIC le Ven 2 Juil 2010 - 15:07

Pas cessé (comme Easter) de penser à René Fallet... le sourire ne m'a pas quitté. J'ai aimé.

CROISIC

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