EXO de l'été : La clef

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EXO de l'été : La clef

Message  conselia le Sam 28 Aoû 2010 - 20:55

Le convoi s’étirait jusqu’au croisement de l’avenue Carnot et plusieurs de ceux qui l’avaient traîné jusqu’ici échappaient à son regard circulaire lorsqu’il entra dans le cimetière. Passe encore qu’il eût à assister à la messe interminable, à la succession de discours empesés sur les qualités subitement découvertes du défunt, au tintement ridicule des clochettes ponctuant les génuflexions morbides et à l’odeur entêtante de l’encens mollement rependue dans l’atmosphère irrespirable par des garçonnets en aube, mais ils auraient au moins dû avoir la décence de se tenir près de lui au moment de confier son père à la terre grasse et indifférente.

Fidèles amis pontifiant sur le devoir du fils, imprécateurs mondains rappelant en toutes circonstances la nécessité de faire du passé table rase au moment du trépas, prospecteurs placiers du bien séant funéraire, ils l’avaient abandonné à sa famille au bord de la tombe et s’étaient amassés au loin, derrière l’arbre le plus ventru. Belles âmes, mais petits coffres, en somme.

Le cercueil glissa le long des cordes tenues à bout de bras par quatre vilains costumes noirs élimés, au-dessus desquels flottaient des têtes funèbres. Une pelletée pour l’un, une fleur coupée pour l’autre, chacun y allait de sa modeste contribution à l’ensevelissement de cinquante années d’injustice empaquetées de soie dans une boîte en chêne. Parce qu’il avait fallu y mettre le prix encore ; pas de bassesses au moment de l’addition, non ! Pas de ça chez nous ! De la soie, du chêne massif, des poignées dorées et articulées, rien que du beau, du solide, du durable. La mère y avait veillé, assistée comme à l’accoutumée de la sœur, toujours à son affaire lorsqu’il était question de rappeler le fils indigne à ses obligations. Quand la dernière poignée de main appuyée eût accompagné le dernier propos lénifiant et qu’aucune silhouette ne se présenta plus devant lui et son clan, alignés comme des santons devant le caveau maintenant scellé, il leva les yeux au ciel, comme pour en vérifier la vacance, puis se résigna à suivre son troupeau.

Sur le chemin qui le conduisait vers la maison de son enfance où le repas serait servi, il tentait de discerner les jalons que sa mémoire avait placés ci et là, mais ne put retrouver la moindre trace du banc où il avait versé sa première larme de colère contenue, ni le poteau que son pied rageur avait déformé le soir de son départ. Rien de ce qui fut ne restait, et seule la maison à l’architecture sinistre et arrogante affirmait haut et fort qu’il était revenu là où tout en lui s’était éteint.

Le salon grouillait d’une foule gourmande, telle une forêt de bouches déformées par les gouges enfournées par paires, qu’il dut traverser à grand peine pour atteindre la cuisine où s’afféraient les extras. Un verre lui avait été tendu, qu’il découvrit plein d’un liquide dont la couleur Bordeaux ne laissait pas transparaître l’origine exacte. Assis en retrait, près de la porte du fond qui donnait sur le jardin, il observait le vin, soudainement fasciné par sa couleur sombre et veloutée. Il sentit son cœur battre plus vite et la nausée le gagner progressivement. Il posa le verre au pied de sa chaise et se leva d’un bond pour passer la porte et se ruer dans le jardin. Le brouhaha de la réception ne lui parvenait plus que par bribes, au gré du vent froid, et il se dirigea vers la resserre.

Adossé à la porte vermoulue, il faisait face à la grande bâtisse, dont chaque fenêtre faisait ressurgir un moment particulier de ses quinze premières années. La chambre, bien sûr, sa chambre, où il attendait en vain qu’on lui donnât lecture d’un conte avant que son sommeil ne se peuple immanquablement de monstres assoiffés de son sang. Celle des parents, plus à l’ouest, d’où provenaient quotidiennement cris et larmes, claquements de portes et jurons obscènes. Et puis cette pièce, là, au rez-de-chaussée, juste sous la chambre d’amis. D’amis, il n’en vit jamais émerger de cette chambre dont le lit n’était d’ailleurs jamais revêtu d’aucune parure. D’amis, il n’en eut pas et ses parents non plus. Qui aurait pu vouloir dormir ici de son plein gré, et qui l’aurait pu ? La maison bruissait sans cesse du tumulte de l’ivresse, de colère injuste, de plaintes et de pleurs.

La pièce est fermée, les volets clos, la clef retirée, cachée, perdue peut-être. La pièce est condamnée, comme lui. Les souvenirs évoqués par cette fenêtre close ne veulent pas venir, alors il passe en revue les autres, se remémore, ressasse, fait ressurgir le pire de cette vie là, qu’il a quitté depuis dix ans. Il n’a plus revu le père et a évité tant qu’il le pouvait les autres, mais n’a pu échapper à la mère, sans cesse quémandant, réclamant, exigeant parfois, obtenant enfin des parcelles de présence, des îlots de clémence, un pied carré de filiation.

Il sentit qu’il n’était pas seul en ce jardin et il lui fallut secouer la tête pour se rendre à nouveau capable de distinguer autre chose que les murs familiers. A ses pieds, le chat était venu s’assoir et le fixait en silence. Ses moustaches lui semblèrent démesurées, grotesques, et ses yeux verts brillaient d’un éclat mauvais. Dans ce regard il crut voir celui du père, le jour où il l’avait déclaré pusillanime, ce qui, du haut de ses douze ans, lui parut devoir signifier un mépris si profond qu’il s’interdit ensuite de vérifier dans quelque dictionnaire que ce soit la portée de l’insulte. Des années durant, il avait conféré à ce vocable les pires acceptions et ne se serait jamais aventuré à l’employer, fût-ce à l’intention de son pire ennemi.

Caressant d’une main distraite le félin maintenant blotti contre lui, il tentait de contenir le flot de ressentiment que déversait l’évocation de ses relations avec son père, mais n’y parvenait pas. Pas une larme. Pas même un serrement de la gorge à l’église ou au cimetière, pas une émotion qu’il eût trouvé de circonstance depuis sa mort. De tout cela comme du reste, le chat n’avait cure, et ronronnait de plus belle, à mesure que le geste mécanique s’accentuait sur son pelage roux. L’un comme l’autre lassés de cette étreinte vaine, ils se séparèrent brusquement, lui se redressant pour rejoindre la cuisine et le chat bondissant pour l’y devancer. Avisant une boîte de nourriture pour chat sur l’étagère du buffet, il se mit en quête d’un ouvre-boîte et fouilla nerveusement le meuble bas, en vain semblait-il, lorsqu’il sentit sous ses doigts un objet familier.

C’est au fond du tiroir de droite qu’il la trouva, sous le mode d’emploi jauni d’un appareil ménager depuis longtemps remplacé. La couleur bronze de la clef s’était ternie au fil des ans, mais le motif qui l’ornait la distinguait de toute autre et il sut quelle porte elle ouvrirait. Distrait de sa quête initiale, il y fut rappelé par les miaulements insistants du chat qui se frottait nerveusement contre sa jambe. Il posa la boîte de conserve qu’il ne prendrait pas le temps d’ouvrir, tout à l’excitation soudaine de sa découverte, et saisit un sac de croquettes sur l’étagère. Pour se donner courage, il reprit le verre qu’il avait laissé au pied de la chaise mais n’en but pas encore, incapable d’avaler sa propre salive, les tempes battantes et le souffle court. Il traversa à nouveau le salon sous les regards amusés ou méprisants des invités qui s’étonnaient de le voir déambuler ainsi, un verre dans une main et un sac de croquettes dans l’autre, suivi de près par le félin, visiblement agacé par le manège.

Devant la pièce aux volets clos, il coinça le sac sous son bras gauche et sortit la clef de sa poche. La porte ouverte libéra soudainement l’air vicié et il dut retenir sa respiration pour ne pas renoncer à entrer. Il n’avait pas actionné l’interrupteur et au fur et à mesure que ses yeux s’accoutumaient à l’obscurité, les meubles livraient leurs souvenirs. Le bureau, le fauteuil, la bibliothèque susurraient le mépris, marmonnaient les reproches, murmuraient l’injustice et la froide violence.

Il voulut porter ses mains à ses oreilles pour ne plus les entendre et le verre heurta violemment sa tempe avant qu’il ne le lâche. Le sac se répandit sur le sol et le chat se rua sur les croquettes que le vin répandu par le verre brisé teintait de sa couleur sombre, coulant en minces filets vers le tapis du bureau. Lorsque le liquide rougeâtre en eut atteint les franges d’un blanc jauni, sa couleur se répandit brusquement en étoiles dans la laine du tapis.

Le craquement des croquettes sous les dents du chat lui vrillait les tympans et ses yeux écarquillés restaient fixés sur la tache qui se propageait maintenant en un rond presque parfait. C’est alors qu’il les sentit monter, de son buste à sa gorge et jusqu’à ses yeux, en vagues lentes et irrépressibles, secouant sa tête de convulsions grotesques, inondant son visage et embuant sa vue. Des larmes pleuvaient de tout son corps, comme libérées d’une digue brisée par une lame de fond, salées à sa bouche et sucrées en dedans.

C’est ainsi qu’il l’avait trouvé voilà quelques jours, reclus dans ce bureau témoin de tant d’humiliations enfantines, baignant dans son sang sur le tapis élimé à côté de son chat indifférent au drame, le museau dans la gamelle. Saoul come à l’accoutumée, le père avait heurté le coin du bureau en tombant et s’était fracassé la tempe, se vidant de son sang sur le tapis dans le silence d’une maison vide depuis le tumultueux divorce. Le tyran avait fini seul, le bourreau avait souffert une agonie infâme, le rideau était enfin tiré sur le drame familial et plus rien ne serait dit qui pût apaiser la souffrance, réparer les torts, expliquer seulement.

Au milieu du torrent que rien ne semblait devoir tarir, sa bouche s’entrouvrit et ses lèvres tremblèrent convulsivement, formant à grand peine le mot banni depuis si longtemps : Papa.


Spoiler:
Contraintes : écrire un texte de 10.000 signes, comprenant un mot que j’aime bien mais dont j’ignore le sens exact (pusillanime), expliquant pourquoi la compassion reste, pour le personnage principal, indissolublement associée à la couleur Bordeaux et au bruit des croquettes qui craquent sous la dent du chat.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  socque le Sam 28 Aoû 2010 - 23:13

Un texte bien foutu, je trouve ; je me suis bien représenté la scène ! Du bon boulot, pour moi. Une objection toutefois : n'est-ce pas curieux, puisque le fils était fâché à mort avec le père, qu'il ne voyait guère plus que sa mère et que le père vivait seul, que ce soit lui, le fiston, qui ait découvert le corps ?

Mes remarques :
« l’odeur entêtante de l’encens mollement rependue dans l’atmosphère irrespirable » : répandue ?
« Quand la dernière poignée de main appuyée eut (et non « eût » qui est la forme du subjonctif imparfait) accompagné le dernier propos lénifiant »
« ne put retrouver la moindre trace du banc où il avait versé sa première larme de colère contenue, ni du poteau que son pied rageur avait déformé »
« qu’il dut traverser à grand-peine (trait d’union) pour atteindre la cuisine où s’affairaient les extras »
« le pire de cette vie-(trait d’union), qu’il a quittée (la vie) depuis dix ans »
« le chat était venu s’asseoir »
« formant à grand-peine (trait d’union) le mot banni »

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Texte corrigé des variations saisonnières

Message  conselia le Dim 29 Aoû 2010 - 12:34

La Clef

Le convoi s’étirait jusqu’au croisement de l’avenue Carnot et plusieurs de ceux qui l’avaient traîné jusqu’ici échappaient à son regard circulaire lorsqu’il entra dans le cimetière. Passe encore qu’il eût à assister à la messe interminable, à la succession de discours empesés sur les qualités subitement découvertes du défunt, au tintement ridicule des clochettes ponctuant les génuflexions morbides et à l’odeur entêtante de l’encens mollement répandue dans l’atmosphère irrespirable par des garçonnets en aube, mais ils auraient au moins dû avoir la décence de se tenir près de lui au moment de confier son père à la terre grasse et indifférente.

Fidèles amis pontifiant sur le devoir du fils, imprécateurs mondains rappelant en toutes circonstances la nécessité de faire du passé table rase au moment du trépas, prospecteurs placiers du bien séant funéraire, ils l’avaient abandonné à sa famille au bord de la tombe et s’étaient amassés au loin, derrière l’arbre le plus ventru. Belles âmes, mais petits coffres, en somme.

Le cercueil glissa le long des cordes tenues à bout de bras par quatre vilains costumes noirs élimés, au-dessus desquels flottaient des têtes funèbres. Une pelletée pour l’un, une fleur coupée pour l’autre, chacun y allait de sa modeste contribution à l’ensevelissement de cinquante années d’injustice empaquetées de soie dans une boîte en chêne. Parce qu’il avait fallu y mettre le prix encore ; pas de bassesses au moment de l’addition, non ! Pas de ça chez nous ! De la soie, du chêne massif, des poignées dorées et articulées, rien que du beau, du solide, du durable. La mère y avait veillé, assistée comme à l’accoutumée de la sœur, toujours à son affaire lorsqu’il était question de rappeler le fils indigne à ses obligations. Quand la dernière poignée de main appuyée eut accompagné le dernier propos lénifiant et qu’aucune silhouette ne se présenta plus devant lui et son clan, alignés comme des santons devant le caveau maintenant scellé, il leva les yeux au ciel, comme pour en vérifier la vacance, puis se résigna à suivre son troupeau.

Sur le chemin qui le conduisait vers la maison de son enfance où le repas serait servi, il tentait de discerner les jalons que sa mémoire avait placés ci et là, mais ne put retrouver la moindre trace du banc où il avait versé sa première larme de colère contenue, ni du poteau que son pied rageur avait déformé le soir de son départ. Rien de ce qui fut ne restait, et seule la maison à l’architecture sinistre et arrogante affirmait haut et fort qu’il était revenu là où tout en lui s’était éteint.

Le salon grouillait d’une foule gourmande, telle une forêt de bouches déformées par les gouges enfournées par paires, qu’il dut traverser à grand-peine pour atteindre la cuisine où s’affairaient les extras. Un verre lui avait été tendu, qu’il découvrit plein d’un liquide dont la couleur Bordeaux ne laissait pas transparaître l’origine exacte. Assis en retrait, près de la porte du fond qui donnait sur le jardin, il observait le vin, soudainement fasciné par sa couleur sombre et veloutée. Il sentit son cœur battre plus vite et la nausée le gagner progressivement. Il posa le verre au pied de sa chaise et se leva d’un bond pour passer la porte et se ruer dans le jardin. Le brouhaha de la réception ne lui parvenait plus que par bribes, au gré du vent froid, et il se dirigea vers la resserre.

Adossé à la porte vermoulue, il faisait face à la grande bâtisse, dont chaque fenêtre faisait ressurgir un moment particulier de ses quinze premières années. La chambre, bien sûr, sa chambre, où il attendait en vain qu’on lui donnât lecture d’un conte avant que son sommeil ne se peuple immanquablement de monstres assoiffés de son sang. Celle des parents, plus à l’ouest, d’où provenaient quotidiennement cris et larmes, claquements de portes et jurons obscènes. Et puis cette pièce, là, au rez-de-chaussée, juste sous la chambre d’amis. D’amis, il n’en vit jamais émerger de cette chambre dont le lit n’était d’ailleurs jamais revêtu d’aucune parure. D’amis, il n’en eut pas et ses parents non plus. Qui aurait pu vouloir dormir ici de son plein gré, et qui l’aurait pu ? La maison bruissait sans cesse du tumulte de l’ivresse, de colère injuste, de plaintes et de pleurs.

La pièce est fermée, les volets clos, la clef retirée, cachée, perdue peut-être. La pièce est condamnée, comme lui. Les souvenirs évoqués par cette fenêtre close ne veulent pas venir, alors il passe en revue les autres, se remémore, ressasse, fait ressurgir le pire de cette vie-là, qu’il a quittée depuis dix ans. Il n’a plus revu le père et a évité tant qu’il le pouvait les autres, mais n’a pu échapper à la mère, sans cesse quémandant, réclamant, exigeant parfois, obtenant enfin des parcelles de présence, des îlots de clémence, un pied carré de filiation.

Il sentit qu’il n’était pas seul en ce jardin et il lui fallut secouer la tête pour se rendre à nouveau capable de distinguer autre chose que les murs familiers. A ses pieds, le chat était venu s’asseoir et le fixait en silence. Ses moustaches lui semblèrent démesurées, grotesques, et ses yeux verts brillaient d’un éclat mauvais. Dans ce regard il crut voir celui du père, le jour où il l’avait déclaré pusillanime, ce qui, du haut de ses douze ans, lui parut devoir signifier un mépris si profond qu’il s’interdit ensuite de vérifier dans quelque dictionnaire que ce soit la portée de l’insulte. Des années durant, il avait conféré à ce vocable les pires acceptions et ne se serait jamais aventuré à l’employer, fût-ce à l’intention de son pire ennemi.

Caressant d’une main distraite le félin maintenant blotti contre lui, il tentait de contenir le flot de ressentiment que déversait l’évocation de ses relations avec son père, mais n’y parvenait pas. Pas une larme. Pas même un serrement de la gorge à l’église ou au cimetière, pas une émotion qu’il eût trouvé de circonstance depuis sa mort. De tout cela comme du reste, le chat n’avait cure, et ronronnait de plus belle, à mesure que le geste mécanique s’accentuait sur son pelage roux. L’un comme l’autre lassés de cette étreinte vaine, ils se séparèrent brusquement, lui se redressant pour rejoindre la cuisine et le chat bondissant pour l’y devancer.

Avisant une boîte de nourriture pour chat sur l’étagère du buffet, il se mit en quête d’un ouvre-boîte et fouilla nerveusement le meuble bas, en vain semblait-il, lorsqu’il sentit sous ses doigts un objet familier. C’est au fond du tiroir de droite qu’il la trouva, sous le mode d’emploi jauni d’un appareil ménager depuis longtemps remplacé. La couleur bronze de la clef s’était ternie au fil des ans, mais le motif qui l’ornait la distinguait de toute autre et il sut quelle porte elle ouvrirait. Distrait de sa quête initiale, il y fut rappelé par les miaulements insistants du chat qui se frottait nerveusement contre sa jambe. Il posa la boîte de conserve qu’il ne prendrait pas le temps d’ouvrir, tout à l’excitation soudaine de sa découverte, et saisit un sac de croquettes sur l’étagère. Pour se donner courage, il reprit le verre qu’il avait laissé au pied de la chaise mais n’en but pas encore, incapable d’avaler sa propre salive, les tempes battantes et le souffle court. Il traversa à nouveau le salon sous les regards amusés ou méprisants des invités qui s’étonnaient de le voir déambuler ainsi, un verre dans une main et un sac de croquettes dans l’autre, suivi de près par le félin, visiblement agacé par le manège.

Devant la pièce aux volets clos, il coinça le sac sous son bras gauche et sortit la clef de sa poche. La porte ouverte libéra soudainement l’air vicié et il dut retenir sa respiration pour ne pas renoncer à entrer. Il n’avait pas actionné l’interrupteur et au fur et à mesure que ses yeux s’accoutumaient à l’obscurité, les meubles livraient leurs souvenirs. Le bureau, le fauteuil, la bibliothèque susurraient le mépris, marmonnaient les reproches, murmuraient l’injustice et la froide violence.

Il voulut porter ses mains à ses oreilles pour ne plus les entendre et le verre heurta violemment sa tempe avant qu’il ne le lâche. Le sac se répandit sur le sol et le chat se rua sur les croquettes que le vin répandu par le verre brisé teintait de sa couleur sombre, coulant en minces filets vers le tapis du bureau. Lorsque le liquide rougeâtre en eut atteint les franges d’un blanc jauni, sa couleur se répandit brusquement en étoiles dans la laine du tapis.

Le craquement des croquettes sous les dents du chat lui vrillait les tympans et ses yeux écarquillés restaient fixés sur la tache qui se propageait maintenant en un rond presque parfait. C’est alors qu’il les sentit monter, de son buste à sa gorge et jusqu’à ses yeux, en vagues lentes et irrépressibles, secouant sa tête de convulsions grotesques, inondant son visage et embuant sa vue. Des larmes pleuvaient de tout son corps, comme libérées d’une digue brisée par une lame de fond, salées à sa bouche et sucrées en dedans.

C’est ainsi qu’ils l’avaient trouvé voilà quelques jours, reclus dans ce bureau témoin de tant d’humiliations enfantines, baignant dans son sang sur le tapis élimé à côté de son chat indifférent au drame, le museau dans la gamelle. Saoul come à l’accoutumée, le père avait heurté le coin du bureau en tombant et s’était fracassé la tempe, se vidant de son sang sur le tapis dans le silence d’une maison vide depuis le tumultueux divorce. Le tyran avait fini seul, le bourreau avait souffert une agonie infâme, le rideau était enfin tiré sur le drame familial et plus rien ne serait dit qui pût apaiser la souffrance, réparer les torts, expliquer seulement.

Au milieu du torrent que rien ne semblait devoir tarir, sa bouche s’entrouvrit et ses lèvres tremblèrent convulsivement, formant à grand-peine le mot banni depuis si longtemps : Papa.


Spoiler:
Contraintes : écrire un texte de 10.000 signes, comprenant un mot que j’aime bien mais dont j’ignore le sens exact (pusillanime), expliquant pourquoi la compassion reste, pour le personnage principal, indissolublement associée à la couleur Bordeaux et au bruit des croquettes qui craquent sous la dent du chat.


Merci à Socque pour cet exercice et sa correction au sens comme à la forme, très juste, comme d'habitude.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Rebecca le Dim 29 Aoû 2010 - 15:52

Eh bien bravo ! Comme cela semble facile pour toi ! Tout semble couler de source, l'écriture précise et implacable, les sentiments et ressentiments divers, le scénario qu'on visualise. Belle organisation de contraintes dans un texte qui émeut.

Rebecca

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Easter(Island) le Mar 31 Aoû 2010 - 14:35

Une bonne progression je trouve ; tu prends le temps de nous amener à l'instant crucial, les 4 ou 5 derniers paragraphes sont chargés d'émotion, forts sans être excessifs. J'aime beaucoup ton écriture, précise, bien dosée ; j'ai toujours l'impression à te lire que tu es arrivé à exprimer et transmettre exactement ce que tu voulais, quel bonheur !

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Louis le Mer 1 Sep 2010 - 0:34

Un texte intéressant, à l’écriture soignée, mais qui présente, semble-t-il, quelques incohérences dans les détails.
Le père honni, détesté de tous, n’avait pas d’amis, et pourtant son enterrement est suivi par tout un « convoi » ; toute une «foule », un « troupeau », assiste aux funérailles. On s’attendrait plutôt à des obsèques limitées à la présence de la proche famille, à un enterrement plutôt déserté.
La scène la plus intéressante est celle qui se tient dans la pièce du décès. Cette pièce est close, fermée, sombre, sans ouverture vers le dehors. Elle est à l’image du père, à l’image de tout un passé douloureux, impénétrable, sans clef pour comprendre les humiliations, le mépris, la violence que le personnage manifestait, et qui caractérisaient le passé vécu près de lui, loin de lui. Le fils trouve la clef qui permet d’ouvrir la pièce sombre, avec l’espoir de pénétrer le secret de l’homme qui fut son père, et de tout un passé rejeté, qu’il a fui. L’espérance sera déçue. Mais pas tout à fait. Dans ce lieu même où le père est décédé, une autre mort se produit. Il y a, en effet, un net parallélisme entre les deux événements : le père, saoul, plein, comme est plein le verre que son fils tient à la main, tombe, se « fracasse » la tempe, de même que le verre tombe en heurtant la tempe du fils. Le sang du père s’écoule sur le tapis, et le vin rouge du verre tache lui aussi le tapis (étonnement : le vin se propage sur un tapis aux « franges d’un blanc jauni ». Un tapis blanc alors que le sang du père l’a souillé quelques jours plus tôt, dans une maison vide ! Peu crédible !). Le chat est le témoin des deux scènes, à chaque fois présent, à chaque fois préoccupé de ses croquettes. La deuxième scène reproduit la première. La mort du père est répétée dans celle, symbolique, du fils. C’est tout un passé qui est mort, et toute une espérance de compréhension. Ce sont de lourds ressentiments qui meurent. Morts les ressentiments, mort tout ce qui faisait l’horreur du vivant d’un homme, ne reste plus qu’un père et un fils, un fils qui trouve le père, un vrai père, celui qu’il n’a jamais eu. Par-delà la mort, au prix d’une double mort, d’une double perte, le fils retrouve un père.




Louis

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Merci et merci. Vraiment.

Message  conselia le Mer 1 Sep 2010 - 13:02

Je profite de la position temporairement zénithale pour remercier chaleureusement les commentateurs et profiter de ces lignes pour donner quelques précisions à Louis, dont la lecture plus qu’attentive m’a vraiment touché.
Pour avoir participé à plus d’enterrements que de mariages, j’ai eu l’occasion de constater que ce n’était pas le défunt que l’on accompagnait, mais ceux qui ont la douleur de lui survivre ; ce sont donc les nombreux amis et connaissances des enfants et de la veuve, même divorcée, qui suivent le corbillard et son occupant malaimé. Par ailleurs, mais ce n’est qu’un détail, ce sont les franges du tapis qui sont d’un blanc jauni, pas le tapis lui-même (j’avais en tête un Kilim bariolé tout justement orné de ce type de franges, dont la désorganisation systématique induit un peignage quotidien des plus irritant).
Mais, une fois encore, le texte appartient à ceux qui le lisent, au moins autant qu’à celui qui l’écrit, et vos lectures si pointues sont une grande récompense.
Encore des exos comme celui-ci, Socque !

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  elea le Mer 1 Sep 2010 - 17:51

Un texte prenant qui distille les informations et l’histoire pas à pas, comme si on entrait doucement dans les méandres des souvenirs du fils.
L’histoire d’un double deuil fort bien menée et racontée.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Arielle le Jeu 2 Sep 2010 - 17:00

Un beau récit, grave et pudique qui laisse à chacun le soin d'imaginer les détails d'une enfance malmenée.

Je m'étonne un peu que le tapis imprégné du sang paternel ait été laissé en place, sans traces apparentes. Je ne m'explique pas bien non plus le fait que la clef semble avoir été oubliée, voire dissimulée, au fond d'un tiroir alors que le défunt a été retrouvé dans la pièce il y a moins d'une semaine (peut-être s'agit-il d'un double de cette clef ?)

La scène finale reproduisant pour le fils celle du décès du père est vraiment une excellente trouvaille.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Roz-gingembre le Ven 3 Sep 2010 - 22:05

Ambiance lourde et chargée de ressentis.
Belle construction : les choses stagnent dans la première partie du texte, tout est plombé par tes descriptions précises et sans la moindre concession. Ton lecteur butte sur la rancune vécue par le fils, on se demande bien comment les choses vont pouvoir évoluer tant le noeud est serré.
Le retournement de situation qui rejoue la scène au niveau du fils est une belle trouvaille. Le chemin de la mort pour l'un, sera celui du deuil pour l'autre.
Je trouve que c'est du bon travail

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Sahkti le Ven 10 Sep 2010 - 15:04

Un rythme et un dénouement maîtrisés, même si prévisibles. Un aspect qui n’est d’ailleurs pas dérangeant car là n’est pas l’essentiel. La force du texte réside dans cette manière d’amener le tout, inéluctablement, en douceur et avec efficacité pour que les émotions ressenties soient partagées. C’est plutôt bien vu.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Kilis le Lun 13 Sep 2010 - 9:04

Excellent. J’ai été captivée de bout en bout, par la lente progression du récit jusqu’à la révélation finale. L’écriture est agréable et limpide. Mais c’est surtout le rythme qui m’a épatée, il colle merveilleusement au propos. On suit réellement le convoi funèbre à pas lents, on assiste à la descente du cercueil, on se sent un peu à l’écart, comme le narrateur. Bravo.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Kilis le Lun 13 Sep 2010 - 9:19

Pili a écrit:Excellent. J’ai été captivée de bout en bout, par la lente progression du récit jusqu’à la révélation finale. L’écriture est agréable et limpide. Mais c’est surtout le rythme qui m’a épatée, il colle merveilleusement au propos. On suit réellement le convoi funèbre à pas lents, on assiste à la descente du cercueil, on se sent un peu à l’écart, comme le narrateur. Bravo.


Mais c’est surtout le rythme qui m’a épaté

sorry.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Yali le Mar 14 Sep 2010 - 11:05

Vrai que c'est une belle progression, que c'est bien mené et tout et tout. Me manque un peu de folie pour être tout à fait emballé.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Halicante le Mar 21 Sep 2010 - 11:56

Bel exercice, rondement mené ! L’histoire est prenante et plaisante à lire, la fin très réussie. Pour ce qui est des contraintes, je me suis demandé, en lisant le texte, si le sentiment illustré n’était pas plutôt le ressentiment (du fils pour le père) que la compassion, mais à la fin, ce que le fils éprouve pour son père au moment où le raz-de-marée des pleurs l’emporte et où il peut enfin dire « papa » est bien de la compassion, je pense. J’ai deux questions sur des points de détail : si le fils a découvert le corps dans le bureau, comment se fait-il qu’il éprouve un tel empressement en retrouvant la clef ? Par ailleurs, dans la phrase « …il leva les yeux au ciel, comme pour en vérifier la vacance… », le mot « vacance » me semble étrange, j’aurais pensé plutôt à « vacuité », mais je me trompe peut-être sur le sens à donner à cette phrase ?
En tout cas, bravo pour avoir su associer le bruit des croquettes pour chat à la couleur bordeau et à la compassion, il fallait le faire, quand même !

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  conselia le Mar 21 Sep 2010 - 12:09

En haut, donc profite, bla-bla.

Merci à tous mes commentateurs !
Halicante, pour tenter de te répondre : c'est bien la compassion (sentiment généré par les conditions du décès en l'occurence) que je voulais évoquer par la scène finale. Dans la deuxième version postée, et sur les recommandations justifiées de mes commentateurs, le "c'est ainsi qu'il l'avait trouvé" est devenu "c'est ainsi qu'ils..." des sorte que soit évacué le problème. Je ne sais dire si vacance est opportun, mais l'idée était tout autant d'en inférer la vacuité possible que la certaine absence (d'intervention).
Et encore merci pour toutes ces lecture attentives et ces encouragements. Emu.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Halicante le Mar 21 Sep 2010 - 12:22

Merci pour ta réponse, Conselia, en fait je n'avais pas lu la deuxième version, car je pensais que tu l'avais postée suite aux corrections orthographiques et grammaticales de socque. Je n'avais pas vu qu'il avait déjà été question de ce détail. Pour ce qui est de la vacance, ma foi, vérifier la disponibilité divine me semble effectivement approprié dans pareil cas !

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  Gobu le Mer 22 Sep 2010 - 15:28

Je partage l'opinion générale des commentateurs précédents sur les qualités stylistiques - évidentes - de ce texte, ainsi que sur l'intensité dramatique générée par une progression implacablement menée, et étayée de nombreux points forts (le rôle du chat et des croquettes, la parabole du sang et du vin, la complémentarité des deux morts, l'une réelle, l'autre symbolique, etc...) Bref, adéquation entre un style rigoureux, une construction intelligente, et un contenu d'une indéniable profondeur, tous les élements constitutifs d'un texte de qualité sont présents. Bravo.

Je ne peux m'empêcher cependant - et ce sera la part subjective de mon commentaire - d'exprimer quelque réserve quant à l'empathie que peuvent susciter les protagonistes de cette douloureuse histoire. En effet, aucun d'entre eux ne semble posséder de réelle existence en dehors des relations conflictuelles entre le père le fils. On ne sait ni de l'un ni de l'autre ce qu'ils faisaient, à quoi ils ressemblaient, ni ce qu'ils ressentaient, à l'exception de cette animosité réciproque qui est naturellement le coeur du récit. Quant aux autres personnages, ils nagent dans un tel flou qu'on ne peut les qualifier autrement que d'éléments du décor, ou, si l'on veut, de choeur antique servant uniquement à scander de façon hypnotique les étapes de la tragédie. Finalement, le seul personnage qui a une certaine consistance et une personnalité affirmée est le chat, ce qui n'est pas pour me déplaire, au demeurant...

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  pandaworks le Jeu 23 Sep 2010 - 3:27

J'ai donc lu la version modifiée. Bonne nouvelle ! Le père, décidément n'est pas trop motivé pour combattre son hémorragie à la tempe. Il serait presque contemplatif de son sang qui ruisselle. C'est barje assez pour me plaire.

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Re: EXO de l'été : La clef

Message  vincent M. le Dim 26 Sep 2010 - 11:30

J'ai été subjugué par la facilité et fluidité d'un style très recherché, mais qui arrive à ne pas être pédant ni abscons. Cependant, je me suis arrêté au mot "croquette" (pour chat) et là, j'avoue avoir été choqué. Jusqu'alors, en effet, j'étais persuadé, à cause de ce style, mais aussi des objets décrits, que je me trouvais dans le passé, le XIXème siècle par exemple, et paf! Des croquettes pour chat.

Donc, désolé, mais personnellement je n'ai pas trouvé ce style justifié pour ce récit, et c'est dommage.

C'est d'ailleurs le seul "hic" que je trouve à ce texte, puisqu'en dehors du style, il est très bien amené, et la chute (dans tous les sens du terme), excellente.

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