Métro
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J’ai du mal à croire que je suis le seul. Combien, mais vraiment combien de gens passent tous les jours dans le tunnel de correspondance de Montparnasse ? Et même, pour restreindre, combien empruntent chaque jour ouvrable entre 8 heures 20 et 8 heures 30, pour aller travailler, le tapis roulant permettant de rejoindre la ligne 13 ? Une bonne partie de ceux-là, j’en conviens, reprennent sans doute le même tapis dans l’autre sens, comme moi, entre 17 heures 10 et 17 heures 20. Mais quand même !
Comment chercher ça sur Internet ? J’ai bien tapé « univers parallèle métro gare montparnasse » dans Google… Wikipédia me donne l’histoire de la gare Montparnasse, j’ai une critique sur Je vous entends penser, au petit Montparnasse, parce que l’artiste a le don de créer un monde parallèle, je tombe aussi sur un blog où la dernière entrée date du 19 juillet 2009, etc. Je me vois mal aller raconter mon histoire sur un forum, sauf s’il en existait un intitulé Banlieusard petite couronne dans un autre univers. Je ne pense pas, mais je devrais peut-être vérifier, qui sait ?
Le premier jour, j’avais un entretien d’embauche prévu en début de journée. Métro Duroc. Ce n’est qu’une station après la correspondance de Montparnasse-Bienvenüe, mais en fait j’ai toujours aimé ce tunnel sonore à la haute voûte, l’éclairage zombifiant, la file de voyageurs, l’air hagard, qui vous croisent sur l’autre tunnel, aussi lointains – oui, déjà – que des extraterrestres du Cygne… Je savais que ces quelques minutes de marche souterraine me détendraient.
C’est en sortant que j’ai eu un sentiment bizarre. L’air avait une espèce de légèreté indéfinissable ; pourtant il ne faisait pas meilleur, on avait toujours cette espèce de crachouillis déplaisant qui tombe parfois en automne, qui, contrairement à celui de Bretagne, ne donne pas une impression de brumisation bienfaisante mais de vaporisation d’huile de vidange. Mon costume serait toujours bon pour le pressing dès ce soir… mais à présent je m’en moquais, je me sentais soudain de bonne humeur, confiant et non anxieux devant ce premier entretien après huit mois de chômage !
Les gens dans la rue, dans la ville, souriaient. Tous. Voilà ce qui n’allait pas… je m’en suis rendu compte en prenant un café au comptoir.
Tout s’est enchaîné très vite ensuite, l’entretien s’est bien passé et, pour la première fois dans mon expérience professionnelle, on m’a collé immédiatement au boulot avec paye rétroactive depuis le début du mois. Ce n’était pas rien, un 18 septembre…
Je suis rentré euphorique, évidemment, décidé à acheter un petit bouquet de fleurs ; dès la sortie à ma station, j’ai senti que les choses avaient changé. Un rapide coup d’œil m’a renseigné : chacun avait retrouvé son visage fermé, morose, son masque de citadin.
D’un coup, je n’ai plus eu envie de fleurs. J’ai pris le pain, comme d’habitude, ai subi la grogne habituelle de la boulagère à qui je ne donnais pas l’appoint, suis rentré chez moi pour une nouvelle soirée morne avec ma femme. (Oui, morne, malgré la grande nouvelle.)
J’ai observé le même phénomène le jour suivant, et ai décidé qu’il n’y avait pas de raison qu’existât un micro-climat émotionnel d’exception dans le quartier Duroc. Par acquit de conscience, j’y suis allé un week-end et ai constaté que le patron du petit café si sympathique ne l’était plus.
Cela devait se passer dans le métro. J’ai décidé de me concentrer sur les visages autour de moi – souriants, grognons – pour repérer l’instant du glissement ; assez rapidement, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il se produisait sur le tapis roulant à Montparnase-Bienvenüe. Un autre week-end, j’ai emprunté la voie « piétonne » du tunnel. Les gens ont continué à faire la gueule. Je suis revenu en arrière, ai pris le tapis roulant… rien à l’arrivée !
Là, j’ai eu vraiment peur, et puis j’ai pensé à l’heure. On était 14 heures 43 un samedi. J’essaierais le lendemain dimanche dans le bon créneau.
Après une très mauvaise nuit, j’ai retenté l’expérience ; hors tapis roulant, rien ; retour à pied, tapis roulant… comme mon cœur battait !
Cette fois, je l’ai senti, aux deux tiers environ du trajet, alors que je luttais contre la panique : un infime choc, comme quand, au seuil du sommeil, on « rate une marche » – en très atténué. On pouvait facilement l’attribuer à une irrégularité dans l’allure de la machinerie sous ses pieds. Et, bien sûr (coup d’œil rapide)… oui, les gens souriaient, avaient l’air cool. Bingo.
J’ai passé la journée à me promener dans un Paris tranquille, aimable. Une douceur brillait aux cheveux des femmes, même les pigeons paraissaient heureux. L’heure venue, je suis retourné à partir de Duroc dans ma petite niche morose. Ma chère et tendre m’a fait une scène : où étais-je passé tout ce temps, sans la prévenir ?
Comme s’il existait des lignes téléphoniques trans-mondes.
J’ai ainsi entrepris de passer ma vie entre foyer inhospitalier et havre laborieux. Outre l’ambiance, le boulot était intéressant ! Je prenais garde toutefois de toujours rentrer dans la bonne tranche horaire, pour retrouver ma mégère… oui, car, si je ratais ma transition un soir, où irais-je ? N’occuperais-je pas indûment la place de mon double qui devait…
Ah. Mon double. Ma rumination s’est arrêtée net, a patiné un moment, puis est repartie dans une autre direction.
Lors de mes excursions dominicales, je n’avais jamais remarqué d’autre différence que l’humeur des passants ; les garçons de café, caissières de Pomme de pain, etc., étaient toujours les mêmes, aux mêmes endroits homologues des univers, qu’ils rechignassent ostensiblement à me rendre la monnaie ou au contraire me chauffassent le cœur, comme dans Brassens, d’un sourire. Il paraissait logique de penser que mon double évoluait lui aussi là-bas, heureux, détendu, sans ma lassitude chronique. Où bossait-il, le bougre, puisque apparemment j’avais pris sa place à l’entretien d’embauche prévu pour lui ?
… Et si la faille était symétrique ? Si ce pauvre garçon avait trébuché le même jour que moi entre les mondes et que nous nous étions présentés chacun au rendez-vous de l’autre ? Avions-nous échangé nos places ?
J’ai pris une journée de congé (en priant le ciel pour qu’il n’en fasse pas autant de son côté) et suis allé le guetter dans mon univers. Il m’a suffi d’attendre au bout du tapis roulant, à 8 heures 26 j’ai vu de loin approcher un brun, taille moyenne, l’air un peu dépassé et le nez légèrement tordu. Il m’a, bien sûr, reconnu tout de suite.
Nous nous sommes dévisagés quelques secondes, admiratifs, je crois, devant l’étonnement perpétuel que sait réserver le monde. Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute ta philosophie ! Je suis sûr que nous avons pensé les mêmes mots en même temps.
Nos costumes étaient identiques dans les derniers détails.
« J’ai pris une journée de congé », m’a-t-il annoncé tout de go.
Incroyable !
« Mais pourquoi veux-tu la passer de ce côté ? me suis-je étonné.
— Je compte écrire un bouquin.
— Sur l’existence de mondes parallèles ? »
Cette idée me mettait mal à l’aise ; j’avais la crainte superstitieuse qu’en révélant le phénomène, on l’effarouchât comme une biche aux abois et le fît disparaître. Après tout, il ne pouvait résulter que d’un déséquilibre, une menue déchirure dans la trame des choses… malgré mon matérialisme forcené, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer des forces supérieures prêtes à rectifier toute anomalie de ce genre. Et je ne savais pas si je pourrais désormais me passer de mon refuge quotidien à la mauvaise humeur universelle.
« Allons prendre un pot de ton côté », j’ai décidé.
J’ai entraîné mon alter ego sur le tapis roulant, je ne voulais pas voir se refermer le créneau temporel de translation dimensionnelle. Merde alors, voilà que je me mettais à employer dans ma tête des formules à la Star Trek, moi qui avais toujours vu la science-fiction comme une évasion puérile !
« Hé, j’avais des repérages à faire aujourd’hui par chez toi ! a protesté l’autre. Ils sont chiens pour les jours de congé dans cette boîte, tu le savais, ça ?
— Il faut quand même qu’on discute, non ? Je préfère un cadre sympa, pas toi ? »
Nous sommes allés dans ce petit café où j’avais compris pour la première fois ce qu’il se passait, et qui était devenu « mon coin ». Je l’entourais d’une affection superstitieuse. Le patron nous a accordé à chacun le même sourire, à peine vacillant, avant de décider que nous devions être jumeaux ou comédiens grimés. J’ai constaté que Grégoire-2 prenait un croissant avec son grand crème, tandis que je préférais une tartine beurrée. Cette divergence était-elle apparue à la suite de notre violation des lois naturelles, ou avait-elle toujours été là ?
J’ai commencé bille en tête, tellement l’idée me paraissait aberrante :
« Tu ne penses quand même pas que les gens vont se passionner pour un monde aussi glauque que le mien ? ai-je demandé. Tout le monde est cool, ici, pourquoi ils chercheraient à se plomber le moral ?
— Pour avoir le frisson du danger sans rien risquer, a répondu mon double. Mais je ne compte pas parler d’univers parallèles, ça gonflerait tout le monde. Simplement, je vais situer un roman de mœurs quelconque au milieu de cette morosité générale qu’on a chez toi. Dépaysement garanti ! Même vos rayons de soleil sont bizarres, comme salis, j’ai toujours l’impression qu’ils traversent des kilomètres d’eaux d’égouts avant d’éclairer le sol. Les critiques se mettront à genoux devant mon imagination subtile et puissante à la fois ! »
Je croyais étouffer de rage. Ce pignouf-là voulait exploiter notre malheur général pour donner à ses compatriotes déjà si heureux la joie supplémentaire du Suave mari magno ! Ah, ils seraient bien, tous, à savourer leur air si léger en pensant à d’hypothétiques pâles mornes créatures si semblables à eux et si douées pour forger leur propre sort sordide…
« Oui, enfin, un bouquin ça s’écrit pas comme ça, j’ai grommelé. Tant mieux si tu peux faire ton beurre de ta visite chez nous… Mais dis donc ! »
Une idée m’était venue.
« Dis donc, j’ai continué, qu’est-ce que tu dirais de t’immerger plus complètement dans mon monde ? Si on s’entend, on peut complètement échanger nos places pendant un temps donné ! Côté documentaire, tu peux pas rêver mieux, avoue. »
Je me voyais déjà dans les bras de mon épouse – la sienne – enfin gracieuse, amoureuse comme au premier jour… Mais le gars m’a descendu en flammes :
« Hé, je ne vais pas te laisser vivre chez moi ! a-t-il protesté avec une conviction certaine. J’aime ma femme, figure-toi… »
Moi aussi, mais comme chez lui, pas toujours grognon et percluse de règles douloureuses. Enfin, normal, à sa place j’aurais eu la même réaction. J’ai soupiré intérieurement et ai écouté la suite :
« En fait, moi aussi je voulais te contacter, qu’il a dit. Le sujet du bouquin prend corps en moi, je sens que ça se dessine, les repérages sont bien utiles, mais je sens que pour le temps de l’écriture j’aurai besoin d’être immergé dans mon univers familier pour faire le plongeon, en fiction, dans le tien. »
Je devais le regarder comme un veau contemple une équation différentielle, parce qu’il a aussitôt entrepris de préciser.
« Oui, je compte écrire le soir et les week-ends, et il me faudra toute ma force pour supporter de m’imaginer dans ton monde ! Après ces quelques semaines, je me sens déjà usé par ces journées passées au milieu de gens si agressifs, je n’aurai jamais l’énergie de les voir en plus envahir mon domicile… »
Oh, la chochotte, putain ! Et moi, alors, comment je faisais depuis tout ce temps ? Je voyais bien où il voulait en venir, l’enflure. Je n’allais pas me laisser faire !
« Tu ne comptes quand même pas me faire passer tout mon temps dans cet enfer grisailleux pour épargner ta jolie âme d’artiste ! j’ai éclaté. Tu écris ton chef-d’œuvre, tu décroches la gloire et la richesse – enfin, c’est ce que tu crois –, et moi qu’est-ce que j’ai dans tes plans ?
— Inutile de t’énerver, voyons. Ce ne serait que pour un temps… Moins d’un an.
— Ben tiens, une paille ! Explique-moi un peu ce que j’y gagne ?
— Je peux t’intéresser à mes droits d’auteurs… en liquide, bien sûr. Cinq pour cent, ça t’irait ?
— Sept, j’ai répondu spontanément. Et je veux aussi un à-valoir, parce que ton bouquin, j’y croirai quand je le verrai dans toutes les bonnes librairies, pas avant !
— Je suis tranquille là-dessus. Topons là ! »
Tu parles, qu’il était tranquille. Toute sa vie, ce type s’était senti en sécurité, benaise comme on dit. Je le connaissais depuis une demi-heure et j’avais déjà envie de le tuer.
On s’est donc entendus sur un à-valoir de sept mille euros, que j’ai récupérés en liquide et dont j’ai fait bon usage en nous payant les premières vraies vacances sympas depuis bien des années. J’ai enfin revu ma femme un tant soit peu détendue, nous avons retrouvé le chemin du lit et de son ciel. En échange, je devais pendant dix mois aller au boulot de mon côté du mur, l’autre gland était certain d’avoir terminé son premier jet d’ici là ; je me sentais comme un Est-Allemand de la grande époque…
Je me suis refusé, tout ce temps, à la moindre incursion dans l’univers béni de la bonne humeur, je pensais que m’y accorder des escapades le dimanche rendrait encore plus douloureux le retour, dès le lendemain, à mon bagne.
Mon chef de service était bien le même, sauf que, de brave type disposé à vous laisser prendre des initiatives, il s’était mué en une espèce de control freak qui vous soufflait constamment dans le cou. Je me demandais sérieusement quelle malédiction frappait mon univers pour que, toutes choses égales par ailleurs, chacun fût aussi odieux ! Et moi, alors, où je me situais là-dedans ? Étais-je vraiment si différent des êtres mesquins et méchants qui m’entouraient ? Peut-être participais-je à cette espèce de complot inconscient destiné à changer notre vie à tous en enfer...
Voici le moment de la chute si prévisible. Au jour prévu, attendu, marqué au rouge dans mon agenda (si j’avais pu, je l’aurais gravé au burin), j’ai évidemment constaté que le tunnel de la correspondance à Montparnasse-Bienvenüe était en travaux. On devait emprunter la voie piétonne. De l’autre côté, rien n’avait changé.
Une semaine plus tard, la maintenance avait fini. J’ai pris le tapis roulant, mais je savais déjà. La faille était réparée… La RATP avait fait son boulot.
Et voilà, ça fait des mois maintenant. Grégoire-2 est-il devenu un auteur adulé ? A-t-il trouvé d’autres sources d’inspiration ? J’ai bien l’intention de l’apprendre un jour, et de réclamer mon dû à cet enfoiré. Comment ? Eh bien, le métro de Paris comporte 300 stations et 62 correspondances, des kilomètres de couloirs à parcourir ; et peut-être le Tram offre-t-il des issues lui aussi. J’ai établi un plan d’exploration systématique à effectuer les dimanches, en variant les horaires et les côtés de marche, droite, gauche ou milieu. Un sacré boulot ! De quoi m’occuper toute la vie.
L’important, pour mieux supporter le quotidien, c’est de se trouver un passe-temps sympa.
Comment chercher ça sur Internet ? J’ai bien tapé « univers parallèle métro gare montparnasse » dans Google… Wikipédia me donne l’histoire de la gare Montparnasse, j’ai une critique sur Je vous entends penser, au petit Montparnasse, parce que l’artiste a le don de créer un monde parallèle, je tombe aussi sur un blog où la dernière entrée date du 19 juillet 2009, etc. Je me vois mal aller raconter mon histoire sur un forum, sauf s’il en existait un intitulé Banlieusard petite couronne dans un autre univers. Je ne pense pas, mais je devrais peut-être vérifier, qui sait ?
Le premier jour, j’avais un entretien d’embauche prévu en début de journée. Métro Duroc. Ce n’est qu’une station après la correspondance de Montparnasse-Bienvenüe, mais en fait j’ai toujours aimé ce tunnel sonore à la haute voûte, l’éclairage zombifiant, la file de voyageurs, l’air hagard, qui vous croisent sur l’autre tunnel, aussi lointains – oui, déjà – que des extraterrestres du Cygne… Je savais que ces quelques minutes de marche souterraine me détendraient.
C’est en sortant que j’ai eu un sentiment bizarre. L’air avait une espèce de légèreté indéfinissable ; pourtant il ne faisait pas meilleur, on avait toujours cette espèce de crachouillis déplaisant qui tombe parfois en automne, qui, contrairement à celui de Bretagne, ne donne pas une impression de brumisation bienfaisante mais de vaporisation d’huile de vidange. Mon costume serait toujours bon pour le pressing dès ce soir… mais à présent je m’en moquais, je me sentais soudain de bonne humeur, confiant et non anxieux devant ce premier entretien après huit mois de chômage !
Les gens dans la rue, dans la ville, souriaient. Tous. Voilà ce qui n’allait pas… je m’en suis rendu compte en prenant un café au comptoir.
Tout s’est enchaîné très vite ensuite, l’entretien s’est bien passé et, pour la première fois dans mon expérience professionnelle, on m’a collé immédiatement au boulot avec paye rétroactive depuis le début du mois. Ce n’était pas rien, un 18 septembre…
Je suis rentré euphorique, évidemment, décidé à acheter un petit bouquet de fleurs ; dès la sortie à ma station, j’ai senti que les choses avaient changé. Un rapide coup d’œil m’a renseigné : chacun avait retrouvé son visage fermé, morose, son masque de citadin.
D’un coup, je n’ai plus eu envie de fleurs. J’ai pris le pain, comme d’habitude, ai subi la grogne habituelle de la boulagère à qui je ne donnais pas l’appoint, suis rentré chez moi pour une nouvelle soirée morne avec ma femme. (Oui, morne, malgré la grande nouvelle.)
J’ai observé le même phénomène le jour suivant, et ai décidé qu’il n’y avait pas de raison qu’existât un micro-climat émotionnel d’exception dans le quartier Duroc. Par acquit de conscience, j’y suis allé un week-end et ai constaté que le patron du petit café si sympathique ne l’était plus.
Cela devait se passer dans le métro. J’ai décidé de me concentrer sur les visages autour de moi – souriants, grognons – pour repérer l’instant du glissement ; assez rapidement, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il se produisait sur le tapis roulant à Montparnase-Bienvenüe. Un autre week-end, j’ai emprunté la voie « piétonne » du tunnel. Les gens ont continué à faire la gueule. Je suis revenu en arrière, ai pris le tapis roulant… rien à l’arrivée !
Là, j’ai eu vraiment peur, et puis j’ai pensé à l’heure. On était 14 heures 43 un samedi. J’essaierais le lendemain dimanche dans le bon créneau.
Après une très mauvaise nuit, j’ai retenté l’expérience ; hors tapis roulant, rien ; retour à pied, tapis roulant… comme mon cœur battait !
Cette fois, je l’ai senti, aux deux tiers environ du trajet, alors que je luttais contre la panique : un infime choc, comme quand, au seuil du sommeil, on « rate une marche » – en très atténué. On pouvait facilement l’attribuer à une irrégularité dans l’allure de la machinerie sous ses pieds. Et, bien sûr (coup d’œil rapide)… oui, les gens souriaient, avaient l’air cool. Bingo.
J’ai passé la journée à me promener dans un Paris tranquille, aimable. Une douceur brillait aux cheveux des femmes, même les pigeons paraissaient heureux. L’heure venue, je suis retourné à partir de Duroc dans ma petite niche morose. Ma chère et tendre m’a fait une scène : où étais-je passé tout ce temps, sans la prévenir ?
Comme s’il existait des lignes téléphoniques trans-mondes.
J’ai ainsi entrepris de passer ma vie entre foyer inhospitalier et havre laborieux. Outre l’ambiance, le boulot était intéressant ! Je prenais garde toutefois de toujours rentrer dans la bonne tranche horaire, pour retrouver ma mégère… oui, car, si je ratais ma transition un soir, où irais-je ? N’occuperais-je pas indûment la place de mon double qui devait…
Ah. Mon double. Ma rumination s’est arrêtée net, a patiné un moment, puis est repartie dans une autre direction.
Lors de mes excursions dominicales, je n’avais jamais remarqué d’autre différence que l’humeur des passants ; les garçons de café, caissières de Pomme de pain, etc., étaient toujours les mêmes, aux mêmes endroits homologues des univers, qu’ils rechignassent ostensiblement à me rendre la monnaie ou au contraire me chauffassent le cœur, comme dans Brassens, d’un sourire. Il paraissait logique de penser que mon double évoluait lui aussi là-bas, heureux, détendu, sans ma lassitude chronique. Où bossait-il, le bougre, puisque apparemment j’avais pris sa place à l’entretien d’embauche prévu pour lui ?
… Et si la faille était symétrique ? Si ce pauvre garçon avait trébuché le même jour que moi entre les mondes et que nous nous étions présentés chacun au rendez-vous de l’autre ? Avions-nous échangé nos places ?
J’ai pris une journée de congé (en priant le ciel pour qu’il n’en fasse pas autant de son côté) et suis allé le guetter dans mon univers. Il m’a suffi d’attendre au bout du tapis roulant, à 8 heures 26 j’ai vu de loin approcher un brun, taille moyenne, l’air un peu dépassé et le nez légèrement tordu. Il m’a, bien sûr, reconnu tout de suite.
Nous nous sommes dévisagés quelques secondes, admiratifs, je crois, devant l’étonnement perpétuel que sait réserver le monde. Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute ta philosophie ! Je suis sûr que nous avons pensé les mêmes mots en même temps.
Nos costumes étaient identiques dans les derniers détails.
« J’ai pris une journée de congé », m’a-t-il annoncé tout de go.
Incroyable !
« Mais pourquoi veux-tu la passer de ce côté ? me suis-je étonné.
— Je compte écrire un bouquin.
— Sur l’existence de mondes parallèles ? »
Cette idée me mettait mal à l’aise ; j’avais la crainte superstitieuse qu’en révélant le phénomène, on l’effarouchât comme une biche aux abois et le fît disparaître. Après tout, il ne pouvait résulter que d’un déséquilibre, une menue déchirure dans la trame des choses… malgré mon matérialisme forcené, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer des forces supérieures prêtes à rectifier toute anomalie de ce genre. Et je ne savais pas si je pourrais désormais me passer de mon refuge quotidien à la mauvaise humeur universelle.
« Allons prendre un pot de ton côté », j’ai décidé.
J’ai entraîné mon alter ego sur le tapis roulant, je ne voulais pas voir se refermer le créneau temporel de translation dimensionnelle. Merde alors, voilà que je me mettais à employer dans ma tête des formules à la Star Trek, moi qui avais toujours vu la science-fiction comme une évasion puérile !
« Hé, j’avais des repérages à faire aujourd’hui par chez toi ! a protesté l’autre. Ils sont chiens pour les jours de congé dans cette boîte, tu le savais, ça ?
— Il faut quand même qu’on discute, non ? Je préfère un cadre sympa, pas toi ? »
Nous sommes allés dans ce petit café où j’avais compris pour la première fois ce qu’il se passait, et qui était devenu « mon coin ». Je l’entourais d’une affection superstitieuse. Le patron nous a accordé à chacun le même sourire, à peine vacillant, avant de décider que nous devions être jumeaux ou comédiens grimés. J’ai constaté que Grégoire-2 prenait un croissant avec son grand crème, tandis que je préférais une tartine beurrée. Cette divergence était-elle apparue à la suite de notre violation des lois naturelles, ou avait-elle toujours été là ?
J’ai commencé bille en tête, tellement l’idée me paraissait aberrante :
« Tu ne penses quand même pas que les gens vont se passionner pour un monde aussi glauque que le mien ? ai-je demandé. Tout le monde est cool, ici, pourquoi ils chercheraient à se plomber le moral ?
— Pour avoir le frisson du danger sans rien risquer, a répondu mon double. Mais je ne compte pas parler d’univers parallèles, ça gonflerait tout le monde. Simplement, je vais situer un roman de mœurs quelconque au milieu de cette morosité générale qu’on a chez toi. Dépaysement garanti ! Même vos rayons de soleil sont bizarres, comme salis, j’ai toujours l’impression qu’ils traversent des kilomètres d’eaux d’égouts avant d’éclairer le sol. Les critiques se mettront à genoux devant mon imagination subtile et puissante à la fois ! »
Je croyais étouffer de rage. Ce pignouf-là voulait exploiter notre malheur général pour donner à ses compatriotes déjà si heureux la joie supplémentaire du Suave mari magno ! Ah, ils seraient bien, tous, à savourer leur air si léger en pensant à d’hypothétiques pâles mornes créatures si semblables à eux et si douées pour forger leur propre sort sordide…
« Oui, enfin, un bouquin ça s’écrit pas comme ça, j’ai grommelé. Tant mieux si tu peux faire ton beurre de ta visite chez nous… Mais dis donc ! »
Une idée m’était venue.
« Dis donc, j’ai continué, qu’est-ce que tu dirais de t’immerger plus complètement dans mon monde ? Si on s’entend, on peut complètement échanger nos places pendant un temps donné ! Côté documentaire, tu peux pas rêver mieux, avoue. »
Je me voyais déjà dans les bras de mon épouse – la sienne – enfin gracieuse, amoureuse comme au premier jour… Mais le gars m’a descendu en flammes :
« Hé, je ne vais pas te laisser vivre chez moi ! a-t-il protesté avec une conviction certaine. J’aime ma femme, figure-toi… »
Moi aussi, mais comme chez lui, pas toujours grognon et percluse de règles douloureuses. Enfin, normal, à sa place j’aurais eu la même réaction. J’ai soupiré intérieurement et ai écouté la suite :
« En fait, moi aussi je voulais te contacter, qu’il a dit. Le sujet du bouquin prend corps en moi, je sens que ça se dessine, les repérages sont bien utiles, mais je sens que pour le temps de l’écriture j’aurai besoin d’être immergé dans mon univers familier pour faire le plongeon, en fiction, dans le tien. »
Je devais le regarder comme un veau contemple une équation différentielle, parce qu’il a aussitôt entrepris de préciser.
« Oui, je compte écrire le soir et les week-ends, et il me faudra toute ma force pour supporter de m’imaginer dans ton monde ! Après ces quelques semaines, je me sens déjà usé par ces journées passées au milieu de gens si agressifs, je n’aurai jamais l’énergie de les voir en plus envahir mon domicile… »
Oh, la chochotte, putain ! Et moi, alors, comment je faisais depuis tout ce temps ? Je voyais bien où il voulait en venir, l’enflure. Je n’allais pas me laisser faire !
« Tu ne comptes quand même pas me faire passer tout mon temps dans cet enfer grisailleux pour épargner ta jolie âme d’artiste ! j’ai éclaté. Tu écris ton chef-d’œuvre, tu décroches la gloire et la richesse – enfin, c’est ce que tu crois –, et moi qu’est-ce que j’ai dans tes plans ?
— Inutile de t’énerver, voyons. Ce ne serait que pour un temps… Moins d’un an.
— Ben tiens, une paille ! Explique-moi un peu ce que j’y gagne ?
— Je peux t’intéresser à mes droits d’auteurs… en liquide, bien sûr. Cinq pour cent, ça t’irait ?
— Sept, j’ai répondu spontanément. Et je veux aussi un à-valoir, parce que ton bouquin, j’y croirai quand je le verrai dans toutes les bonnes librairies, pas avant !
— Je suis tranquille là-dessus. Topons là ! »
Tu parles, qu’il était tranquille. Toute sa vie, ce type s’était senti en sécurité, benaise comme on dit. Je le connaissais depuis une demi-heure et j’avais déjà envie de le tuer.
On s’est donc entendus sur un à-valoir de sept mille euros, que j’ai récupérés en liquide et dont j’ai fait bon usage en nous payant les premières vraies vacances sympas depuis bien des années. J’ai enfin revu ma femme un tant soit peu détendue, nous avons retrouvé le chemin du lit et de son ciel. En échange, je devais pendant dix mois aller au boulot de mon côté du mur, l’autre gland était certain d’avoir terminé son premier jet d’ici là ; je me sentais comme un Est-Allemand de la grande époque…
Je me suis refusé, tout ce temps, à la moindre incursion dans l’univers béni de la bonne humeur, je pensais que m’y accorder des escapades le dimanche rendrait encore plus douloureux le retour, dès le lendemain, à mon bagne.
Mon chef de service était bien le même, sauf que, de brave type disposé à vous laisser prendre des initiatives, il s’était mué en une espèce de control freak qui vous soufflait constamment dans le cou. Je me demandais sérieusement quelle malédiction frappait mon univers pour que, toutes choses égales par ailleurs, chacun fût aussi odieux ! Et moi, alors, où je me situais là-dedans ? Étais-je vraiment si différent des êtres mesquins et méchants qui m’entouraient ? Peut-être participais-je à cette espèce de complot inconscient destiné à changer notre vie à tous en enfer...
Voici le moment de la chute si prévisible. Au jour prévu, attendu, marqué au rouge dans mon agenda (si j’avais pu, je l’aurais gravé au burin), j’ai évidemment constaté que le tunnel de la correspondance à Montparnasse-Bienvenüe était en travaux. On devait emprunter la voie piétonne. De l’autre côté, rien n’avait changé.
Une semaine plus tard, la maintenance avait fini. J’ai pris le tapis roulant, mais je savais déjà. La faille était réparée… La RATP avait fait son boulot.
Et voilà, ça fait des mois maintenant. Grégoire-2 est-il devenu un auteur adulé ? A-t-il trouvé d’autres sources d’inspiration ? J’ai bien l’intention de l’apprendre un jour, et de réclamer mon dû à cet enfoiré. Comment ? Eh bien, le métro de Paris comporte 300 stations et 62 correspondances, des kilomètres de couloirs à parcourir ; et peut-être le Tram offre-t-il des issues lui aussi. J’ai établi un plan d’exploration systématique à effectuer les dimanches, en variant les horaires et les côtés de marche, droite, gauche ou milieu. Un sacré boulot ! De quoi m’occuper toute la vie.
L’important, pour mieux supporter le quotidien, c’est de se trouver un passe-temps sympa.
jaon doe- Nombre de messages: 235
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Date d'inscription: 05/02/2010
Re: Métro
Carrément une pure bonne idée comme je les aime ! Bien torchée, servie par un style sympathique, oui, j'ai beaucoup aimé.
Je relève ces quelques phrases qui m'ont fait sourire :
"Je devais le regarder comme un veau contemple une équation différentielle, parce qu’il a aussitôt entrepris de préciser."
"Je me sentais comme un Est-Allemand de la grande époque."
Et la conclusion, à laquelle je ne m'attendais pas :
"L’important, pour mieux supporter le quotidien, c’est de se trouver un passe-temps sympa."
Je relève ces quelques phrases qui m'ont fait sourire :
"Je devais le regarder comme un veau contemple une équation différentielle, parce qu’il a aussitôt entrepris de préciser."
"Je me sentais comme un Est-Allemand de la grande époque."
Et la conclusion, à laquelle je ne m'attendais pas :
"L’important, pour mieux supporter le quotidien, c’est de se trouver un passe-temps sympa."
alex- Nombre de messages: 2564
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Re: Métro
J'ai adoré ce texte. Autant que j'ai détesté du temps où je l'utilisais ce trottoir roulant souterrain à Montparnasse en sortie de ligne 13. :-)))
Belle imagination et une écriture qui la sert bien. Excellente idée que celle de ces deux mondes parallèles de la bonne et mauvaise humeur , avec cette faille qui permet des échappées belles ou moches . On a envie d'imaginer une suite ce qui est la preuve que le texte accroche bien.
Belle imagination et une écriture qui la sert bien. Excellente idée que celle de ces deux mondes parallèles de la bonne et mauvaise humeur , avec cette faille qui permet des échappées belles ou moches . On a envie d'imaginer une suite ce qui est la preuve que le texte accroche bien.

Rebecca- Nombre de messages: 8051
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Date d'inscription: 30/08/2009
Re: Métro
Une super idée, la lecture est vraiment agréable, j'ai beaucoup aimé ce texte !
Et en effet une suite pourrait se faire désirer...
Je note ce passage, qui fait plaisir quand on vient de bretagne, ça change de l'éternel "il pleut tous les jours. " :
"crachouillis déplaisant qui tombe parfois en automne, qui, contrairement à celui de Bretagne, ne donne pas une impression de brumisation bienfaisante mais de vaporisation d’huile de vidange"
Et en effet une suite pourrait se faire désirer...
Je note ce passage, qui fait plaisir quand on vient de bretagne, ça change de l'éternel "il pleut tous les jours. " :
"crachouillis déplaisant qui tombe parfois en automne, qui, contrairement à celui de Bretagne, ne donne pas une impression de brumisation bienfaisante mais de vaporisation d’huile de vidange"
Silme- Nombre de messages: 3
Age: 16
Date d'inscription: 30/08/2010
Re: Métro
Comme Alice, le narrateur est passé de l’autre côté du miroir. De l’autre ôté, tout est gai et souriant, contrairement à ce monde-ci, morne et triste. C’est sur le tapis roulant d’un couloir de métro, véritable tapis magique, que se situe le passage d’un univers à l’autre. On y roule de l’enfer vers le paradis, on ne marche pas de l’un vers l’autre. C’est dans ce moment sans effort, quand précisément cesse la marche, que l’on se retrouve dans l’au-delà. Le paradis n’est pas à construire, pas à pas, mais il nous attend, là, de l’autre côté, il suffit de trouver, et on peut le découvrir par hasard, l’étroit et secret passage qui y conduit, et cela dans une simple faille du monde mécanique.
Enfer et paradis sont décrits comme deux univers symétriques, parallèles, ils sont très semblables. Quelle différence pourtant fait de l’un un monde heureux et de l’autre une réalité malheureuse ? Eh bien, le paradis au-delà du miroir est fait de gens de bonne humeur, gais, sympathiques, légers, sans gravité, sans anxiété, sans angoisses. Des humains confiants dans l’avenir, capables de jouir du présent, sereins. Quelle est la cause de cette bonne humeur généralisée ? D’où leur vient ce contentement permanent qui les caractérise ? Le monde est pourtant le même dans les deux univers : même environnement urbain, même foule dans le métro, même monde du travail, mêmes rapports sociaux et économiques : des patrons et des employés ; mêmes rapports conjugaux, même corps souffrant. L’humeur des humains serait donc indépendante des conditions de vie ! Le monde est le même, ce sont juste les rapports au monde qui changent. Dans le monde heureux au-delà, les hommes au moins sont-ils meilleurs, moralement meilleurs, de telle sorte qu’ils ont évité la barbarie ? Non, ils ne sont pas même meilleurs. Il y a bien le chef de service, qui est un « brave type », mais par ailleurs, les hommes, comme le montre le personnage, double du narrateur, restent ambitieux, égoïstes, bien peu généreux et altruistes ! Dans l’au-delà du miroir se trouvent donc des gens heureux, d’un bonheur indépendant des conditions économiques, sociales, morales, ou existentielles dans lesquelles ils vivent. Un bonheur ainsi conçu paraît bien naïf.
Bien sûr, ce texte n’exprime que le rêve d’un parisien qui en a assez de ne croiser que des visages renfrognés et bougons. Le monde parallèle n’est que le fantasme où se satisfont les désirs du narrateur. Mais ces rêves sont bien limités, ce qui limite aussi la portée du texte.
Remarques : l’usage du parfait du subjonctif dans le teste est parfaitement correct, mais pourquoi ne pas l’éviter quand il donne l’occasion de mots aussi laids : « rechignassent », « chauffassent » ?
D’autre part, pourquoi aussi ne pas éviter cette sorte de hiatus « et ai » qui revient à plusieurs reprises dans le texte ? Bien sûr, il ne s’agit pas ici de poésie, mais la lecture de ces « et ai » s’avère tout de même désagréable.
Quoi qu’il en soit, je vous lis toujours avec intérêt, socque.
Enfer et paradis sont décrits comme deux univers symétriques, parallèles, ils sont très semblables. Quelle différence pourtant fait de l’un un monde heureux et de l’autre une réalité malheureuse ? Eh bien, le paradis au-delà du miroir est fait de gens de bonne humeur, gais, sympathiques, légers, sans gravité, sans anxiété, sans angoisses. Des humains confiants dans l’avenir, capables de jouir du présent, sereins. Quelle est la cause de cette bonne humeur généralisée ? D’où leur vient ce contentement permanent qui les caractérise ? Le monde est pourtant le même dans les deux univers : même environnement urbain, même foule dans le métro, même monde du travail, mêmes rapports sociaux et économiques : des patrons et des employés ; mêmes rapports conjugaux, même corps souffrant. L’humeur des humains serait donc indépendante des conditions de vie ! Le monde est le même, ce sont juste les rapports au monde qui changent. Dans le monde heureux au-delà, les hommes au moins sont-ils meilleurs, moralement meilleurs, de telle sorte qu’ils ont évité la barbarie ? Non, ils ne sont pas même meilleurs. Il y a bien le chef de service, qui est un « brave type », mais par ailleurs, les hommes, comme le montre le personnage, double du narrateur, restent ambitieux, égoïstes, bien peu généreux et altruistes ! Dans l’au-delà du miroir se trouvent donc des gens heureux, d’un bonheur indépendant des conditions économiques, sociales, morales, ou existentielles dans lesquelles ils vivent. Un bonheur ainsi conçu paraît bien naïf.
Bien sûr, ce texte n’exprime que le rêve d’un parisien qui en a assez de ne croiser que des visages renfrognés et bougons. Le monde parallèle n’est que le fantasme où se satisfont les désirs du narrateur. Mais ces rêves sont bien limités, ce qui limite aussi la portée du texte.
Remarques : l’usage du parfait du subjonctif dans le teste est parfaitement correct, mais pourquoi ne pas l’éviter quand il donne l’occasion de mots aussi laids : « rechignassent », « chauffassent » ?
D’autre part, pourquoi aussi ne pas éviter cette sorte de hiatus « et ai » qui revient à plusieurs reprises dans le texte ? Bien sûr, il ne s’agit pas ici de poésie, mais la lecture de ces « et ai » s’avère tout de même désagréable.
Quoi qu’il en soit, je vous lis toujours avec intérêt, socque.
Louis- Nombre de messages: 329
Age: 56
Date d'inscription: 28/10/2009
je vais vous lire
Louis a écrit:Comme Alice, le narrateur est passé de l’autre côté du miroir. De l’autre ôté, tout est gai et souriant, contrairement à ce monde-ci, morne et triste. C’est sur le tapis roulant d’un couloir de métro, véritable tapis magique, que se situe le passage d’un univers à l’autre. On y roule de l’enfer vers le paradis, on ne marche pas de l’un vers l’autre. C’est dans ce moment sans effort, quand précisément cesse la marche, que l’on se retrouve dans l’au-delà. Le paradis n’est pas à construire, pas à pas, mais il nous attend, là, de l’autre côté, il suffit de trouver, et on peut le découvrir par hasard, l’étroit et secret passage qui y conduit, et cela dans une simple faille du monde mécanique.
Enfer et paradis sont décrits comme deux univers symétriques, parallèles, ils sont très semblables. Quelle différence pourtant fait de l’un un monde heureux et de l’autre une réalité malheureuse ? Eh bien, le paradis au-delà du miroir est fait de gens de bonne humeur, gais, sympathiques, légers, sans gravité, sans anxiété, sans angoisses. Des humains confiants dans l’avenir, capables de jouir du présent, sereins. Quelle est la cause de cette bonne humeur généralisée ? D’où leur vient ce contentement permanent qui les caractérise ? Le monde est pourtant le même dans les deux univers : même environnement urbain, même foule dans le métro, même monde du travail, mêmes rapports sociaux et économiques : des patrons et des employés ; mêmes rapports conjugaux, même corps souffrant. L’humeur des humains serait donc indépendante des conditions de vie ! Le monde est le même, ce sont juste les rapports au monde qui changent. Dans le monde heureux au-delà, les hommes au moins sont-ils meilleurs, moralement meilleurs, de telle sorte qu’ils ont évité la barbarie ? Non, ils ne sont pas même meilleurs. Il y a bien le chef de service, qui est un « brave type », mais par ailleurs, les hommes, comme le montre le personnage, double du narrateur, restent ambitieux, égoïstes, bien peu généreux et altruistes ! Dans l’au-delà du miroir se trouvent donc des gens heureux, d’un bonheur indépendant des conditions économiques, sociales, morales, ou existentielles dans lesquelles ils vivent. Un bonheur ainsi conçu paraît bien naïf.
Bien sûr, ce texte n’exprime que le rêve d’un parisien qui en a assez de ne croiser que des visages renfrognés et bougons. Le monde parallèle n’est que le fantasme où se satisfont les désirs du narrateur. Mais ces rêves sont bien limités, ce qui limite aussi la portée du texte.
Remarques : l’usage du parfait du subjonctif dans le teste est parfaitement correct, mais pourquoi ne pas l’éviter quand il donne l’occasion de mots aussi laids : « rechignassent », « chauffassent » ?
D’autre part, pourquoi aussi ne pas éviter cette sorte de hiatus « et ai » qui revient à plusieurs reprises dans le texte ? Bien sûr, il ne s’agit pas ici de poésie, mais la lecture de ces « et ai » s’avère tout de même désagréable.
Quoi qu’il en soit, je vous lis toujours avec intérêt, socque.
i like it!!!

akdonf- Nombre de messages: 87
Age: 55
Localisation: Mir bouteille.
Date d'inscription: 03/09/2010
Re: Métro
je n'ajouterai rien de constructif à tous ces commentaires, mais je ne peux m'empêcher de venir clamer mon adhésion à cette belle histoire de derrière le miroir... Paris en Août, où j'ai passé mes vacances de chômeuse de longue durée, m'a parfois un peu fait cet effet... et j'y ai pris ce trottoir roulant quelque fois...

lillith- Nombre de messages: 345
Age: 28
Localisation: Marseille/Saint Auban d'Oze/Belfast
Date d'inscription: 06/10/2009

Re: Métro
j'aime finalement beaucoup ton texte
que
l'avais lu trop rapidement la premiere fois.
il est léger et facile à lire, et l'humour est au rendez vous, avec l'absurde, je l'avais lu fatigué hier ç'est pour ça que
j"avais mal lu ton texte
je le trouve surprenant à 4h du matin, comme les imbéciles peuvent changer d'avis et surtout drole, je connais ce fameux troitoir, et cette putain de gare, mais ça ,remonte à la nuit des temps, maintenenant je ne peux plus voir paris, même ,en bouteille
merci a toi, j'ai hate de lire le prochain,
que
l'avais lu trop rapidement la premiere fois.
il est léger et facile à lire, et l'humour est au rendez vous, avec l'absurde, je l'avais lu fatigué hier ç'est pour ça que
j"avais mal lu ton texte
je le trouve surprenant à 4h du matin, comme les imbéciles peuvent changer d'avis et surtout drole, je connais ce fameux troitoir, et cette putain de gare, mais ça ,remonte à la nuit des temps, maintenenant je ne peux plus voir paris, même ,en bouteille
merci a toi, j'ai hate de lire le prochain,

akdonf- Nombre de messages: 87
Age: 55
Localisation: Mir bouteille.
Date d'inscription: 03/09/2010
Aspiré
Quelle nouvelle ! Je l'avais enjambée à la première visite, effrayé par sa longueur. Mais à force d'errer dans vos couloirs et d'y lire en diagonale, la faille du tapis Montparnasse-Bienvenüe m'a aspiré moi aussi. Votre histoire de dédoublement est fascinante. Vous m'avez emballé, je reviendrai vous lire.

Sansone- Nombre de messages: 14
Age: 47
Date d'inscription: 12/09/2010
Re: Métro
Il y une idée de départ (quai du départ) amusante.
C'est la première fois que je lis du Jaon Doe et c'est assez facile dois-je dire. Il y a cette accumulation de thèmes récurrents : le métro qui symbolise la grisaille de l'existence, le chômeur parisien, la bruine presque bretonne mais grasse, le femme acariâtre, le personnage conscient de sa propre médiocrité qui rêve de son double génial qui existe certainement de l'autre côté du miroir, le phantasme de l'écriture enfin, et surtout celui de l'à valoir, ici chiffré étrangement à 7000 euros.
Et puis ce monde délicieux qui s'évapore pour cause inouïe de travaux par la RATP.
Un catalogue complet de la frustration littéraire parfaitement et très humoristiquement mis en scène.
Bravo.
C'est la première fois que je lis du Jaon Doe et c'est assez facile dois-je dire. Il y a cette accumulation de thèmes récurrents : le métro qui symbolise la grisaille de l'existence, le chômeur parisien, la bruine presque bretonne mais grasse, le femme acariâtre, le personnage conscient de sa propre médiocrité qui rêve de son double génial qui existe certainement de l'autre côté du miroir, le phantasme de l'écriture enfin, et surtout celui de l'à valoir, ici chiffré étrangement à 7000 euros.
Et puis ce monde délicieux qui s'évapore pour cause inouïe de travaux par la RATP.
Un catalogue complet de la frustration littéraire parfaitement et très humoristiquement mis en scène.
Bravo.

Narbah- Nombre de messages: 792
Age: 61
Localisation: Castalie
Date d'inscription: 09/02/2010

Re: Métro
Bonne idée vraiment, avec beaucoup de justesse dans certains détails, dans cette atmosphère propre au métro, aux tapis roulants et aux gens qui se croisent sans jamais se décroiser. Cette mise en abîme offre un double regard digne d'intérêt dans la mesure où nous ne retrouvons un peu de chaque côté du miroir sans jamais s'y accomplir totalement et ce manque est bel et bien présent dans le texte (en tout cas, je le ressens de la sorte). Bravo aussi pour la fluidité de cette écriture.

Sahkti- Nombre de messages: 25652
Age: 38
Localisation: Suisse et Belgique
Date d'inscription: 12/12/2005
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