Les mains d'un homme sur mon corps...
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Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
- Bonjour Monsieur l'Epicier ! lance soudain une voix de femme derrière moi.
Je me retourne à demi.
- Guten Morgen ! ... Wie geht es Ihnen ! poursuit la voix dans un grand sourire en m'apercevant.
Le regard lourd de l'épicier qui me fait face se trouble soudain à la vue de la personne qui vient d'entrer derrière moi dans sa boutique et qui n'a pu s'adresser qu'à moi puisqu'il n'y a pas d'autres clientes. La pomme de terre un peu frippée qu'il avait l'intention de déposer comme les précédentes dans la feuille de papier journal qu'il a façonnée de main de maître à mon intention en forme de pochon, tombe sur l'étal de bois brut avec un bruit mat, rebondit mollement et roule sur le sol jusqu'aux pieds de la nouvelle arrivée.
- Gut ... Guten Morgen, ... Gi ... Gisela ? réponds-je, la première surprise passée.
- Bon ... Bonjour ... Bonjour Madame, l'homme en blouse grise, le crayon sur l'oreille, a beaucoup hésité lui aussi.
Il est impressionné et sa simplicité mêlée d'appréhension et de crainte le pousse à flatter cette jeune femme dont il croit qu'il doit tout redouter en temps que vaincu en présence d'un vainqueur, que civil face à un uniforme et en temps qu'homme du peuple devant une femme qu'il sait de condition supérieure à la sienne. Je suis sûre qu'il aurait pu dire : "Madame l'Officier ..." pour se mettre à l'abri d'un éventuel manque de respect qui pourrait lui valoir des ennuis, mais il s'est ravisé : il lui est difficilement concevable en effet qu'une femme, même allemande, même en uniforme, puisse être un officier.
Je me retourne complètement.
Gisela descend, le buste bien droit, avec souplesse et élégance sur ses talons pour ramasser la pomme de terre poussiéreuse entre le pouce et l'index de sa main gauche. De l'autre elle se tient fermement au rebord du comptoir sur lequel ses doigts aux ongles soignés blanchissent sous l'effort et la pression qu'elle leur impose lorsqu'elle se relève avec grâce. En deux pas légers, la jeune femme précédée d'un parfum discret se porte à ma hauteur. Elle me sourit toujours et pose le légume devant moi. L'épicier s'en saisit prestement, le met dans le papier journal et complète avec d'autres pour atteindre au jugé les deux kilos que je lui ai demandés.
- Votre fils n'est pas avec vous ? s'enquiert Gisela.
- Non, il est resté à la maison ... Il jouait dans sa chambre et n'a pas voulu venir avec moi ! Vous avez une très bonne mémoire pour vous souvenir que j'ai un fils !
- Je l'ai vu l'autre jour sur la plage, c'est un beau petit garçon ! me complimente Gisela. Dommage qu'il ne soit pas venu, il fait vraiment très doux aujourd'hui ! Comment s'appelle-t-il ? Je ne m'en souviens plus, ma mémoire n'est pas si bonne que cela !
- Paul, il s'appelle Paul, ... Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français ...
- Vous l'avez donc laissé seul ? m'interroge Gisela avec un froncement de sourcils pour changer rapidement de sujet avant que je ne lui demande pourquoi les autorités allemandes, en particulier la marine de guerre à laquelle elle appartient, interdisent maintenant l'accès à la plage.
- Nein, er ist nicht allein ! protesté-je un peu trop vigoureusement ... Nein, non ... une dame vient deux fois par semaine faire un peu de ménage. Elle est justement à la maison ce matin, elle est très gentille et très douce avec Paul, bien sûr c'est une femme simple et peu instruite, elle ne porte pas ce merveilleux parfum qui vous enveloppe ! Debris of Love ?
- Ja, ja ... oui, ... Debris of Love ! ... C'est incroyable ! ... Vous les Françaises, vous connaissez tous les parfums de Paris ! Oui, je m'en suis acheté un petit flacon avenue Montaigne il y a quelques semaines ! acquiesce Gisela, réellement impressionnée.
- A vrai dire, je ne suis pas mécontent que Paul n'ait pas voulu venir avec moi ce matin. J'en profite pour sortir seule, j'ai besoin d'un peu de liberté ! me justifié-je sans réticence.
Le commerçant en a terminé avec moi : les pommes de terre ainsi qu'une botte de poireaux plutôt maigrichonne et un paquet de haricots secs sont dans mon panier en osier et je l'ai payé d'un billet tout froissé et de quelques pièces de monnaie.
Dans son visage chafouin ses yeux brillent.
Il nous observe avec gourmandise : l'auxiliaire féminine de la marine de guerre allemande en uniforme qui s'adresse dans un français parfait à la parisienne en villégiature forcée qui lui répond dans un allemand qu'il devine impeccable. Il n'y a toujours personne d'autre que nous dans sa boutique aux étagères à moitié vides. Il n'est pas pressé de nous voir partir et souhaite à l'évidence que nous poursuivions notre conversation en sa présence comme le font beaucoup de ses clientes. Lorsqu'il y aura un peu plus de monde, juste avant midi, il va pouvoir raconter notre rencontre et commenter en les enjolivant les mots que Gisela et moi avons échangés et faire partager son étonnement sur la proximité qu'ils révêlent déjà entre nous deux.
- Madame ? interroge-t-il enfin en balayant l'étal d'un geste large à l'intention de Gisela.
- Donnez-moi s'il vous plait, Monsieur l'Epicier, une demie livre de ces bonbons roses dans ce bocal et une douzaine de ces sucettes de toutes les couleurs, lui demande Gisela avec ce respect du titre, fut-ce celui d'Epicier, dont font généralement preuve les Allemands. Le ton est un peu sec et Gisela pointe à chaque fois l'index droit avec précision vers les friandises qui attirent son attention. J'y remarque une lourde bague, en argent apparemment, qui tinte légèrement contre les bocaux bien trop ventrus pour les quelques sucreries qu'ils contiennent.
Je sors sans hâte sur le trottoir dans la lumière du soleil qui baigne la devanture.
Je l'attends je crois.
Comme je ralentis encore, je l'entends qui presse le pas derrière moi. Elle me rattrape rapidement.
- Tenez ! ... dit-elle au bout de quelques secondes en me tendant le petit sac de mauvais papier dans lequel le commerçant a mis les bonbons et les sucettes. Vous les donnerez à Paul de ma part ... je suis sûre qu'il adore ça comme tous les enfants !
- Mais ... Pourquoi ? demandé-je sans feindre la surprise outre-mesure car j'avais tout de suite compris dans la boutique que la jeune femme n'achetait pas ces friandises pour elle-même.
- Parce que les mamans n'offrent pas suffisamment de bonbons à leurs enfants ... elle prétendent toujours qu'ils font mal aux dents ou au ventre ou qu'ils coupent l'appétit avant les repas ... beaucoup veulent trop souvent en faire une récompense, pour de bonnes notes à l'école ou pour un travail ou une corvée dont leur engant s'est acquitté !
- Merci beaucoup, vous avez raison ... les mamans sont trop sévères ! Cela fera énormément plaisir à Paul ... Merci encore ! réponds-je en posant délicatement le petit paquet dans mon panier sur les poireaux et les pommes de terre.
La rue monte très fortement sur plusieurs centaines de mètres, à l'assaut de la falaise. Nous marchons lentement côte-à-côte en silence dans l'effort.
J'essaie de réfléchir à toute vitesse.
Que puis-je offrir à Gisela en plein milieu de la matinée . Une tasse de café ou de ce qui en tient lieu ? Quelques biscuits ramollis sans saveur ? A-t-elle le temps de passer un petit moment avec moi ? Un peu de cet excellent thé de Chine dont il me reste quelques cuillérées, bien à l'abri dans une lourde boîte en métal dont j'ai toujours beaucoup de mal à retirer le couvercle. Acceptera-t-elle mon invitation ?
- Bonne journée ! me dit-elle soudain en prenant à gauche dans une rue perpendiculaire alors que je dois moi-même continuer tout droit pour rentrer à la maison, ce qu'elle sait très bien, je le sens ... auf Wiedersehen !
- Att ... auf Wiedersehen ! Vous ... vous viendrez à la maison ! ... Bonne, ... bonne journée à vous aussi ! Je m'appelle Delphiine, ... Delphiine, avec deux "i" ... bredouillé-je assez stupidement alors qu'elle est déjà à plusieurs mètres de moi.
Elle ne se retourne pas.
Lorsque je pose la main sur le bois chaud de la clôture qui entoure le petit jardin d'Etche Ona, Paul m'attend derrière le portillon qu'il tient à ouvrir lui-même devant moi.
- Madame Maman Chérie, veuillez donc vous donner la peine d'entrer ! déclame-t-il en s'effaçant cérémonieusement pour me laisser le passage.
J'éclate de rire.
Mais où donc avez-vous appris cette formule, Paul ? arrivé-je à articuler entre deux accès de fou rire.
Il rit, lui-aussi.
Il hausse les épaules et les sourcils dans cette expression comique d'ignorance et d'étonnement qui me rappelle tant Bruno. Il saute dans mes bras, je le reçois sur ma poitrine et je sens son souffle tiède sur mon cou. Ses mains ... ses mains se referment sur ma nuque ... des mains ... les mains d'un homme sur mon corps.
Vous avez fait le geste de le prendre ce livre puisque le libraire vous le tendait avec tellement d'insistance. Vous vous attendiez au contact froid du carton glacé sur votre paume. Mais il vous attendait depuis un bon moment, le livre entre les mains. La chaleur qu'elles avaient communiquée à la couverture vous a surprise comme celle du siège des toilettes lorsque, enfin, vous parvenez à y poser les fesses après avoir longuement tambouriné sur la porte verrouillée pour hâter la sortie de l'une de vos soeurs plus rapide que vous au retour d'une après-midi de shopping.
Il a saisi l'extrémité de votre index comme si c'était le bout de votre sein droit et le livre est tombé, bien sûr ! Il n'a pas cillé lorsque le bruit mat vous a fait sursauter et baisser les yeux vers le sol où le livre nu, ouvert et désarticulé et sa jaquette froissée gisaient entre vos pieds. Il n'avait plus cette vénération envers les livres qui vous faisait caresser leurs pages plus doucement parfois que la tête bouclée d'un enfant.
Il pressait fortement entre ses doigts le bout de chair qui vous appartenait ainsi que l'ongle qui allait finir par s'y trouver incrusté. Il vous faisait mal comme un cavalier maladroit qui ne se résoud pas à vous lâcher la main au terme d'une passe de rock un peu trop acrobatique.
Il serrait votre phalange et vous tirait imperceptiblement vers lui.
Vous vous êtes baissée pour ramasser le livre. La rupture de l'amarre vous a déséquilibrée et vous avez dû, pour ne pas basculer vers l'avant, poser votre main à plat sur sa cuisse avant de vous redresser.
Il vous a observée, vous regardiez son pied lourdement posé sur le livre.
Vous aimez les librairies sans issues, toujours trop petites et trop encombrées pour quelques livres de plus.
Il avançait lentement dans ce couloir de papier. Face à lui, les mains dans les poches de votre jean, vous reculiez : Sartre, Radiguet, Queneau, Proust, Nietzsche, Maupassant, La Fayette, Kafka, Jardin, Ionesco, Hemingway, Genevoix, Flaubert, Dumas, Céline, Balzac, Aymé.
Lorsque sur les derniers rayonnages derrière vous, vos épaules se sont doucement arrêtées, vous vous êtes mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang.
Vous étiez prête.
Je me retourne à demi.
- Guten Morgen ! ... Wie geht es Ihnen ! poursuit la voix dans un grand sourire en m'apercevant.
Le regard lourd de l'épicier qui me fait face se trouble soudain à la vue de la personne qui vient d'entrer derrière moi dans sa boutique et qui n'a pu s'adresser qu'à moi puisqu'il n'y a pas d'autres clientes. La pomme de terre un peu frippée qu'il avait l'intention de déposer comme les précédentes dans la feuille de papier journal qu'il a façonnée de main de maître à mon intention en forme de pochon, tombe sur l'étal de bois brut avec un bruit mat, rebondit mollement et roule sur le sol jusqu'aux pieds de la nouvelle arrivée.
- Gut ... Guten Morgen, ... Gi ... Gisela ? réponds-je, la première surprise passée.
- Bon ... Bonjour ... Bonjour Madame, l'homme en blouse grise, le crayon sur l'oreille, a beaucoup hésité lui aussi.
Il est impressionné et sa simplicité mêlée d'appréhension et de crainte le pousse à flatter cette jeune femme dont il croit qu'il doit tout redouter en temps que vaincu en présence d'un vainqueur, que civil face à un uniforme et en temps qu'homme du peuple devant une femme qu'il sait de condition supérieure à la sienne. Je suis sûre qu'il aurait pu dire : "Madame l'Officier ..." pour se mettre à l'abri d'un éventuel manque de respect qui pourrait lui valoir des ennuis, mais il s'est ravisé : il lui est difficilement concevable en effet qu'une femme, même allemande, même en uniforme, puisse être un officier.
Je me retourne complètement.
Gisela descend, le buste bien droit, avec souplesse et élégance sur ses talons pour ramasser la pomme de terre poussiéreuse entre le pouce et l'index de sa main gauche. De l'autre elle se tient fermement au rebord du comptoir sur lequel ses doigts aux ongles soignés blanchissent sous l'effort et la pression qu'elle leur impose lorsqu'elle se relève avec grâce. En deux pas légers, la jeune femme précédée d'un parfum discret se porte à ma hauteur. Elle me sourit toujours et pose le légume devant moi. L'épicier s'en saisit prestement, le met dans le papier journal et complète avec d'autres pour atteindre au jugé les deux kilos que je lui ai demandés.
- Votre fils n'est pas avec vous ? s'enquiert Gisela.
- Non, il est resté à la maison ... Il jouait dans sa chambre et n'a pas voulu venir avec moi ! Vous avez une très bonne mémoire pour vous souvenir que j'ai un fils !
- Je l'ai vu l'autre jour sur la plage, c'est un beau petit garçon ! me complimente Gisela. Dommage qu'il ne soit pas venu, il fait vraiment très doux aujourd'hui ! Comment s'appelle-t-il ? Je ne m'en souviens plus, ma mémoire n'est pas si bonne que cela !
- Paul, il s'appelle Paul, ... Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français ...
- Vous l'avez donc laissé seul ? m'interroge Gisela avec un froncement de sourcils pour changer rapidement de sujet avant que je ne lui demande pourquoi les autorités allemandes, en particulier la marine de guerre à laquelle elle appartient, interdisent maintenant l'accès à la plage.
- Nein, er ist nicht allein ! protesté-je un peu trop vigoureusement ... Nein, non ... une dame vient deux fois par semaine faire un peu de ménage. Elle est justement à la maison ce matin, elle est très gentille et très douce avec Paul, bien sûr c'est une femme simple et peu instruite, elle ne porte pas ce merveilleux parfum qui vous enveloppe ! Debris of Love ?
- Ja, ja ... oui, ... Debris of Love ! ... C'est incroyable ! ... Vous les Françaises, vous connaissez tous les parfums de Paris ! Oui, je m'en suis acheté un petit flacon avenue Montaigne il y a quelques semaines ! acquiesce Gisela, réellement impressionnée.
- A vrai dire, je ne suis pas mécontent que Paul n'ait pas voulu venir avec moi ce matin. J'en profite pour sortir seule, j'ai besoin d'un peu de liberté ! me justifié-je sans réticence.
Le commerçant en a terminé avec moi : les pommes de terre ainsi qu'une botte de poireaux plutôt maigrichonne et un paquet de haricots secs sont dans mon panier en osier et je l'ai payé d'un billet tout froissé et de quelques pièces de monnaie.
Dans son visage chafouin ses yeux brillent.
Il nous observe avec gourmandise : l'auxiliaire féminine de la marine de guerre allemande en uniforme qui s'adresse dans un français parfait à la parisienne en villégiature forcée qui lui répond dans un allemand qu'il devine impeccable. Il n'y a toujours personne d'autre que nous dans sa boutique aux étagères à moitié vides. Il n'est pas pressé de nous voir partir et souhaite à l'évidence que nous poursuivions notre conversation en sa présence comme le font beaucoup de ses clientes. Lorsqu'il y aura un peu plus de monde, juste avant midi, il va pouvoir raconter notre rencontre et commenter en les enjolivant les mots que Gisela et moi avons échangés et faire partager son étonnement sur la proximité qu'ils révêlent déjà entre nous deux.
- Madame ? interroge-t-il enfin en balayant l'étal d'un geste large à l'intention de Gisela.
- Donnez-moi s'il vous plait, Monsieur l'Epicier, une demie livre de ces bonbons roses dans ce bocal et une douzaine de ces sucettes de toutes les couleurs, lui demande Gisela avec ce respect du titre, fut-ce celui d'Epicier, dont font généralement preuve les Allemands. Le ton est un peu sec et Gisela pointe à chaque fois l'index droit avec précision vers les friandises qui attirent son attention. J'y remarque une lourde bague, en argent apparemment, qui tinte légèrement contre les bocaux bien trop ventrus pour les quelques sucreries qu'ils contiennent.
Je sors sans hâte sur le trottoir dans la lumière du soleil qui baigne la devanture.
Je l'attends je crois.
Comme je ralentis encore, je l'entends qui presse le pas derrière moi. Elle me rattrape rapidement.
- Tenez ! ... dit-elle au bout de quelques secondes en me tendant le petit sac de mauvais papier dans lequel le commerçant a mis les bonbons et les sucettes. Vous les donnerez à Paul de ma part ... je suis sûre qu'il adore ça comme tous les enfants !
- Mais ... Pourquoi ? demandé-je sans feindre la surprise outre-mesure car j'avais tout de suite compris dans la boutique que la jeune femme n'achetait pas ces friandises pour elle-même.
- Parce que les mamans n'offrent pas suffisamment de bonbons à leurs enfants ... elle prétendent toujours qu'ils font mal aux dents ou au ventre ou qu'ils coupent l'appétit avant les repas ... beaucoup veulent trop souvent en faire une récompense, pour de bonnes notes à l'école ou pour un travail ou une corvée dont leur engant s'est acquitté !
- Merci beaucoup, vous avez raison ... les mamans sont trop sévères ! Cela fera énormément plaisir à Paul ... Merci encore ! réponds-je en posant délicatement le petit paquet dans mon panier sur les poireaux et les pommes de terre.
La rue monte très fortement sur plusieurs centaines de mètres, à l'assaut de la falaise. Nous marchons lentement côte-à-côte en silence dans l'effort.
J'essaie de réfléchir à toute vitesse.
Que puis-je offrir à Gisela en plein milieu de la matinée . Une tasse de café ou de ce qui en tient lieu ? Quelques biscuits ramollis sans saveur ? A-t-elle le temps de passer un petit moment avec moi ? Un peu de cet excellent thé de Chine dont il me reste quelques cuillérées, bien à l'abri dans une lourde boîte en métal dont j'ai toujours beaucoup de mal à retirer le couvercle. Acceptera-t-elle mon invitation ?
- Bonne journée ! me dit-elle soudain en prenant à gauche dans une rue perpendiculaire alors que je dois moi-même continuer tout droit pour rentrer à la maison, ce qu'elle sait très bien, je le sens ... auf Wiedersehen !
- Att ... auf Wiedersehen ! Vous ... vous viendrez à la maison ! ... Bonne, ... bonne journée à vous aussi ! Je m'appelle Delphiine, ... Delphiine, avec deux "i" ... bredouillé-je assez stupidement alors qu'elle est déjà à plusieurs mètres de moi.
Elle ne se retourne pas.
Lorsque je pose la main sur le bois chaud de la clôture qui entoure le petit jardin d'Etche Ona, Paul m'attend derrière le portillon qu'il tient à ouvrir lui-même devant moi.
- Madame Maman Chérie, veuillez donc vous donner la peine d'entrer ! déclame-t-il en s'effaçant cérémonieusement pour me laisser le passage.
J'éclate de rire.
Mais où donc avez-vous appris cette formule, Paul ? arrivé-je à articuler entre deux accès de fou rire.
Il rit, lui-aussi.
Il hausse les épaules et les sourcils dans cette expression comique d'ignorance et d'étonnement qui me rappelle tant Bruno. Il saute dans mes bras, je le reçois sur ma poitrine et je sens son souffle tiède sur mon cou. Ses mains ... ses mains se referment sur ma nuque ... des mains ... les mains d'un homme sur mon corps.
Vous avez fait le geste de le prendre ce livre puisque le libraire vous le tendait avec tellement d'insistance. Vous vous attendiez au contact froid du carton glacé sur votre paume. Mais il vous attendait depuis un bon moment, le livre entre les mains. La chaleur qu'elles avaient communiquée à la couverture vous a surprise comme celle du siège des toilettes lorsque, enfin, vous parvenez à y poser les fesses après avoir longuement tambouriné sur la porte verrouillée pour hâter la sortie de l'une de vos soeurs plus rapide que vous au retour d'une après-midi de shopping.
Il a saisi l'extrémité de votre index comme si c'était le bout de votre sein droit et le livre est tombé, bien sûr ! Il n'a pas cillé lorsque le bruit mat vous a fait sursauter et baisser les yeux vers le sol où le livre nu, ouvert et désarticulé et sa jaquette froissée gisaient entre vos pieds. Il n'avait plus cette vénération envers les livres qui vous faisait caresser leurs pages plus doucement parfois que la tête bouclée d'un enfant.
Il pressait fortement entre ses doigts le bout de chair qui vous appartenait ainsi que l'ongle qui allait finir par s'y trouver incrusté. Il vous faisait mal comme un cavalier maladroit qui ne se résoud pas à vous lâcher la main au terme d'une passe de rock un peu trop acrobatique.
Il serrait votre phalange et vous tirait imperceptiblement vers lui.
Vous vous êtes baissée pour ramasser le livre. La rupture de l'amarre vous a déséquilibrée et vous avez dû, pour ne pas basculer vers l'avant, poser votre main à plat sur sa cuisse avant de vous redresser.
Il vous a observée, vous regardiez son pied lourdement posé sur le livre.
Vous aimez les librairies sans issues, toujours trop petites et trop encombrées pour quelques livres de plus.
Il avançait lentement dans ce couloir de papier. Face à lui, les mains dans les poches de votre jean, vous reculiez : Sartre, Radiguet, Queneau, Proust, Nietzsche, Maupassant, La Fayette, Kafka, Jardin, Ionesco, Hemingway, Genevoix, Flaubert, Dumas, Céline, Balzac, Aymé.
Lorsque sur les derniers rayonnages derrière vous, vos épaules se sont doucement arrêtées, vous vous êtes mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang.
Vous étiez prête.

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Je retrouve avec grand plaisir cette histoire.
J’ai beaucoup aimé la rencontre chez l’épicier, un tout petit bémol sur certains dialogues qui sont un peu longs et peu naturels il me semble, comme ici : Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français
Le prénom aux deux i m’a étonnée, je ne vois pas son utilité mais la suite la révèle peut-être.
Les retrouvailles avec Paul, ce moment de complicité entre eux est très joli. Minuscule détail ici : Ses mains ... ses mains se referment sur ma nuque ... des mains ... les mains d'un homme sur mon corps
Je crois que cela aurait plus de force encore si c’était le lecteur (en l’occurrence la lectrice) qui terminait cette phrase, après "des mains".
Mais mon passage préféré, cette fois, fut celui de la librairie, la manière de prendre le temps de raconter cet instant, ses détails, ce que l’on sent de tension dessous. Et quelle belle idée d’énumérer les auteurs en alphabet inversé pour illustrer le recul de "vous" face à l’avancée du libraire.
Je suis impatiente de la suite, comme toujours.
PS : Il me semble qu’on dit "en tant que" et pas "en temps que".
J’ai beaucoup aimé la rencontre chez l’épicier, un tout petit bémol sur certains dialogues qui sont un peu longs et peu naturels il me semble, comme ici : Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français
Le prénom aux deux i m’a étonnée, je ne vois pas son utilité mais la suite la révèle peut-être.
Les retrouvailles avec Paul, ce moment de complicité entre eux est très joli. Minuscule détail ici : Ses mains ... ses mains se referment sur ma nuque ... des mains ... les mains d'un homme sur mon corps
Je crois que cela aurait plus de force encore si c’était le lecteur (en l’occurrence la lectrice) qui terminait cette phrase, après "des mains".
Mais mon passage préféré, cette fois, fut celui de la librairie, la manière de prendre le temps de raconter cet instant, ses détails, ce que l’on sent de tension dessous. Et quelle belle idée d’énumérer les auteurs en alphabet inversé pour illustrer le recul de "vous" face à l’avancée du libraire.
Je suis impatiente de la suite, comme toujours.
PS : Il me semble qu’on dit "en tant que" et pas "en temps que".

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Je trouve aussi un ton officieux aux dialogues, un manque de naturel doublé d'un manque de crédibilité. Par exemple, je suis surprise lorsque la jeune femme déclare :
"- Paul, il s'appelle Paul, ... Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français ..."
Je ne m'attendais pas à autant d'aplomb de sa part, à cette façon de se confier à une presque étrangère (sans mauvais jeu de mots), qui plus est, à l'occupant.
J'ai aussi été gênée par toutes les inversions sujets-verbe qui donnent un air très ampoulé au récit : "réponds-je", "bredouillé-je"...
Autrement, j'ai relevé des passages qui à mon avis vont demander à être revus :
"Il est impressionné et sa simplicité mêlée d'appréhension et de crainte le pousse à flatter cette jeune femme dont il croit qu'il doit tout redouter en temps que vaincu en présence d'un vainqueur, que civil face à un uniforme et en temps qu'homme du peuple devant une femme qu'il sait de condition supérieure à la sienne.Je suis sûre qu'il aurait pu dire : "Madame l'Officier ..." pour se mettre à l'abri d'un éventuel manque de respect qui pourrait lui valoir des ennuis, mais il s'est ravisé : il lui est difficilement concevable en effet qu'une femme, même allemande, même en uniforme, puisse être un officier." (surutilisation des relatifs puis du verbe "pouvoir")
"De l'autre elle se tient fermement au rebord du comptoir sur lequel ses doigts aux ongles soignés blanchissent sous l'effort et la pression qu'elle leur impose lorsqu'elle se relève avec grâce. " cette phrase est très longue, très démonstrative.
"l'auxiliaire féminine de la marine de guerre allemande en uniforme qui s'adresse dans un français parfait à la parisienne en villégiature forcée qui lui répond dans un allemand qu'il devine impeccable." (lourdeur des relatifs)
Côté orthographe :
frippée (un "p")
une demie livre (demi-livre)
côte-à-côte (sans tirets)
et le "en temps que" (tant) signalé par elea.
J'ajoute des virgules manquantes que Alex se chargera de repositionner.
"- Paul, il s'appelle Paul, ... Comment pourriez-vous donc vous souvenir de son prénom ? Ah, oui ... j'ai dû l'appeler plusieurs fois sur la plage ! Il est à la maison ce matin comme je vous l'ai dit ... Je suis venue faire quelques courses seulement. Il préférerait aller à la plage, mais ce n'est désormais plus possible pour nous les Français ..."
Je ne m'attendais pas à autant d'aplomb de sa part, à cette façon de se confier à une presque étrangère (sans mauvais jeu de mots), qui plus est, à l'occupant.
J'ai aussi été gênée par toutes les inversions sujets-verbe qui donnent un air très ampoulé au récit : "réponds-je", "bredouillé-je"...
Autrement, j'ai relevé des passages qui à mon avis vont demander à être revus :
"Il est impressionné et sa simplicité mêlée d'appréhension et de crainte le pousse à flatter cette jeune femme dont il croit qu'il doit tout redouter en temps que vaincu en présence d'un vainqueur, que civil face à un uniforme et en temps qu'homme du peuple devant une femme qu'il sait de condition supérieure à la sienne.Je suis sûre qu'il aurait pu dire : "Madame l'Officier ..." pour se mettre à l'abri d'un éventuel manque de respect qui pourrait lui valoir des ennuis, mais il s'est ravisé : il lui est difficilement concevable en effet qu'une femme, même allemande, même en uniforme, puisse être un officier." (surutilisation des relatifs puis du verbe "pouvoir")
"De l'autre elle se tient fermement au rebord du comptoir sur lequel ses doigts aux ongles soignés blanchissent sous l'effort et la pression qu'elle leur impose lorsqu'elle se relève avec grâce. " cette phrase est très longue, très démonstrative.
"l'auxiliaire féminine de la marine de guerre allemande en uniforme qui s'adresse dans un français parfait à la parisienne en villégiature forcée qui lui répond dans un allemand qu'il devine impeccable." (lourdeur des relatifs)
Côté orthographe :
frippée (un "p")
une demie livre (demi-livre)
côte-à-côte (sans tirets)
et le "en temps que" (tant) signalé par elea.
J'ajoute des virgules manquantes que Alex se chargera de repositionner.

Easter(Island)- Nombre de messages: 12104
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Je découvre aujourd'hui les épisodes de ce texte, que je lis avec grand plaisir.
Mon passage préféré est celui de la plage (l'épisode du 16 février et ceux qui suivent), que je trouve très poétique, visuel, précis, ample, plein de mystère et de sexualité. L'emploi du présent, dans tout le texte, étire le temps, crée une espèce d'attente. L'imbriquement des récits donne de l'air. Seule restriction : les points de suspension dans certains dialogues, qui donnent l'impression que ça bégaye.
Il y a une nouvelle d'Eudora Welty, dans L'Homme pétrifié, qui s'appelle Un Souvenir, une petite scène ambiguë sur une plage, ça m'y a un peu fait penser pour l'espèce de danger, de tension : une jeune fille assise sur le sable pense à son amoureux, tout en observant les faits et gestes d'une famille près de l'eau.
En tout cas, beau travail
Mon passage préféré est celui de la plage (l'épisode du 16 février et ceux qui suivent), que je trouve très poétique, visuel, précis, ample, plein de mystère et de sexualité. L'emploi du présent, dans tout le texte, étire le temps, crée une espèce d'attente. L'imbriquement des récits donne de l'air. Seule restriction : les points de suspension dans certains dialogues, qui donnent l'impression que ça bégaye.
Il y a une nouvelle d'Eudora Welty, dans L'Homme pétrifié, qui s'appelle Un Souvenir, une petite scène ambiguë sur une plage, ça m'y a un peu fait penser pour l'espèce de danger, de tension : une jeune fille assise sur le sable pense à son amoureux, tout en observant les faits et gestes d'une famille près de l'eau.
En tout cas, beau travail

Janis- Nombre de messages: 5085
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Date d'inscription: 18/09/2011
Une découverte
Bonjour Bertrand ( j'ai lu que vous vous appelez Bertrand au détour d'un commentaire)
Je découvre une fort belle écriture.
Je vais imprimer vos textes à la suite pour me permettre une meilleur relecture.
Me le permettez vous ?
Amitié
Marchevêque
Je découvre une fort belle écriture.
Je vais imprimer vos textes à la suite pour me permettre une meilleur relecture.
Me le permettez vous ?
Amitié
Marchevêque

Marchevêque- Nombre de messages: 130
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Date d'inscription: 08/09/2011
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Bonsoir Marchevêque,
Je m'appelle Bertrand effectivement ... un beau prénom, un peu passé de mode ce qui lui donne encore plus de charme ...
Je vous/te remercie d'avoir pris la peine de lire mes textes et de les avoir appréciés ce qui me touche beaucoup !
L'impression facilitera probablement la lecture, je n'y vois aucun inconvénient bien au contraire !
Amicalement,
midnightrambler
Je m'appelle Bertrand effectivement ... un beau prénom, un peu passé de mode ce qui lui donne encore plus de charme ...
Je vous/te remercie d'avoir pris la peine de lire mes textes et de les avoir appréciés ce qui me touche beaucoup !
L'impression facilitera probablement la lecture, je n'y vois aucun inconvénient bien au contraire !
Amicalement,
midnightrambler

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
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Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Alongée sur notre lit, je relis les lettres de Bruno, toutes ses lettres : vingt-sept exactement. Ce ne sont plus les siennes puisqu'il me les a envoyées, elles m'appartiennent maintenant.
Je ne les ai pas ficelées dans le ruban de dentelle blanche de la jarretière de ma nuit de noces et je ne les sors pas très souvent de la boîte à biscuits en métal peint que ma grand-mère paternelle m'a un jour donnée quand j'étais une toute jeune fille.
Elles gisent là, dans le tiroir de la commode de la chambre. Parmi d'autres plus anciennes, notamment celles que m'envoyaient mes parents quand j'étudiais le chant à Paris. A côté de photographies jaunies chipées dans leurs albums. En compagnies de cartes postales des années vingt parmi lesquelles une reproduction postée à Tolède d'un tableau du Greco montrant un vieil homme qui m'a toujours fait un peu peur et dont on pense qu'il pourrait s'agir du peintre lui-même. Au milieu d'avis de décès, de faire-part de mariage ou de naissance et de coupures de journaux dont celle du quotidien La Presse qui annonçait le 9 mai 1927 le succès de Nungesser et Coli qu'on n'a finalement jamais revus ...
Leurs sorties de cette boîte rectangulaire ressemblent à des exhumations.
Eles sont étalées autour de moi, trois ou quatre sont tombées sur la descente de lit lorsque je me suis retournée tout à l'heure. Ce sont les lettres d'un militaire en campagne. Une enveloppe règlementaire grisâtre avec des lignes pour l'adresse et un carré en haut à droite pour le timbre. Et sur une feuille de mauvais papier, une douzaine de lignes de la belle écriture de Bruno, haute et régulière : celle d'une femme, avais-je l'habitude de le taquiner.
Eles ne sont pas très intéressantes.
Pourtant, à l'époque, j'ai toujours déchiré les enveloppes avec beaucoup d'impatience, sur le palier, souvent avec les dents, devant la concierge de notre immeuble, madame Lapart, qui nous montait toujours gentiment le courrier et me regardait un peu interloquée. Je tremblais. J'étais incapable de me contrôler, de refermer calmement la porte de l'appartement et d'aller chercher un couteau dans le buffet de la cuisine ou un coupe-papier dans le secrétaire du
bureau pour les ouvrir soigneusement. J'ai par la suite égalisé du mieux que j'ai pu avec une paire de ciseaux ces dents de papier pour qu'elle ne me mordent pas les doigts lorsque je les glisse dans ces enveloppes.
Vingt-sept lettres en un peu plus de huit mois avec, au milieu, une permission de cinq jours. Moins d'une par semaine, ce n'est pas beaucoup.
Je me retourne encore une fois. Maintenant sur le dos, j'entends sous moi les cris de celles que je viens d'écraser.
Je les connais par coeur.
Il ne se passe pas grand-chose, tout va bien, prétendaient-elles, mais je savais que le danger était omniprésent ... c'est un très beau printemps, très chaud et très ensoleillé, annonçaient-elles, un temps idéal pour les tireurs d'élite et les avions de chasse me disais-je à chaque fois ... la nourriture est correcte et abondante, mentaient-elles, j'en étais sûre ... nous sommes les plus forts de toute façon, les Allemands n'osent pas nous attaquer, fanfaronnaient-elles, mais je connais maintenant le futur de ces jours-là ...
La censure, le souci de ne rien dévoiler des opérations militaires et surtout de ne pas m'inquiéter leut ôtaient toute authenticité et toute objectivité. Bruno parlait des Allemands avec un "A" majuscule, il ne pouvait pas se résoudre à écrire les "boches" comme tout le monde, c'était la seule touche personnelle et originale dans ses lettres.
Elles ne parlent de rien et pourtant elles me disent tout.
J'ai lu l'assurance et la confiance dans cette écriture large et ronde. J'ai senti le doute et les hésitations dans leur retard à me parvenir et leur absence pendant plusieurs semaines parfois. J'ai vu la crainte et l'effroi dans des points de suspension et d'exclamation au bout de phrases anodines.
L'attaque allemande a été si soudaine ...
Ensuite il n'y eut plus de lettres ... un silence épistolaire s'établit, même pas interrompu par l'arrivée d'une missive officielle qui aurait annoncé avec tous les ménagements nécessaires, la mort du chef de bataillon Bruno Amsch, tombé au champ d'honneurs à la tête de son unité.
Les bras tendus au-dessus de mon visage j'en lis encore quelques-unes car elles sont mon unique chemin vers Bruno, vers mon amour. L'enveloppe de la dernière glisse entre mes doigts et tombe sur ma poitrine dans l'échancrure de ma robe de chambre. Elle ne sort pas du lot. Ce n'est pas la première que j'ai reçue, ni la dernière, ni la plus longue. Pourtant je la presse sur mes seins ... comme du papier, les mains d'un homme peuvent être rèches et rugueuses.
Vous attendiez les yeux clos, le cou tendu et la gorge offerte. Vous aviez saisi de vos mains jointes le bord d'une étagère très haut au-dessus de votre tête, votre ventre s'était creusé et votre chemise avait, sous votre veste ouverte, découvert comme la vague à marée basse, cette étoile de mer que vous vous êtes fait tatouer sur la hanche. Votre corps était parcouru de sensations que vous n'aviez connues que dans vos lectures, dans ces livres que vous aviez ardemment cherchés comme toutes les adolescentes et que vous aviez lus en cachette de tous ceux qui auraient souri de vous voir les lire plutôt que de vous l'interdire.
Vous aviez serré les lèvres et retenu votre souffle pour entendre et écouter le sien mais, seule, la rumeur feutrée de la librairie dans laquelle les voix instinctivement basses sont absorbées par les livres, vous est parvenue.
Vous espériez sa main sur votre cuisse ouverte, vous la souhaitiez sur votre poitrine oppressée ou sur votre taille libre. Les cinq doigts de sa main droite emprisonnèrent soudain votre visage, du menton aux orbitres, tandis que les doigts de la gauche glissaient un petit rectangle de papier assez fort entre la peau de votre ventre et la ceinture de votre jean.
- Hum ... hum, hum ... hum ...
Pas plus que la bouche vous ne parveniez à ouvrir les yeux.
- Venez ... murmura-t-il.
Sa main avait quitté votre visage et glissé vers votre bras qu'elle serrait pour vous entraîner. Un coin de papier vous piquait la peau du ventre comme l'aiguillon du berger. Vous n'aviez pas osé ouvrir les yeux et vous vous étiez laissée guider.
Je ne les ai pas ficelées dans le ruban de dentelle blanche de la jarretière de ma nuit de noces et je ne les sors pas très souvent de la boîte à biscuits en métal peint que ma grand-mère paternelle m'a un jour donnée quand j'étais une toute jeune fille.
Elles gisent là, dans le tiroir de la commode de la chambre. Parmi d'autres plus anciennes, notamment celles que m'envoyaient mes parents quand j'étudiais le chant à Paris. A côté de photographies jaunies chipées dans leurs albums. En compagnies de cartes postales des années vingt parmi lesquelles une reproduction postée à Tolède d'un tableau du Greco montrant un vieil homme qui m'a toujours fait un peu peur et dont on pense qu'il pourrait s'agir du peintre lui-même. Au milieu d'avis de décès, de faire-part de mariage ou de naissance et de coupures de journaux dont celle du quotidien La Presse qui annonçait le 9 mai 1927 le succès de Nungesser et Coli qu'on n'a finalement jamais revus ...
Leurs sorties de cette boîte rectangulaire ressemblent à des exhumations.
Eles sont étalées autour de moi, trois ou quatre sont tombées sur la descente de lit lorsque je me suis retournée tout à l'heure. Ce sont les lettres d'un militaire en campagne. Une enveloppe règlementaire grisâtre avec des lignes pour l'adresse et un carré en haut à droite pour le timbre. Et sur une feuille de mauvais papier, une douzaine de lignes de la belle écriture de Bruno, haute et régulière : celle d'une femme, avais-je l'habitude de le taquiner.
Eles ne sont pas très intéressantes.
Pourtant, à l'époque, j'ai toujours déchiré les enveloppes avec beaucoup d'impatience, sur le palier, souvent avec les dents, devant la concierge de notre immeuble, madame Lapart, qui nous montait toujours gentiment le courrier et me regardait un peu interloquée. Je tremblais. J'étais incapable de me contrôler, de refermer calmement la porte de l'appartement et d'aller chercher un couteau dans le buffet de la cuisine ou un coupe-papier dans le secrétaire du
bureau pour les ouvrir soigneusement. J'ai par la suite égalisé du mieux que j'ai pu avec une paire de ciseaux ces dents de papier pour qu'elle ne me mordent pas les doigts lorsque je les glisse dans ces enveloppes.
Vingt-sept lettres en un peu plus de huit mois avec, au milieu, une permission de cinq jours. Moins d'une par semaine, ce n'est pas beaucoup.
Je me retourne encore une fois. Maintenant sur le dos, j'entends sous moi les cris de celles que je viens d'écraser.
Je les connais par coeur.
Il ne se passe pas grand-chose, tout va bien, prétendaient-elles, mais je savais que le danger était omniprésent ... c'est un très beau printemps, très chaud et très ensoleillé, annonçaient-elles, un temps idéal pour les tireurs d'élite et les avions de chasse me disais-je à chaque fois ... la nourriture est correcte et abondante, mentaient-elles, j'en étais sûre ... nous sommes les plus forts de toute façon, les Allemands n'osent pas nous attaquer, fanfaronnaient-elles, mais je connais maintenant le futur de ces jours-là ...
La censure, le souci de ne rien dévoiler des opérations militaires et surtout de ne pas m'inquiéter leut ôtaient toute authenticité et toute objectivité. Bruno parlait des Allemands avec un "A" majuscule, il ne pouvait pas se résoudre à écrire les "boches" comme tout le monde, c'était la seule touche personnelle et originale dans ses lettres.
Elles ne parlent de rien et pourtant elles me disent tout.
J'ai lu l'assurance et la confiance dans cette écriture large et ronde. J'ai senti le doute et les hésitations dans leur retard à me parvenir et leur absence pendant plusieurs semaines parfois. J'ai vu la crainte et l'effroi dans des points de suspension et d'exclamation au bout de phrases anodines.
L'attaque allemande a été si soudaine ...
Ensuite il n'y eut plus de lettres ... un silence épistolaire s'établit, même pas interrompu par l'arrivée d'une missive officielle qui aurait annoncé avec tous les ménagements nécessaires, la mort du chef de bataillon Bruno Amsch, tombé au champ d'honneurs à la tête de son unité.
Les bras tendus au-dessus de mon visage j'en lis encore quelques-unes car elles sont mon unique chemin vers Bruno, vers mon amour. L'enveloppe de la dernière glisse entre mes doigts et tombe sur ma poitrine dans l'échancrure de ma robe de chambre. Elle ne sort pas du lot. Ce n'est pas la première que j'ai reçue, ni la dernière, ni la plus longue. Pourtant je la presse sur mes seins ... comme du papier, les mains d'un homme peuvent être rèches et rugueuses.
Vous attendiez les yeux clos, le cou tendu et la gorge offerte. Vous aviez saisi de vos mains jointes le bord d'une étagère très haut au-dessus de votre tête, votre ventre s'était creusé et votre chemise avait, sous votre veste ouverte, découvert comme la vague à marée basse, cette étoile de mer que vous vous êtes fait tatouer sur la hanche. Votre corps était parcouru de sensations que vous n'aviez connues que dans vos lectures, dans ces livres que vous aviez ardemment cherchés comme toutes les adolescentes et que vous aviez lus en cachette de tous ceux qui auraient souri de vous voir les lire plutôt que de vous l'interdire.
Vous aviez serré les lèvres et retenu votre souffle pour entendre et écouter le sien mais, seule, la rumeur feutrée de la librairie dans laquelle les voix instinctivement basses sont absorbées par les livres, vous est parvenue.
Vous espériez sa main sur votre cuisse ouverte, vous la souhaitiez sur votre poitrine oppressée ou sur votre taille libre. Les cinq doigts de sa main droite emprisonnèrent soudain votre visage, du menton aux orbitres, tandis que les doigts de la gauche glissaient un petit rectangle de papier assez fort entre la peau de votre ventre et la ceinture de votre jean.
- Hum ... hum, hum ... hum ...
Pas plus que la bouche vous ne parveniez à ouvrir les yeux.
- Venez ... murmura-t-il.
Sa main avait quitté votre visage et glissé vers votre bras qu'elle serrait pour vous entraîner. Un coin de papier vous piquait la peau du ventre comme l'aiguillon du berger. Vous n'aviez pas osé ouvrir les yeux et vous vous étiez laissée guider.

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
je trouve ça très envoûtant, lent mais jamais ennuyeux, sensuel et mystérieux.
J'apprécie beaucoup cette écriture qui va dans le détail, et découvre par petites scènes en apparence anodines, peu à peu, un personnage complexe. (j'ai longtemps cru que tout ça était écrit par une femme. Or je ne connais pas de femme prénommée Bertrand)
La construction me fait penser aux livres d'élisabeth Bowen : il ne se passe rien ou presque (quelqu'un fait une course, lit une lettre, va à la plage) mais une tension dans l'écriture nous tient en haleine de bout en bout.
Et l'enchâssement des deux récits, énigmatique, est une vraie réussite.
Vraiment, je guette la suite.
J'apprécie beaucoup cette écriture qui va dans le détail, et découvre par petites scènes en apparence anodines, peu à peu, un personnage complexe. (j'ai longtemps cru que tout ça était écrit par une femme. Or je ne connais pas de femme prénommée Bertrand)
La construction me fait penser aux livres d'élisabeth Bowen : il ne se passe rien ou presque (quelqu'un fait une course, lit une lettre, va à la plage) mais une tension dans l'écriture nous tient en haleine de bout en bout.
Et l'enchâssement des deux récits, énigmatique, est une vraie réussite.
Vraiment, je guette la suite.

Janis- Nombre de messages: 5085
Age: 51
Date d'inscription: 18/09/2011
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Oui, j'apprécie aussi ces détails, ces petites touches attrayantes, qui retiennent l'attention et donnent vie à la scène, impliquent le lecteur. Je me faisais la réflexion en lisant que le récit a beau s'étirer, on ne se lasse pas. J'ai aussi pris conscience que le passage en italiques a moins mes faveurs que l'autre, je le ressens moins intense.
Remarques :
au champ d'honneur (singulier)
orbites
Remarques :
au champ d'honneur (singulier)
orbites

Easter(Island)- Nombre de messages: 12104
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Je vais oser un aveu : j’ai commencé ma lecture par le passage en italique, sans doute parce que c’est cette histoire qui excite le plus ma curiosité et dont j’attends avidement d’en savoir plus.
Ce qui n’enlève rien à l’histoire de Bruno et des lettres. C’est simplement une question de tenue en haleine.
Je ne sais pas exactement où cela va, mais j’aime me laisser guider tranquillement (un peu comme dans la dernière phrase), peu importe l’objectif, le chemin qui y mène est tellement agréable.
Un énorme bémol quand même : le temps entre chaque extrait.
(Je pense que tu auras compris que c’est une réclamation qui n’occulte pas que ce temps est parfois nécessaire à l’écriture mais qui prouve mon impatience de lectrice à en avoir plus et plus souvent à lire).
Ce qui n’enlève rien à l’histoire de Bruno et des lettres. C’est simplement une question de tenue en haleine.
Je ne sais pas exactement où cela va, mais j’aime me laisser guider tranquillement (un peu comme dans la dernière phrase), peu importe l’objectif, le chemin qui y mène est tellement agréable.
Un énorme bémol quand même : le temps entre chaque extrait.
(Je pense que tu auras compris que c’est une réclamation qui n’occulte pas que ce temps est parfois nécessaire à l’écriture mais qui prouve mon impatience de lectrice à en avoir plus et plus souvent à lire).

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Lorsque j'aurai un peu de temps, je vous promets de commencer ma lecture depuis le tout début, aussi bien pour le plaisir que pour la correction typographique (en ce qui concerne l'orthographe, Easter(Island) paraît avoir déjà très bien fait son travail).
alex- Nombre de messages: 2565
Age: 20
Localisation: « ¿ ¡ à À â  ä Ä æ Æ ç Ç é É ê Ê è È ë Ë í Í î Î ì Ì ï Ï ñ Ñ ó Ó ô Ô ò Ò ö Ö œ Œ ß ú Ú û Û ù Ù ü Ü × ‰ € – — … »
Date d'inscription: 14/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Une lecture captivante dans laquelle je ne m'étais jamais encore plongée. Je compte aussi remonter plus haut pour prendre connaissance du début.
Iris- Nombre de messages: 447
Age: 49
Date d'inscription: 17/08/2011
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Bonsoir,
Merci les filles, Janis, Easter(Island), elea, Iris et merci Alex, merci beaucoup
midnightrambler
Merci les filles, Janis, Easter(Island), elea, Iris et merci Alex, merci beaucoup
midnightrambler

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Moi aussi je viendrai te lire midnightrambler !
Je suis tellement absorbée par mon écriture qui part dans tous les sens que je ne parviens pas lire tout ce que je voudrais lire (dans ma pile de bouquins en attente et sur le net !)
Je suis tellement absorbée par mon écriture qui part dans tous les sens que je ne parviens pas lire tout ce que je voudrais lire (dans ma pile de bouquins en attente et sur le net !)

Carmen P.- Nombre de messages: 506
Age: 57
Localisation: Ouest
Date d'inscription: 23/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
J'ai fait un effort surhumain ! J'ai lu tous les chapitres d'affilée !
Je lis facilement sur papier, mais j'ai du mal à lire de longs textes sur l'écran... là j'ai été accorchée.
Hélas je ne peux faire de commentaire constructif. J'ai remarqué quelques erreurs, mais je ne les ai pas notées, je pense que tu les verras en te relisant.
Un texte demande à être repris encore et encore... mais je pense que tu as de la pratique et ma foi il y aura peu de retouches à faire.
Comme les autres lecteurs, j' apprécie cette histoire dans l'histoire et ces portraits en parallèle de deux femmes vivant à des époques différentes.
J'ai été sensible aux descriptions de plages au début de l'histoire.
Cette mère qui est femme avant tout parviendra t-elle à vivre sa féminité ?
Il y a un tel manque dans sa vie, que l'amour pour son enfant ne peut combler ! (ce manque pourrait même entamer la relation mère-enfant)
Pour l'instant je ne dis pas quelles pensées m'amène l'histoire de la jeune lectrice et du libraire.
Bientôt la suite ?
Je lis facilement sur papier, mais j'ai du mal à lire de longs textes sur l'écran... là j'ai été accorchée.
Hélas je ne peux faire de commentaire constructif. J'ai remarqué quelques erreurs, mais je ne les ai pas notées, je pense que tu les verras en te relisant.
Un texte demande à être repris encore et encore... mais je pense que tu as de la pratique et ma foi il y aura peu de retouches à faire.
Comme les autres lecteurs, j' apprécie cette histoire dans l'histoire et ces portraits en parallèle de deux femmes vivant à des époques différentes.
J'ai été sensible aux descriptions de plages au début de l'histoire.
Cette mère qui est femme avant tout parviendra t-elle à vivre sa féminité ?
Il y a un tel manque dans sa vie, que l'amour pour son enfant ne peut combler ! (ce manque pourrait même entamer la relation mère-enfant)
Pour l'instant je ne dis pas quelles pensées m'amène l'histoire de la jeune lectrice et du libraire.
Bientôt la suite ?

Carmen P.- Nombre de messages: 506
Age: 57
Localisation: Ouest
Date d'inscription: 23/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
J'ai lu un peu en désordre, je reprendrai le tout... quand tout il y aura.
Mais je crois que je vais beaucoup aimer ! (j'ai déjà commencé!)
Mais je crois que je vais beaucoup aimer ! (j'ai déjà commencé!)

coline Dé- Nombre de messages: 8136
Age: 68
Localisation: Où ça ?
Date d'inscription: 30/08/2008

Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Je suis presque à la fin de ce captivant récit! C'est long à lire, pourtant on ne saurait s'y ennuyer tellement l'écriture est fluide dans sa précision, l'intrigue prenante, un style stimulant pour une lecture suivie.

igloo26- Nombre de messages: 213
Age: 40
Localisation: délocalisée
Date d'inscription: 18/01/2012
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
J'entends tout à coup. J'écoute et je me redresse mollement sur la couverture jaune vif que j'ai soigneusement étalée sur l'herbe avant de m'allonger dessus pour profiter de ce magnifique après-midi. A quelques dizaines de mètres à droite et à gauche, deux ou trois familles sont venues s'installer comme nous.
Paul court allègrement dans l'herbe haute derrière une jolie petite fille qu'il vient de rencontrer. Elle rit et pousse des petits cris de frayeur mais je sais qu'il n'y a pas de danger. Les deux enfants ne peuvent pas s'approcher à moins d'une bonne centaine de mètres du bord de la falaise qui est protégé par un réseau de fils de fer barbelés impénétrable et les vaches noires et blanches se sont regroupées au loin dans le coin d'un enclos.
Le bruit est encore loin derrière moi et peut-être ne viendra-t-il même pas jusqu'à nous. J'appelle pourtant les enfants. C'est juste une sorte d'inquiétude irraisonnée de mère qui me pousse à me lever et à crier à plusieurs reprises en essayant de dominer le bruit qui enfle maintenant rapidement dans mon dos.
- Paul, Paul, ... Paul, ... Petite, Petite, ... venez tous les deux, venez vite, ... Paul, Paul ...
Ils ne m'entendent pas et continuent leur jeu d'enfant. Les bras tendus, Paul plane en contrebas dans un affaissement du terrain, il poursuit sa nouvelle camarade qui revient vers moi toute échevelée. Ce bruit ne lui a jamais fait peur. Sur les épaules de Bruno, il était le premier à crier : "là-bas, j'en vois un ... là-haut, j'en vois deux, ... j'en vois trois".
Je cours, je gesticule, je m'époumonne, je glisse sur une bouse de vache et tombe lourdement sur les genoux, je me relève lestement d'un appui des deux mains sur le sol tiède et visqueux. Il est presqu'au-dessus de moi mais je ne peux pas encore le voir, le bruit est assourdissant. J'ai l'impression qu'il va rentrer dans ma tête, qu'il hésite et qu'il va peut-être faire demi-tour et disparaître aussi vite qu'il a surgi au raz de la falaise. Je tombe à nouveau et me relève pour crier encore. De mes lèvres tordues par la terreur ne sort plus qu'un long hurlement, une négation de l'inéluctable atrocement modulée.
Je hurle, ... je hurle.
Je le vois très bien maintenant s'enfuir devant moi dans l'énorme ronflement de son moteur. Remarquable de finesse et de maniabilité. Son ventre est bleu clair, de la couleur du ciel de cette belle journée. Bizarrement mon cerveau remarque les cocardes sur ses ailes arrondies. Les trois mêmes couleurs, rouge, blanc, bleu, mais inversées, que celles, bleu, blanc, rouge, des cocardes des avions français dont Bruno adorait m'emmener au Bourget constater les progrès, même trop tardifs, dans les énormes meetings aériens dont les foules raffolaient. Il s'incline élégamment en virant légèrement sur la gauche. Son dos est marron avec des touches de vert foncé et, comme un miroir, le verre de son cockpit m'envoie un éclat de soleil éblouissant.
La petite fille s'est arrêtée et figée, les mains sur ses oreilles.
D'étranges petits éclairs jaunes sur les ailes du Spitfire font éclore une puis deux monstrueuses roses rouges sur sa robe blanche dont je ne peux d'abord plus détacher mon regard.
- Paul, Paul ...
Je ne crie plus, il me faut plusieurs secondes avant de pouvoir l'appeler faiblement à travers mes sanglots.
Le chasseur anglais disparaît en rase-mottes derrière une colline. Il va poursuivre sa patrouille le long des côtes de la Manche et de la Mer du Nord jusqu'à Dunkerque peut-être, d'où son frère ou bien son père n'est pas revenu l'année dernière.
La petite fille n'est plus que le centre d'un tourbillon de robes d'été aux couleurs vives et de costumes noirs ou bruns.
Je cours, je glisse, je rampe, je me relève, je tombe et je me traîne. Ma robe est déchirée, tachée et souillée, mes genoux sont en sang. Je cours pieds nus dans l'herbe vers un autre attroupement.
Les mains d'un homme me saisissent soudain et m'enferment dans le néant de mes yeux fermés, pressés contre une épaule de tissu noir.
La main enserrait votre bras et le poussait devant elle. A travers la manche de lin de votre veste d'été, le gras des doigts palpait votre biceps. Les ongles longs et les articulations fines et sèches agaçaient votre sein gauche au rythme lent des pas précautionneux que vous imposait cet équipage sans visibilité.
Vous espériez une sorte de remise ou de débarras dont vous aviez senti le souffle de cartons d'emballages et de vieux papiers, mais c'est vers l'odeur sèche et boisée des livres de poche que vous guidait la main.
Pour vaincre votre légère hésitation elle se fit plus insistante et vous fit traverser la section des beaux livres dont les pages glacées sans beaucoup d'odeur se laissaient supplanter par celles de leurs voisins, les romans et les essais d'actualité aux papiers recyclés. Lorsque l'odeur du cuir envahit vos narines, vous avez eu un mouvement de recul et vous avez failli ouvrir les yeux. Cette matière n'était plus dans ces lieux que l'apanage des volumes de La Pléiade, sur trois ou quatre mètres de rayonnages près de la vitrine et de la porte d'entrée de la Librairie.
C'est sur le trottoir que vous avez finalement ouvert les yeux, devant vous, dans le soleil de cette belle matinée. Un reste de moiteur autour de votre bras gauche contrastait avec la petit fraîcheur du matin et le petit carré de papier était descendu beaucoup trop bas sur votre ventre pour que vous puissiez aller le récupérer dans votre jean, à l'instant, dans la rue.
Paul court allègrement dans l'herbe haute derrière une jolie petite fille qu'il vient de rencontrer. Elle rit et pousse des petits cris de frayeur mais je sais qu'il n'y a pas de danger. Les deux enfants ne peuvent pas s'approcher à moins d'une bonne centaine de mètres du bord de la falaise qui est protégé par un réseau de fils de fer barbelés impénétrable et les vaches noires et blanches se sont regroupées au loin dans le coin d'un enclos.
Le bruit est encore loin derrière moi et peut-être ne viendra-t-il même pas jusqu'à nous. J'appelle pourtant les enfants. C'est juste une sorte d'inquiétude irraisonnée de mère qui me pousse à me lever et à crier à plusieurs reprises en essayant de dominer le bruit qui enfle maintenant rapidement dans mon dos.
- Paul, Paul, ... Paul, ... Petite, Petite, ... venez tous les deux, venez vite, ... Paul, Paul ...
Ils ne m'entendent pas et continuent leur jeu d'enfant. Les bras tendus, Paul plane en contrebas dans un affaissement du terrain, il poursuit sa nouvelle camarade qui revient vers moi toute échevelée. Ce bruit ne lui a jamais fait peur. Sur les épaules de Bruno, il était le premier à crier : "là-bas, j'en vois un ... là-haut, j'en vois deux, ... j'en vois trois".
Je cours, je gesticule, je m'époumonne, je glisse sur une bouse de vache et tombe lourdement sur les genoux, je me relève lestement d'un appui des deux mains sur le sol tiède et visqueux. Il est presqu'au-dessus de moi mais je ne peux pas encore le voir, le bruit est assourdissant. J'ai l'impression qu'il va rentrer dans ma tête, qu'il hésite et qu'il va peut-être faire demi-tour et disparaître aussi vite qu'il a surgi au raz de la falaise. Je tombe à nouveau et me relève pour crier encore. De mes lèvres tordues par la terreur ne sort plus qu'un long hurlement, une négation de l'inéluctable atrocement modulée.
Je hurle, ... je hurle.
Je le vois très bien maintenant s'enfuir devant moi dans l'énorme ronflement de son moteur. Remarquable de finesse et de maniabilité. Son ventre est bleu clair, de la couleur du ciel de cette belle journée. Bizarrement mon cerveau remarque les cocardes sur ses ailes arrondies. Les trois mêmes couleurs, rouge, blanc, bleu, mais inversées, que celles, bleu, blanc, rouge, des cocardes des avions français dont Bruno adorait m'emmener au Bourget constater les progrès, même trop tardifs, dans les énormes meetings aériens dont les foules raffolaient. Il s'incline élégamment en virant légèrement sur la gauche. Son dos est marron avec des touches de vert foncé et, comme un miroir, le verre de son cockpit m'envoie un éclat de soleil éblouissant.
La petite fille s'est arrêtée et figée, les mains sur ses oreilles.
D'étranges petits éclairs jaunes sur les ailes du Spitfire font éclore une puis deux monstrueuses roses rouges sur sa robe blanche dont je ne peux d'abord plus détacher mon regard.
- Paul, Paul ...
Je ne crie plus, il me faut plusieurs secondes avant de pouvoir l'appeler faiblement à travers mes sanglots.
Le chasseur anglais disparaît en rase-mottes derrière une colline. Il va poursuivre sa patrouille le long des côtes de la Manche et de la Mer du Nord jusqu'à Dunkerque peut-être, d'où son frère ou bien son père n'est pas revenu l'année dernière.
La petite fille n'est plus que le centre d'un tourbillon de robes d'été aux couleurs vives et de costumes noirs ou bruns.
Je cours, je glisse, je rampe, je me relève, je tombe et je me traîne. Ma robe est déchirée, tachée et souillée, mes genoux sont en sang. Je cours pieds nus dans l'herbe vers un autre attroupement.
Les mains d'un homme me saisissent soudain et m'enferment dans le néant de mes yeux fermés, pressés contre une épaule de tissu noir.
La main enserrait votre bras et le poussait devant elle. A travers la manche de lin de votre veste d'été, le gras des doigts palpait votre biceps. Les ongles longs et les articulations fines et sèches agaçaient votre sein gauche au rythme lent des pas précautionneux que vous imposait cet équipage sans visibilité.
Vous espériez une sorte de remise ou de débarras dont vous aviez senti le souffle de cartons d'emballages et de vieux papiers, mais c'est vers l'odeur sèche et boisée des livres de poche que vous guidait la main.
Pour vaincre votre légère hésitation elle se fit plus insistante et vous fit traverser la section des beaux livres dont les pages glacées sans beaucoup d'odeur se laissaient supplanter par celles de leurs voisins, les romans et les essais d'actualité aux papiers recyclés. Lorsque l'odeur du cuir envahit vos narines, vous avez eu un mouvement de recul et vous avez failli ouvrir les yeux. Cette matière n'était plus dans ces lieux que l'apanage des volumes de La Pléiade, sur trois ou quatre mètres de rayonnages près de la vitrine et de la porte d'entrée de la Librairie.
C'est sur le trottoir que vous avez finalement ouvert les yeux, devant vous, dans le soleil de cette belle matinée. Un reste de moiteur autour de votre bras gauche contrastait avec la petit fraîcheur du matin et le petit carré de papier était descendu beaucoup trop bas sur votre ventre pour que vous puissiez aller le récupérer dans votre jean, à l'instant, dans la rue.

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Pour le coup, c'est cette fois le passage en italiques qui retient mon attention. Vraiment bien menée cette partie avec la déambulation aveugle dans le stock des livres, une telle tension que je ne m'attendais pas à finir sur le trottoir :-)
Rien à dire sur la partie non italique, tout aussi haletante ; si elle ne suscite pas le même enthousiasme c'est sans doute parce qu'elle a un côté déjà lu, ce qui n'enlève rien à sa qualité, avec une écriture toujours aussi agréable.
Juste une remarque ici : la phrase est longue, avec deux "dont" pas très éloignés l'un de l'autre : "Les trois mêmes couleurs, rouge, blanc, bleu, mais inversées, que celles, bleu, blanc, rouge, des cocardes des avions français dont Bruno adorait m'emmener au Bourget constater les progrès, même trop tardifs, dans les énormes meetings aériens dont les foules raffolaient. "
et : "carton d'emballages" ("emballage")
Rien à dire sur la partie non italique, tout aussi haletante ; si elle ne suscite pas le même enthousiasme c'est sans doute parce qu'elle a un côté déjà lu, ce qui n'enlève rien à sa qualité, avec une écriture toujours aussi agréable.
Juste une remarque ici : la phrase est longue, avec deux "dont" pas très éloignés l'un de l'autre : "Les trois mêmes couleurs, rouge, blanc, bleu, mais inversées, que celles, bleu, blanc, rouge, des cocardes des avions français dont Bruno adorait m'emmener au Bourget constater les progrès, même trop tardifs, dans les énormes meetings aériens dont les foules raffolaient. "
et : "carton d'emballages" ("emballage")

Easter(Island)- Nombre de messages: 12104
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
J’ai beaucoup aimé les deux tensions parallèles, et le fait de terminer, dans les deux histoires, sur un suspens, malin pour laisser la lectrice (moi) en attente impatiente.
Et j’ai trouvé le tout mené de main de maître, avec une rupture de narration bienvenue, qui accélère les choses, sans parler de la fin sur le trottoir, surprenante.
Et j’ai trouvé le tout mené de main de maître, avec une rupture de narration bienvenue, qui accélère les choses, sans parler de la fin sur le trottoir, surprenante.

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
toujours aussi envoûtant, le glissement des diverses mains (italiques et droites) fonctionne très bien et comme mes camarades je crie : la suite ! encore !
c'est un truc qu'il faudra envoyer à un éditeur ou à une revue, non ?
ça mériterait une publication et des lecteurs plus nombreux
c'est un truc qu'il faudra envoyer à un éditeur ou à une revue, non ?
ça mériterait une publication et des lecteurs plus nombreux

Janis- Nombre de messages: 5085
Age: 51
Date d'inscription: 18/09/2011
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Toujours impeccable, pour moi...
Très bien vue la vague appréhension maternelle... qui dans les faits s'avère être une intuition.
On est vraiment avec le personnage, comme lors d'un vécu dramatique perçu au ralenti (quand on est dans l'inévitable du déroulement de l'action, et que tout notre être veut le retenir)
Très bien vue la vague appréhension maternelle... qui dans les faits s'avère être une intuition.
On est vraiment avec le personnage, comme lors d'un vécu dramatique perçu au ralenti (quand on est dans l'inévitable du déroulement de l'action, et que tout notre être veut le retenir)

Carmen P.- Nombre de messages: 506
Age: 57
Localisation: Ouest
Date d'inscription: 23/04/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Merci les filles :
- Easter(Island) ... l'intellectuelle très british,
- elea ... la méridionale bienveillante,
- Janis ... la jeune groupie qui bat des mains en sautillant façon "Vieilles Charrues",
- Carmen ... l'intuitive à l'ouest qui n'est pas à l'ouest.
Amicalement,
midnightrambler
- Easter(Island) ... l'intellectuelle très british,
- elea ... la méridionale bienveillante,
- Janis ... la jeune groupie qui bat des mains en sautillant façon "Vieilles Charrues",
- Carmen ... l'intuitive à l'ouest qui n'est pas à l'ouest.
Amicalement,
midnightrambler

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
oui mais et la suite ?

Janis- Nombre de messages: 5085
Age: 51
Date d'inscription: 18/09/2011
Re: Les mains d'un homme sur mon corps...
Bonsoir Janis,
J'y travaille ... mais pour l'instant je remonte mon texte en douce ... personne ne s'en apercevra, tous ceux qui étaient d'accord pour faire la fête sont partis la faire !
Amicalement,
midnightrambler
Il y a toujours moyen de déplacer après, mais ça passe en effet pour cette fois...
La Modération exceptionnellement magnanime
J'y travaille ... mais pour l'instant je remonte mon texte en douce ... personne ne s'en apercevra, tous ceux qui étaient d'accord pour faire la fête sont partis la faire !
Amicalement,
midnightrambler
Il y a toujours moyen de déplacer après, mais ça passe en effet pour cette fois...
La Modération exceptionnellement magnanime

midnightrambler- Nombre de messages: 1097
Age: 59
Localisation: NORMANDIE laclefdeschamps66@hotmail.fr
Date d'inscription: 10/01/2010
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