Comme les sept doigts de ses mains
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Comme les sept doigts de ses mains
« Les sept merveilles du monde ». C’est ainsi que papa nous appelle. Ou parfois « les sept péchés capitaux ». Quand ce n’est pas « mes mercenaires ».
Nous, c’est la fratrie, que des petits mecs. On ne peut pourtant pas dire que les parents n’aient pas tenté d’avoir une fille. Jusqu’au dernier souffle, celui de maman le jour de la naissance de Gaspard, le petit dernier forcément. L’alphabet s’est donc arrêté au G. Oui parce que la hantise de papa était qu’on soit illettrés, alors il nous a nommés dans l’ordre alphabétique : Auguste, Boris, César, Damien, Eloi, Faustin et Gaspard.
Parfois, quand il regarde des photos de maman, papa soupire « je lui aurai bien fait un petit Hector ». Boris lui rétorque que de toute façon il n’aurait pas tenu jusqu’à Zéphyr. Alors papa bombe le torse, l’air contrarié qu’on remette en cause sa virilité, et ça nous fait tous rire.
Bien que mon père ait été, dans sa jeunesse, objecteur de conscience, il nous a élevés à la militaire.
Réveil à la trompette de Chet Baker, douche froide (pas assez d’eau chaude pour tous de toute façon), lit au carré, petit-déjeuner à la cantine. Exercices de vivification tous les jours sauf le dimanche (le jour du tiercé), qu’il pleuve, vente, grêle ou canicule. Appel en rang d’oignon le soir, chacun vérifiant les dents, les mains et les oreilles de son voisin de droite et papa, au bout, s’occupant d‘Auguste. Et distribution de corvées comme on donne des baffes mais sans lever la main, enfin la sienne, vu que les treize nôtres s’activent de la serpillière au bac à vaisselle.
La quatorzième ? Avalée par un chien, aux trois-cinquièmes seulement : du pouce au majeur. Un veuf, père de sept garçons ne peut pas tout maîtriser. Mais l’année où le chien des voisins, Brutus, a croqué les doigts de César, la vigilance du colonel s’est renforcée.
Oui, c’est comme ça qu’on l’appelle en cachette : le colonel, qui n’est pas dupe je pense mais laisse une brise de rébellion souffler sur les troupes de temps en temps pour mieux les mater par la suite.
On a notre mitard aussi : les toilettes de la cour. Toute désobéissance de force supérieure ou égale à trois est punie de nettoyage de mitard. Et nettoyer les toilettes d’une école maternelle c’est pas de la soie. Faut croire qu’à l’arrêt des couches il reste encore du boulot pour devenir parfaitement propre.
Parce que papa il est directeur d’école. Et il ne nous tape jamais sur les doigts avec une règle mais il en a fixé tout plein et a gradué la gravité selon celle qu’on enfreint.
On ne risque pas grand-chose à lire encore après le couvre-feu (il adore ce genre d’activité intellectuelle, rapport à sa hantise), il fermera les yeux. En revanche, il ne fait pas beau voir à laisser traîner le moindre jeu dans la cour de récré ou encore à ne pas avoir effectué dans l’heure la corvée attribuée.
Il y a pire que le mitard, mais cette punition là n’a eu lieu qu’une fois. Depuis qu’Eloi a vidé d’un coup le bocal de griottes à l’eau de vie de tante Chloé (qui en offre régulièrement à papa en espérant au moins un baiser chaleureux de remerciement qui ne vient jamais), on fait tous bien attention à n’en chiper qu’une à la fois et pas trop souvent. Aucun de mes frères n’ayant spécialement envie de goûter aux joies de la nuit passée sur le béton de la cour. Pour dessouler. Et comme on se serre les coudes, aucun ne songerait à parler des cigarettes de Boris au colonel. Les représailles seraient brûlantes.
Mais à la maison, enfin dans l’appartement de fonction, si on respecte les règles, tout roule. Comme il en avait marre de calciner les repas, papa a pris l’habitude de n’acheter que des conserves et des surgelés. Et comme il n’aime pas l’idée de devoir nous forcer à manger ce que l’on n’apprécie pas, il prend toujours des plats qu’on adore. On croule sous les vêtements et les jouets donnés par les mères d’élèves. Et sachant que c’est important pour lui, on aide Damien dans ses devoirs, c’est le seul qui rame un peu mais il n’a pas son pareil pour nous fabriquer des trucs de ses dix doigts.
Auguste a fêté ses dix-sept ans cette année, et Gaspard en a eu sept, autant d’années depuis lesquelles papa joue tout seul à la maman. Comme il peut, c’est-à-dire sans bisous ni câlins, mais en tenant nos vêtements propres, le congélateur plein et l’appartement bien nettoyé.
Une fois par mois, le samedi, il nous réuni dans la cour d’école vide pour nous passer à la tondeuse. Coupe réglementaire, la même pour tous : bien dégagé sur les oreilles et la nuque, un peu plus long sur le dessus. Une fois Eloi a tenté de lui faire entendre que c’était pratique mais pas très à la mode, papa lui a proposé de le Barthez-izer, et depuis, Eloi aime sa coupe.
Moi c’est Faustin donc, j’ai tenu pendant presque trois ans le rôle envié de petit dernier, avant que Gaspard ne me vole la vedette et nous enlève maman. On ne lui en veut pas, il parait que le docteur avait prévenu qu’un nouvel accouchement serait risqué pour elle, mais elle n’en a fait qu’à sa tête. Les plus grands savent bien que c’était elle qui portait la culotte comme on dit et que papa n’avait jamais son mot à dire. Ça me rend fier d’imaginer ça, une femme capable d’affronter le colonel et le faisant marcher à la baguette. Dans mes rêves, éveillés ou non, ça force mon respect et mon admiration pour cette maman dont je n’ai pas le souvenir, si ce n’est la vague sensation d’un parfum entêtant et de deux bras doux dans lesquels me blottir. Et ce doit être pour ça que papa ne voit pas tante Chloé, c’est la soumission faite femme. Une voix en filet qui coule à peine dans les oreilles, une discrétion de vitre sans tain, les épaules rentrées pour prendre moins de place. Tellement peu que parfois personne ne s’aperçoit qu’elle est là. Pourtant ses yeux brillent quand elle regarde papa et elle donne des bisous tout doux sur les joues en nous serrant contre elle. Moment que j’apprécie particulièrement parce qu’elle a deux coussins volumineux entre lesquels se caler. D’ailleurs Damien a souvent les yeux fixés dessus, m’est avis qu’il aimerait bien bricoler avec.
On nous dit souvent qu’on est tous fabriqués dans le même moule, c’est vrai qu’on se ressemble et pas qu’à cause de la coiffure, mais n’empêche que de caractère on est tous différents.
Notre Auguste c’est le plus responsable, c’est l’âge qui veut ça ou le fait d’avoir aidé à s’occuper des six autres. Il est sage, posé, adulte, rien à voir avec un adolescent, d’ailleurs il n’a pas fait sa crise, pas comme Eloi qui l’a débuté depuis longtemps, un peu précoce.
Boris c’est le rigolo de la troupe, il nous fait des spectacles de temps en temps, il connait des dizaines de sketchs par cœur et imite à la perfection. Des personnalités connues aux personnes de l’entourage, notamment madame Mireille, l’institutrice des petites sections, énorme femme à l’accent chantant des cigales, ogresse un peu inquiétante, qu’on soupçonne de manger des petits garçons pour son petit-déjeuner. C’est du moins ce qui se raconte sous le préau.
Damien donc c’est le manuel du groupe, il répare une chasse en deux temps trois mouvements et débouche un évier en le regardant. Mais surtout, l’été, quand on passe trois semaines chez tante Chloé, il nous fabrique des cabanes dans les arbres, plus luxueuses que des châteaux, avec plusieurs pièces, des toilettes et une échelle amovible pour se retrancher dans le donjon.
César et Gaspard sont l’exact opposé, le timide et le casse-cou, peureux et téméraire on les appelle parfois.
César est le plus brillant dans les études, « il ira loin » dit papa avec le regard perdu dans le vague, rêvant probablement des fastes d’un poste haut placé. Moi je dis que ce qu’il a perdu en doigts, il l’a gagné en cerveau et que ce n’est que justice.
Gaspard lui, il veut faire du saut en chute libre, de la plongée sous-marine et de la course automobile. S’il était né avant moi les parents auraient dû l’appeler Fangio.
Moi il parait que je suis le littéraire, tout ça parce que je suis le seul à porter des lunettes, lire pendant des heures et écrire quelques poèmes. Mes frères ont l’étiquette facile. Boris m’affirme souvent que Pivot refera une émission juste pour m’y recevoir ; le temps que je perce, je me demande s’il sera encore présentable pour passer à la télé.
Mais aujourd’hui il n’est plus question de télé, l’heure est grave.
Nous, c’est la fratrie, que des petits mecs. On ne peut pourtant pas dire que les parents n’aient pas tenté d’avoir une fille. Jusqu’au dernier souffle, celui de maman le jour de la naissance de Gaspard, le petit dernier forcément. L’alphabet s’est donc arrêté au G. Oui parce que la hantise de papa était qu’on soit illettrés, alors il nous a nommés dans l’ordre alphabétique : Auguste, Boris, César, Damien, Eloi, Faustin et Gaspard.
Parfois, quand il regarde des photos de maman, papa soupire « je lui aurai bien fait un petit Hector ». Boris lui rétorque que de toute façon il n’aurait pas tenu jusqu’à Zéphyr. Alors papa bombe le torse, l’air contrarié qu’on remette en cause sa virilité, et ça nous fait tous rire.
Bien que mon père ait été, dans sa jeunesse, objecteur de conscience, il nous a élevés à la militaire.
Réveil à la trompette de Chet Baker, douche froide (pas assez d’eau chaude pour tous de toute façon), lit au carré, petit-déjeuner à la cantine. Exercices de vivification tous les jours sauf le dimanche (le jour du tiercé), qu’il pleuve, vente, grêle ou canicule. Appel en rang d’oignon le soir, chacun vérifiant les dents, les mains et les oreilles de son voisin de droite et papa, au bout, s’occupant d‘Auguste. Et distribution de corvées comme on donne des baffes mais sans lever la main, enfin la sienne, vu que les treize nôtres s’activent de la serpillière au bac à vaisselle.
La quatorzième ? Avalée par un chien, aux trois-cinquièmes seulement : du pouce au majeur. Un veuf, père de sept garçons ne peut pas tout maîtriser. Mais l’année où le chien des voisins, Brutus, a croqué les doigts de César, la vigilance du colonel s’est renforcée.
Oui, c’est comme ça qu’on l’appelle en cachette : le colonel, qui n’est pas dupe je pense mais laisse une brise de rébellion souffler sur les troupes de temps en temps pour mieux les mater par la suite.
On a notre mitard aussi : les toilettes de la cour. Toute désobéissance de force supérieure ou égale à trois est punie de nettoyage de mitard. Et nettoyer les toilettes d’une école maternelle c’est pas de la soie. Faut croire qu’à l’arrêt des couches il reste encore du boulot pour devenir parfaitement propre.
Parce que papa il est directeur d’école. Et il ne nous tape jamais sur les doigts avec une règle mais il en a fixé tout plein et a gradué la gravité selon celle qu’on enfreint.
On ne risque pas grand-chose à lire encore après le couvre-feu (il adore ce genre d’activité intellectuelle, rapport à sa hantise), il fermera les yeux. En revanche, il ne fait pas beau voir à laisser traîner le moindre jeu dans la cour de récré ou encore à ne pas avoir effectué dans l’heure la corvée attribuée.
Il y a pire que le mitard, mais cette punition là n’a eu lieu qu’une fois. Depuis qu’Eloi a vidé d’un coup le bocal de griottes à l’eau de vie de tante Chloé (qui en offre régulièrement à papa en espérant au moins un baiser chaleureux de remerciement qui ne vient jamais), on fait tous bien attention à n’en chiper qu’une à la fois et pas trop souvent. Aucun de mes frères n’ayant spécialement envie de goûter aux joies de la nuit passée sur le béton de la cour. Pour dessouler. Et comme on se serre les coudes, aucun ne songerait à parler des cigarettes de Boris au colonel. Les représailles seraient brûlantes.
Mais à la maison, enfin dans l’appartement de fonction, si on respecte les règles, tout roule. Comme il en avait marre de calciner les repas, papa a pris l’habitude de n’acheter que des conserves et des surgelés. Et comme il n’aime pas l’idée de devoir nous forcer à manger ce que l’on n’apprécie pas, il prend toujours des plats qu’on adore. On croule sous les vêtements et les jouets donnés par les mères d’élèves. Et sachant que c’est important pour lui, on aide Damien dans ses devoirs, c’est le seul qui rame un peu mais il n’a pas son pareil pour nous fabriquer des trucs de ses dix doigts.
Auguste a fêté ses dix-sept ans cette année, et Gaspard en a eu sept, autant d’années depuis lesquelles papa joue tout seul à la maman. Comme il peut, c’est-à-dire sans bisous ni câlins, mais en tenant nos vêtements propres, le congélateur plein et l’appartement bien nettoyé.
Une fois par mois, le samedi, il nous réuni dans la cour d’école vide pour nous passer à la tondeuse. Coupe réglementaire, la même pour tous : bien dégagé sur les oreilles et la nuque, un peu plus long sur le dessus. Une fois Eloi a tenté de lui faire entendre que c’était pratique mais pas très à la mode, papa lui a proposé de le Barthez-izer, et depuis, Eloi aime sa coupe.
Moi c’est Faustin donc, j’ai tenu pendant presque trois ans le rôle envié de petit dernier, avant que Gaspard ne me vole la vedette et nous enlève maman. On ne lui en veut pas, il parait que le docteur avait prévenu qu’un nouvel accouchement serait risqué pour elle, mais elle n’en a fait qu’à sa tête. Les plus grands savent bien que c’était elle qui portait la culotte comme on dit et que papa n’avait jamais son mot à dire. Ça me rend fier d’imaginer ça, une femme capable d’affronter le colonel et le faisant marcher à la baguette. Dans mes rêves, éveillés ou non, ça force mon respect et mon admiration pour cette maman dont je n’ai pas le souvenir, si ce n’est la vague sensation d’un parfum entêtant et de deux bras doux dans lesquels me blottir. Et ce doit être pour ça que papa ne voit pas tante Chloé, c’est la soumission faite femme. Une voix en filet qui coule à peine dans les oreilles, une discrétion de vitre sans tain, les épaules rentrées pour prendre moins de place. Tellement peu que parfois personne ne s’aperçoit qu’elle est là. Pourtant ses yeux brillent quand elle regarde papa et elle donne des bisous tout doux sur les joues en nous serrant contre elle. Moment que j’apprécie particulièrement parce qu’elle a deux coussins volumineux entre lesquels se caler. D’ailleurs Damien a souvent les yeux fixés dessus, m’est avis qu’il aimerait bien bricoler avec.
On nous dit souvent qu’on est tous fabriqués dans le même moule, c’est vrai qu’on se ressemble et pas qu’à cause de la coiffure, mais n’empêche que de caractère on est tous différents.
Notre Auguste c’est le plus responsable, c’est l’âge qui veut ça ou le fait d’avoir aidé à s’occuper des six autres. Il est sage, posé, adulte, rien à voir avec un adolescent, d’ailleurs il n’a pas fait sa crise, pas comme Eloi qui l’a débuté depuis longtemps, un peu précoce.
Boris c’est le rigolo de la troupe, il nous fait des spectacles de temps en temps, il connait des dizaines de sketchs par cœur et imite à la perfection. Des personnalités connues aux personnes de l’entourage, notamment madame Mireille, l’institutrice des petites sections, énorme femme à l’accent chantant des cigales, ogresse un peu inquiétante, qu’on soupçonne de manger des petits garçons pour son petit-déjeuner. C’est du moins ce qui se raconte sous le préau.
Damien donc c’est le manuel du groupe, il répare une chasse en deux temps trois mouvements et débouche un évier en le regardant. Mais surtout, l’été, quand on passe trois semaines chez tante Chloé, il nous fabrique des cabanes dans les arbres, plus luxueuses que des châteaux, avec plusieurs pièces, des toilettes et une échelle amovible pour se retrancher dans le donjon.
César et Gaspard sont l’exact opposé, le timide et le casse-cou, peureux et téméraire on les appelle parfois.
César est le plus brillant dans les études, « il ira loin » dit papa avec le regard perdu dans le vague, rêvant probablement des fastes d’un poste haut placé. Moi je dis que ce qu’il a perdu en doigts, il l’a gagné en cerveau et que ce n’est que justice.
Gaspard lui, il veut faire du saut en chute libre, de la plongée sous-marine et de la course automobile. S’il était né avant moi les parents auraient dû l’appeler Fangio.
Moi il parait que je suis le littéraire, tout ça parce que je suis le seul à porter des lunettes, lire pendant des heures et écrire quelques poèmes. Mes frères ont l’étiquette facile. Boris m’affirme souvent que Pivot refera une émission juste pour m’y recevoir ; le temps que je perce, je me demande s’il sera encore présentable pour passer à la télé.
Mais aujourd’hui il n’est plus question de télé, l’heure est grave.

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re:Comme les sept doigts de ses mains
C'est un plaisir de te lire dans cette version des 13 à la douzaine. On attend la suite...

chrystie12- Nombre de messages: 431
Age: 60
Localisation: souslevent
Date d'inscription: 26/01/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Elea, c'est parti pour un de ces récits dont tu as le secret. J'ai beaucoup beaucoup aimé ce premier passage, frais, drôle, doux. Très chouettes les portraits. La suite, vite !

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Une belle histoire de famille.
J'aime les détails, les descriptions, l'ambiance ..... j'aime.
J'aime les détails, les descriptions, l'ambiance ..... j'aime.

Yfig- Nombre de messages: 67
Age: 63
Date d'inscription: 06/06/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Bien aimé ton récit, Eléa et j'attend la suite des aventures!
L'idée de la quatorzième main m'a beaucoup amusée.
Des petites coquilles :
il nous réunit dans la cour
punition-là
L'idée de la quatorzième main m'a beaucoup amusée.
Des petites coquilles :
il nous réunit dans la cour
punition-là

Clarisse- Nombre de messages: 227
Age: 60
Date d'inscription: 10/03/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Merci pour vos commentaires. La suite s'est fait attendre mais la voici enfin.
C’est Damien qui nous a révélé l’affaire.
Au début aucun d’entre nous n’a pu y croire sauf Gaspard qui voulait savoir ce que c’était qu’une grue et pourquoi le colonel avait été surpris en train d’en embrasser une.
César a fermé les yeux, comme pour s’empêcher de voir l’évidence ; je crois que c’est à lui que maman manque le plus, comme son pouce absent qui parfois le démange encore.
Auguste a levé les siens au ciel en soupirant qu’il fallait bien que cela arrive un jour, qu’un homme avait des besoins.
Ce n’était pas Boris et sa valse de petites amies qui allait le contredire (il les tombe toutes, soi-disant que les femmes aiment rire). Ni Eloi qui a très bien compris comment tromper le contrôle parental pour surfer sur des vidéos amateur et dont le dessous de matelas regorge de revues qui, pour y avoir jeté un œil en cachette, ne brillent pas par leur sens littéraire ou leurs dialogues.
Quant à moi j’ai demandé à quoi ressemblait la grue et la réponse m’est tombée sur la tête comme le ciel sur les gaulois dont j’aime lire les aventures : blonde, elle est blonde. Impossible ! Pas dans une fratrie de bruns. Cherchez l’intruse !
J’ai revu en un éclair les boucles noires de ma mère et je me suis demandé comment le colonel pouvait désormais embrasser de la paille.
C’était la consternation totale.
On a bien sûr demandé des détails à Damien. Il d’abord dû admettre qu’un concours de circonstances tout particulier était à l’origine de la découverte. Ce qui allait compliquer les choses pour mettre le colonel déchu face à ses responsabilités. En effet notre bien-aimé bricoleur est coutumier du fait d’oublier qu’il a des cours. Il préfère aller trainer en ville et c’est devant le cinéma qu’il a assisté à la scène. Quand on pense que papa ne veut jamais nous y emmener ! Moi dont c’est le rêve, après la stupeur c’est la jalousie qui a pointé son bout de nez grincheux.
Mais le pompon c’est quand César a murmuré « finalement il va peut-être réussir à le faire son petit Hector ».
« Je ne veux pas de petit frère » a hurlé Gaspard les poings serrés, bien décidé à ne céder à personne sa place enviée de petit dernier.
C’est comme ça que Boris a eu l’idée des capotes.
Deux semaines après c’était la fête des pères, on s’est tous cotisés pour lui donner de quoi acheter un petit panel de ce qui peut se trouver sur le marché. Et personne n’a eu le cœur d’expliquer à Gaspard pourquoi certaines ont le goût des fraises et d’autres sont perlées. « Tu comprendras plus tard » lui a dit Eloi l’œil brillant, déclenchant l’hilarité de Damien au passage.
L’idée de la poupée Barbie vient de moi, je voulais ainsi ne laisser aucun doute dans l’esprit du colonel quant à ma désapprobation de son choix blond.
Et le jour J on a glissé l’air de rien la Barbie tenant le bouquet de capotes au milieu des cadeaux destinés au colonel. Il les a vues tout de suite. « Message reçu cinq sur cinq les garçons » a-t-il dit avant d’aller les mettre à la poubelle (où elles n’étaient plus le lendemain et je n’ai jamais su qui s’était relevé la nuit pour les chiper).
S’est ensuivi un silence gêné. Je ne sais pas trop à quoi on s’était attendus, des cris sans doute, de la colère, peut-être même une punition exemplaire pour mutinerie et sabordage de fête, mais certainement pas à cet air peiné et ce petit sourire triste.
Le colonel nous a remercié comme tous les ans, pour les vrais cadeaux. On lui a lancé un « bonne fête papa » collégial mais le cœur n’y était pas vraiment parce que dans ses yeux on lisait bien qu’entre nous et la blonde il avait fait son choix mais que ça ne le rendait pas particulièrement joyeux.
Depuis il plaisante comme avant, il distribue les punitions comme aux meilleurs jours mais il reste aussi parfois de longues minutes les yeux perdus, un peu humides, comme si nous n’étions plus là et qu’il avait été télé-transporté au milieu d’un champs de blé à explorer.
Et moi ça me fait mal au cœur. Parce que plus rien n’est comme avant et que César avait raison quand il disait que les femmes c’est rien que des ennuis.
La seule petite consolation que j’ai c’est de me dire que tante Chloé n’aurait pas survécu à l’annonce. Mais ce n’est que tante Chloé, alors que mon père, colonel ou pas, c’est le seul parent qu’il me reste. J’ai donc décidé de prendre les choses en main. Sans en parler à mes frères, pour une fois les décisions ne seront pas collégiales ; à cette pensée je me suis senti plus grand tout d’un coup et j’ai été ranger mon doudou au fond de l’armoire avant de partir en quête de la blonde perdue.
***
Le temple d’Artémis
Le temple d’Artémis
C’est Damien qui nous a révélé l’affaire.
Au début aucun d’entre nous n’a pu y croire sauf Gaspard qui voulait savoir ce que c’était qu’une grue et pourquoi le colonel avait été surpris en train d’en embrasser une.
César a fermé les yeux, comme pour s’empêcher de voir l’évidence ; je crois que c’est à lui que maman manque le plus, comme son pouce absent qui parfois le démange encore.
Auguste a levé les siens au ciel en soupirant qu’il fallait bien que cela arrive un jour, qu’un homme avait des besoins.
Ce n’était pas Boris et sa valse de petites amies qui allait le contredire (il les tombe toutes, soi-disant que les femmes aiment rire). Ni Eloi qui a très bien compris comment tromper le contrôle parental pour surfer sur des vidéos amateur et dont le dessous de matelas regorge de revues qui, pour y avoir jeté un œil en cachette, ne brillent pas par leur sens littéraire ou leurs dialogues.
Quant à moi j’ai demandé à quoi ressemblait la grue et la réponse m’est tombée sur la tête comme le ciel sur les gaulois dont j’aime lire les aventures : blonde, elle est blonde. Impossible ! Pas dans une fratrie de bruns. Cherchez l’intruse !
J’ai revu en un éclair les boucles noires de ma mère et je me suis demandé comment le colonel pouvait désormais embrasser de la paille.
C’était la consternation totale.
On a bien sûr demandé des détails à Damien. Il d’abord dû admettre qu’un concours de circonstances tout particulier était à l’origine de la découverte. Ce qui allait compliquer les choses pour mettre le colonel déchu face à ses responsabilités. En effet notre bien-aimé bricoleur est coutumier du fait d’oublier qu’il a des cours. Il préfère aller trainer en ville et c’est devant le cinéma qu’il a assisté à la scène. Quand on pense que papa ne veut jamais nous y emmener ! Moi dont c’est le rêve, après la stupeur c’est la jalousie qui a pointé son bout de nez grincheux.
Mais le pompon c’est quand César a murmuré « finalement il va peut-être réussir à le faire son petit Hector ».
« Je ne veux pas de petit frère » a hurlé Gaspard les poings serrés, bien décidé à ne céder à personne sa place enviée de petit dernier.
C’est comme ça que Boris a eu l’idée des capotes.
Deux semaines après c’était la fête des pères, on s’est tous cotisés pour lui donner de quoi acheter un petit panel de ce qui peut se trouver sur le marché. Et personne n’a eu le cœur d’expliquer à Gaspard pourquoi certaines ont le goût des fraises et d’autres sont perlées. « Tu comprendras plus tard » lui a dit Eloi l’œil brillant, déclenchant l’hilarité de Damien au passage.
L’idée de la poupée Barbie vient de moi, je voulais ainsi ne laisser aucun doute dans l’esprit du colonel quant à ma désapprobation de son choix blond.
Et le jour J on a glissé l’air de rien la Barbie tenant le bouquet de capotes au milieu des cadeaux destinés au colonel. Il les a vues tout de suite. « Message reçu cinq sur cinq les garçons » a-t-il dit avant d’aller les mettre à la poubelle (où elles n’étaient plus le lendemain et je n’ai jamais su qui s’était relevé la nuit pour les chiper).
S’est ensuivi un silence gêné. Je ne sais pas trop à quoi on s’était attendus, des cris sans doute, de la colère, peut-être même une punition exemplaire pour mutinerie et sabordage de fête, mais certainement pas à cet air peiné et ce petit sourire triste.
Le colonel nous a remercié comme tous les ans, pour les vrais cadeaux. On lui a lancé un « bonne fête papa » collégial mais le cœur n’y était pas vraiment parce que dans ses yeux on lisait bien qu’entre nous et la blonde il avait fait son choix mais que ça ne le rendait pas particulièrement joyeux.
Depuis il plaisante comme avant, il distribue les punitions comme aux meilleurs jours mais il reste aussi parfois de longues minutes les yeux perdus, un peu humides, comme si nous n’étions plus là et qu’il avait été télé-transporté au milieu d’un champs de blé à explorer.
Et moi ça me fait mal au cœur. Parce que plus rien n’est comme avant et que César avait raison quand il disait que les femmes c’est rien que des ennuis.
La seule petite consolation que j’ai c’est de me dire que tante Chloé n’aurait pas survécu à l’annonce. Mais ce n’est que tante Chloé, alors que mon père, colonel ou pas, c’est le seul parent qu’il me reste. J’ai donc décidé de prendre les choses en main. Sans en parler à mes frères, pour une fois les décisions ne seront pas collégiales ; à cette pensée je me suis senti plus grand tout d’un coup et j’ai été ranger mon doudou au fond de l’armoire avant de partir en quête de la blonde perdue.

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Toujours aussi réjouissant, une cohérence des deux parties, des personnages attachants au ton juste (pas évident lorsqu'on choisit de donner la parole à des enfants).
J'aime encore beaucoup les petits détails, celui-ci par exemple : Et le jour J on a glissé l’air de rien la Barbie tenant le bouquet de capotes au milieu des cadeaux destinés au colonel. Il les a vues tout de suite. « Message reçu cinq sur cinq les garçons » a-t-il dit avant d’aller les mettre à la poubelle (où elles n’étaient plus le lendemain et je n’ai jamais su qui s’était relevé la nuit pour les chiper).
Ce n’était pas Boris et sa valse de petites amies qui allait le contredire ("allaient")
au milieu d’un champs de blé à explorer. ("champ")
et la répétition (pas si proche toutefois) du mot "collégial".
J'aime encore beaucoup les petits détails, celui-ci par exemple : Et le jour J on a glissé l’air de rien la Barbie tenant le bouquet de capotes au milieu des cadeaux destinés au colonel. Il les a vues tout de suite. « Message reçu cinq sur cinq les garçons » a-t-il dit avant d’aller les mettre à la poubelle (où elles n’étaient plus le lendemain et je n’ai jamais su qui s’était relevé la nuit pour les chiper).
Ce n’était pas Boris et sa valse de petites amies qui allait le contredire ("allaient")
au milieu d’un champs de blé à explorer. ("champ")
et la répétition (pas si proche toutefois) du mot "collégial".

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Je viens très rarement côté prose... je passe à côté d'un tas de bons textes, je sais.
Celui-ci m'a vraiment réjouie hier... c'est vrai qu'il m'a fait penser à Treize à la douzaine lu au sortir de l'enfance... Le même humour, la même dérision, j'ai beaucoup aimé.
Une suite ?
J'ai pensé aussi à un couple de collègues, autrefois fréquenté, qui avait 4 filles prénommées Anne, Barbara, Claire, Doriane.
Mon homme les avait taquinés en leur disant "jusqu'à Zoé, vous avez du travail !". Ils se sont froissés... mais ils ont arrêté à Doriane la fabrication des bébés !
Celui-ci m'a vraiment réjouie hier... c'est vrai qu'il m'a fait penser à Treize à la douzaine lu au sortir de l'enfance... Le même humour, la même dérision, j'ai beaucoup aimé.
Une suite ?
J'ai pensé aussi à un couple de collègues, autrefois fréquenté, qui avait 4 filles prénommées Anne, Barbara, Claire, Doriane.
Mon homme les avait taquinés en leur disant "jusqu'à Zoé, vous avez du travail !". Ils se sont froissés... mais ils ont arrêté à Doriane la fabrication des bébés !

dusha- Nombre de messages: 1100
Age: 68
Localisation: ici ou là
Date d'inscription: 31/07/2009
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Bon, j'attends avec impatience que tu fasses plein de petits frères à ces deux textes !

coline Dé- Nombre de messages: 8136
Age: 68
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Date d'inscription: 30/08/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Première partie :
J'ai bien aimé le ton avec lequel tu amorces ton récit, ça sonne un peu oralité mais finalement ça nous aide à nous sentir proche du personnage. On entre tout de suite dans le texte et on n'a pas envie de le lâcher, c'est très positif.
La description du père tout au long de cette partie est très intéressante. Le ton ne tombe pas dans le cliché et reste simplement dans le "code", c'est pittoresque. Je ne sais pas pourquoi, mais ce type de personnage me semble familier, l'archétype du père sévère mais juste, rigoureux mais jamais violent..etc. Le nettoyage des toilettes renvoie à des romans d'enfance, la cour d'école me ferait presque penser à certains décors de Pagnol ou au début du Grand Meaulnes, avec un récit mené par le fils de l'instituteur.
J'adhère complètement à ce mode d'éducation : une enfance très encadrée mais qui amène de bons sentiments chez l'enfant, qui apprend le respect, le désir de ne pas décevoir son père qui le respecte en étant toujours loyal.
Le personnage de la tante rajoute un petit plus appréciable, bravo.
"Moi je dis que ce qu’il a perdu en doigts, il l’a gagné en cerveau" Très très sympa ce genre de petites phrases. Je me demande pourquoi le récit me plaisait foncièrement, je crois que c'est grace au ton proche du lecteur, un ton qui s'approcherait presque de celui d'un conteur ou d'une voix-off de film avec en plans les bâtiments de l'école, la cour, etc..
Pour l'époque, j'aurais situé ça au début du XXème siècle, ça me plaît bien.
Bon, j'ai commencé la première partie avant de lire la deuxième ; je me réserve ainsi le loisir d'être surprise et de voir comment le récit évolue par rapport à ce que j'aurais relevé.
J'ai bien aimé le ton avec lequel tu amorces ton récit, ça sonne un peu oralité mais finalement ça nous aide à nous sentir proche du personnage. On entre tout de suite dans le texte et on n'a pas envie de le lâcher, c'est très positif.
La description du père tout au long de cette partie est très intéressante. Le ton ne tombe pas dans le cliché et reste simplement dans le "code", c'est pittoresque. Je ne sais pas pourquoi, mais ce type de personnage me semble familier, l'archétype du père sévère mais juste, rigoureux mais jamais violent..etc. Le nettoyage des toilettes renvoie à des romans d'enfance, la cour d'école me ferait presque penser à certains décors de Pagnol ou au début du Grand Meaulnes, avec un récit mené par le fils de l'instituteur.
J'adhère complètement à ce mode d'éducation : une enfance très encadrée mais qui amène de bons sentiments chez l'enfant, qui apprend le respect, le désir de ne pas décevoir son père qui le respecte en étant toujours loyal.
Le personnage de la tante rajoute un petit plus appréciable, bravo.
"Moi je dis que ce qu’il a perdu en doigts, il l’a gagné en cerveau" Très très sympa ce genre de petites phrases. Je me demande pourquoi le récit me plaisait foncièrement, je crois que c'est grace au ton proche du lecteur, un ton qui s'approcherait presque de celui d'un conteur ou d'une voix-off de film avec en plans les bâtiments de l'école, la cour, etc..
Pour l'époque, j'aurais situé ça au début du XXème siècle, ça me plaît bien.
Bon, j'ai commencé la première partie avant de lire la deuxième ; je me réserve ainsi le loisir d'être surprise et de voir comment le récit évolue par rapport à ce que j'aurais relevé.

Marine- Nombre de messages: 422
Age: 17
Date d'inscription: 30/07/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Deuxième partie :
A vrai dire je m'attendais à l'irruption d'une autre femme dans tout ça à la fin de la partie 1, et j'ai donc été déçu que cela ait été un peu prévisible. J'émets donc une petite réserve quant au fait d'accrocher totalement au texte, mais il reste intéressant, ne t'en fait pas. Je recherchais sans doute trop d'originalité, quelque chose d'inattendu qui surprenne le lecteur, mais après tout, pourquoi pas, ça marche encore.
La fin du texte me plaît beaucoup plus ; la réaction du père est touchante.
Une suite est prévue ?
Marine.
A vrai dire je m'attendais à l'irruption d'une autre femme dans tout ça à la fin de la partie 1, et j'ai donc été déçu que cela ait été un peu prévisible. J'émets donc une petite réserve quant au fait d'accrocher totalement au texte, mais il reste intéressant, ne t'en fait pas. Je recherchais sans doute trop d'originalité, quelque chose d'inattendu qui surprenne le lecteur, mais après tout, pourquoi pas, ça marche encore.
La fin du texte me plaît beaucoup plus ; la réaction du père est touchante.
Une suite est prévue ?
Marine.

Marine- Nombre de messages: 422
Age: 17
Date d'inscription: 30/07/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Elea, me glisser dans tes histoires, c'est toujours un moment extrêmement doux et enveloppant, j'ai l'âge de tes personnages quand je te lis.
J'aimerais les voir vieillir tes 7 gars, il faut une suite forcément.
Signé : une accro des feuilletons Eleanesque
J'aimerais les voir vieillir tes 7 gars, il faut une suite forcément.
Signé : une accro des feuilletons Eleanesque

CROISIC- Nombre de messages: 1460
Age: 57
Localisation: COGNAC
Date d'inscription: 29/06/2009

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Un décor bien planté, des personnages bien vivants, tu nous tiens vraiment en haleine.

chrystie12- Nombre de messages: 431
Age: 60
Localisation: souslevent
Date d'inscription: 26/01/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Merci pour vos lectures attentives. Bien sûr qu'il y a une (des) suites, je pense même que vous pouvez deviner combien :-) En espérant que j'arrive à toutes les écrire !
Je cherchais la blonde briseuse de famille et je suis tombé sur ma mère.
Le colonel nous a toujours formellement interdit de pénétrer dans sa chambre. Prétextant l’intimité due à un adulte ; le petit espace réservé qu’il avait bien le droit de s’octroyer après une journée à éduquer les enfants de l’école et une soirée à houspiller les siens. Ou inversement, je ne me souviens plus bien de son discours. Mais il a lieu au minimum une fois l’an, lorsqu’il nous convoque pour nous rappeler les règles. Et la règle numéro un c’est de ne jamais, ô grand jamais, franchir le seuil de sa chambre.
Je ne sais pas si mes frères ont toujours respecté la consigne mais il me fallait l’enfreindre pour mener à bien mon plan de sauvetage des nouvelles amours de mon père. J’espérais trouver un nom, une adresse ou au moins un numéro de téléphone.
Une fois que l’idée avait germé dans mon esprit j’ai dû patienter une bonne huitaine de jours avant de pouvoir la mettre à exécution. C’était un dimanche, le colonel était parti taquiner le tiercé, comme d’habitude et selon son expression. Dans un bistrot du coin où la télé retransmettait les courses à un petit comité de fidèles serrant dans leurs poings fiévreux des billets d’espoir froissé. Et mes frères étaient éparpillés un peu partout dans la nature. Ou dans une fille pour Boris. Auguste en plein bachotage chez un copain. César, un livre à la bonne main, gardait les plus petits dans la cour de récré avec pour mission de surveiller les jeux pour qu’ils ne dégénèrent pas. Damien fabriquait un cerf-volant pour les grandes vacances. Eloi râlait qu’il avait passé l’âge de s’amuser aux billes avec Gaspard. Et je me suis éclipsé en arguant d’un subit mal de ventre très certainement dû au quintal de frites dont j’avais accompagné le poulet grillé du midi.
J’ai traversé la cour de l’école en me tenant le ventre, plié en deux pour donner un peu de crédibilité à mon gros mensonge et sans avoir besoin de me forcer à être vert parce que le fait de mentir à mes frères pour la première fois de ma vie me rendait vraiment un peu malade.
J’ai fermé le verrou intérieur pour être certain de ne pas être pris en flagrant délit d’intrusion dans l’antre paternelle et je me suis glissé dans sa chambre. En prenant garde d’enlever mes chaussures et de revêtir des gants de vaisselle pour ne pas laisser de traces.
Au moment où j’ai posé les doigts sur la poignée j’ai pensé une seconde que si j’étais né en premier, Arsène eu été un prénom m’allant comme un gant rose en caoutchouc.
Ravalant ma culpabilité à violer ainsi le saint des saint, je me suis dit que c’était pour la bonne cause et suis entré d’un pas décidé dans la pièce.
Un choc.
Dans le reste de l’appartement de fonction trônent ici et là quelques clichés de ma mère, avec nous dans les bras pour la plupart ou des portraits de famille réunissant les neufs. Mais on en dénombre à peine une demi-douzaine. Ici un mur entier lui était consacré. Des photos du mariage de mes parents que je n’avais jamais vues. Des photos de chacune de nos naissances où ma mère visiblement fatiguée mais heureuse posait avec un bébé entre les bras. Si j’avais eu le temps j’aurais joué au jeu des ressemblances pour deviner lequel était qui. Des photos d’elle embrassant mon père, prises par je ne sais qui, tante Chloé peut-être. Et un immense portrait en pied qui me souriait d’un air doux à m’en faire gicler les larmes sans même m’en apercevoir.
C’est quand ma vue s’est brouillée que j’ai enlevé mes lunettes pour essuyer mes yeux sur ma manche. Et mon nez au passage.
Et puis, sur la commode, il y avait encore une bouteille de son parfum, ses bijoux et sa brosse à cheveux avec quelques frisotis noirs encore pris dans les poils.
Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir l’armoire, j’y ai découvert ses robes, ses chemisiers, ses jupes, alignés soigneusement sur les cintres, comme une armée de reproches à la défunte partie trop tôt pour les avoir élimés.
J’ai été déposer un pschitt de parfum sur la seule robe dont je me souvenais avoir vu ma mère la porter et je me suis glissé dans l’armoire contre elle, entre les vêtements, pour fermer les yeux et laisser les tissus me caresser comme si c’était ses bras me prenant entre eux. Je ne sais pas trop combien de temps je suis resté comme ça, prostré dans des souvenirs que je n’avais pas.
C’est la sonnette de l’entrée qui m’a extirpé de là, « Faustin ? Ça va ? Ouvre ! ». Je suis sorti en courant ouvrir à César inquiet de ne pas m’avoir vu revenir.
« T’es vraiment pas bien toi, t’es tout blanc ». J’ai fondu en larmes et j’ai soulagé mon lourd secret en le partageant avec lui. Il m’a suivi dans la chambre à reculons, c’est, de tous, celui qui respecte le mieux les règles. Sans doute parce que la seule fois où il ne l’a pas fait, on lui en a mordu les doigts.
Il avait un air bizarre face au mur de photos, il était comme pétrifié au milieu de la pièce, et puis il s’est avancé doucement vers le grand portrait, s’est collé contre lui et a déposé un baiser humide sur le front de notre mère.
J’avais oublié pourquoi j’étais là mais j’ai finalement laissé la blonde où elle était. Papa pouvait bien se trouver une rousse s’il le voulait, je savais désormais qu’aucune femme ne remplacerait maman dans nos vies.
===
Le mausolée d’Halicarnasse
Le mausolée d’Halicarnasse
Je cherchais la blonde briseuse de famille et je suis tombé sur ma mère.
Le colonel nous a toujours formellement interdit de pénétrer dans sa chambre. Prétextant l’intimité due à un adulte ; le petit espace réservé qu’il avait bien le droit de s’octroyer après une journée à éduquer les enfants de l’école et une soirée à houspiller les siens. Ou inversement, je ne me souviens plus bien de son discours. Mais il a lieu au minimum une fois l’an, lorsqu’il nous convoque pour nous rappeler les règles. Et la règle numéro un c’est de ne jamais, ô grand jamais, franchir le seuil de sa chambre.
Je ne sais pas si mes frères ont toujours respecté la consigne mais il me fallait l’enfreindre pour mener à bien mon plan de sauvetage des nouvelles amours de mon père. J’espérais trouver un nom, une adresse ou au moins un numéro de téléphone.
Une fois que l’idée avait germé dans mon esprit j’ai dû patienter une bonne huitaine de jours avant de pouvoir la mettre à exécution. C’était un dimanche, le colonel était parti taquiner le tiercé, comme d’habitude et selon son expression. Dans un bistrot du coin où la télé retransmettait les courses à un petit comité de fidèles serrant dans leurs poings fiévreux des billets d’espoir froissé. Et mes frères étaient éparpillés un peu partout dans la nature. Ou dans une fille pour Boris. Auguste en plein bachotage chez un copain. César, un livre à la bonne main, gardait les plus petits dans la cour de récré avec pour mission de surveiller les jeux pour qu’ils ne dégénèrent pas. Damien fabriquait un cerf-volant pour les grandes vacances. Eloi râlait qu’il avait passé l’âge de s’amuser aux billes avec Gaspard. Et je me suis éclipsé en arguant d’un subit mal de ventre très certainement dû au quintal de frites dont j’avais accompagné le poulet grillé du midi.
J’ai traversé la cour de l’école en me tenant le ventre, plié en deux pour donner un peu de crédibilité à mon gros mensonge et sans avoir besoin de me forcer à être vert parce que le fait de mentir à mes frères pour la première fois de ma vie me rendait vraiment un peu malade.
J’ai fermé le verrou intérieur pour être certain de ne pas être pris en flagrant délit d’intrusion dans l’antre paternelle et je me suis glissé dans sa chambre. En prenant garde d’enlever mes chaussures et de revêtir des gants de vaisselle pour ne pas laisser de traces.
Au moment où j’ai posé les doigts sur la poignée j’ai pensé une seconde que si j’étais né en premier, Arsène eu été un prénom m’allant comme un gant rose en caoutchouc.
Ravalant ma culpabilité à violer ainsi le saint des saint, je me suis dit que c’était pour la bonne cause et suis entré d’un pas décidé dans la pièce.
Un choc.
Dans le reste de l’appartement de fonction trônent ici et là quelques clichés de ma mère, avec nous dans les bras pour la plupart ou des portraits de famille réunissant les neufs. Mais on en dénombre à peine une demi-douzaine. Ici un mur entier lui était consacré. Des photos du mariage de mes parents que je n’avais jamais vues. Des photos de chacune de nos naissances où ma mère visiblement fatiguée mais heureuse posait avec un bébé entre les bras. Si j’avais eu le temps j’aurais joué au jeu des ressemblances pour deviner lequel était qui. Des photos d’elle embrassant mon père, prises par je ne sais qui, tante Chloé peut-être. Et un immense portrait en pied qui me souriait d’un air doux à m’en faire gicler les larmes sans même m’en apercevoir.
C’est quand ma vue s’est brouillée que j’ai enlevé mes lunettes pour essuyer mes yeux sur ma manche. Et mon nez au passage.
Et puis, sur la commode, il y avait encore une bouteille de son parfum, ses bijoux et sa brosse à cheveux avec quelques frisotis noirs encore pris dans les poils.
Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir l’armoire, j’y ai découvert ses robes, ses chemisiers, ses jupes, alignés soigneusement sur les cintres, comme une armée de reproches à la défunte partie trop tôt pour les avoir élimés.
J’ai été déposer un pschitt de parfum sur la seule robe dont je me souvenais avoir vu ma mère la porter et je me suis glissé dans l’armoire contre elle, entre les vêtements, pour fermer les yeux et laisser les tissus me caresser comme si c’était ses bras me prenant entre eux. Je ne sais pas trop combien de temps je suis resté comme ça, prostré dans des souvenirs que je n’avais pas.
C’est la sonnette de l’entrée qui m’a extirpé de là, « Faustin ? Ça va ? Ouvre ! ». Je suis sorti en courant ouvrir à César inquiet de ne pas m’avoir vu revenir.
« T’es vraiment pas bien toi, t’es tout blanc ». J’ai fondu en larmes et j’ai soulagé mon lourd secret en le partageant avec lui. Il m’a suivi dans la chambre à reculons, c’est, de tous, celui qui respecte le mieux les règles. Sans doute parce que la seule fois où il ne l’a pas fait, on lui en a mordu les doigts.
Il avait un air bizarre face au mur de photos, il était comme pétrifié au milieu de la pièce, et puis il s’est avancé doucement vers le grand portrait, s’est collé contre lui et a déposé un baiser humide sur le front de notre mère.
J’avais oublié pourquoi j’étais là mais j’ai finalement laissé la blonde où elle était. Papa pouvait bien se trouver une rousse s’il le voulait, je savais désormais qu’aucune femme ne remplacerait maman dans nos vies.

elea- Nombre de messages: 3189
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Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Tendresse, humour ... écriture fluide et agréable ... à aucun moment on ne s'ennuie à la lecture de cette histoire.
Medualc- Nombre de messages: 65
Age: 57
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Re: Comme les sept doigts de ses mains
L'histoire se déroule impeccablement... j'aime de plus en plus tes 7 garçons. Vite à la semaine prochaine !

CROISIC- Nombre de messages: 1460
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Localisation: COGNAC
Date d'inscription: 29/06/2009

Re: Comme les sept doigts de ses mains
"je ne me souviens plus bien de son discours. Mais il a lieu au minimum une fois l’an, lorsqu’il nous convoque pour nous rappeler les règles."
La phrase est un confuse, je me suis reprise à deux fois. On ne sait pas trop ce que "il" désigne, tu aurais peut-être dû mettre un synonyme de discours, genre sermon.
"Et mes frères étaient éparpillés un peu partout dans la nature. Ou dans une fille pour Boris." (ça ou le quintal de frites)
-> Dans la première partie de ce dernier post, je trouve l'humour un peu forcé, moins naturel, moins spontané que dans les premiers écrits de cette nouvelle. On sent que c'est l'auteur qui se force à donner un ton humoristique à son personnage, je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire. L'as-tu ressenti en écrivant, ou est-ce mon humeur qui me joue des tours ?
La fin est superbe, très bien construire ! Je veux la suite également !

Marine- Nombre de messages: 422
Age: 17
Date d'inscription: 30/07/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Toujours autant de plaisir à suivre ce récit au ton toujours juste. J'aime la tendresse de ce passage.
Juste une remarque sur ce bout de phrase : "Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir l’armoire," qui me semble pour le coup plutôt approximatif. Ce qui le pousse à ouvrir l'armoire est très évident, aux yeux du lecteur bien sûr, aux siens sûrement aussi, le contraire serait surprenant.
Sinon, "antre" est masculin ("l'antre paternel")
-" Ravalant ma culpabilité à violer ainsi le saint des saint," (pluriel)
comme si c’était ses bras me prenant entre eux. (pluriel aussi : "c'étaient")
Juste une remarque sur ce bout de phrase : "Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir l’armoire," qui me semble pour le coup plutôt approximatif. Ce qui le pousse à ouvrir l'armoire est très évident, aux yeux du lecteur bien sûr, aux siens sûrement aussi, le contraire serait surprenant.
Sinon, "antre" est masculin ("l'antre paternel")
-" Ravalant ma culpabilité à violer ainsi le saint des saint," (pluriel)
comme si c’était ses bras me prenant entre eux. (pluriel aussi : "c'étaient")

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
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Re: Comme les sept doigts de ses mains
Ai lu les deux premières parties jusqu'à la fatale qui viendra semer ses petits cailloux. Les familles nombreuses sont la plaie des allocs et de la faune en flore mais pas des lecteurs. ;-)

Ba- Nombre de messages: 3025
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Re: Comme les sept doigts de ses mains
Note : dont je me souvenais avoir vu ma mère la porter : lourd
on lui en a mordu les doigts : de même
Cette nouvelle pleine d'esprit est très agréable à lire, merci.
on lui en a mordu les doigts : de même
Cette nouvelle pleine d'esprit est très agréable à lire, merci.

Jean Lê- Nombre de messages: 413
Age: 53
Localisation: Bretagne
Date d'inscription: 22/11/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Me donnent du mal ces sept garnements étant donné le temps entre chaque extrait…. J’en profite pour remercier un peu tardivement mes lecteurs et lectrices et leurs commentaires.
Pour fêter le bac d’Auguste et la bonne note de Boris au bac français – à l’en croire il aurait imité Jean d’Ormesson lors de son oral, bluffant l‘examinateur, mais dans ce que dit Boris il faut beaucoup trier pour avoir un peu de vrai – ainsi que l’excellente note de César qui, bien qu’ayant 16 mois de moins que Boris l’a rattrapé dans les études, nous sommes partis tout l’été chez tante Chloé. Pas les trois semaines habituelles mais deux mois. Je ne sais pas si c’était notre récompense à nous – qui adorons y aller – ou la sienne.
Tante Chloé n’est pas notre tante. C’est l’amie d’enfance du colonel mais à force de la voir tout le temps dans les parages, elle fait partie des meubles, du paysage et de la famille donc. Et puis chacun de nos parents ayant été enfant unique, nous n’avons ni oncle, ni tante, ni cousins et plus de grands-parents. Elle a donc été élue tante, je ne sais pas très bien depuis quand ni par qui. Par maman peut-être qui n’avait pas dû remarquer que tante Chloé en pince pour le colonel, ou alors qui le savait très bien mais fermait les yeux parce que ce n’était pas une rivale ou un danger. D’ailleurs, même depuis la mort de maman, elle ne rivalise toujours pas. Elle est transparente pour le colonel. Il lui sourit gentiment, la remercie sans y penser pour les cadeaux qu’elle lui ou nous faits et n’aurait jamais l’idée de louper les grandes vacances chez elle. Mais ce n’est pas vraiment une femme pour lui. Tout au plus une petite sœur. Et encore.
Pour nous en revanche c’est un peu une figure maternelle, une présence féminine du moins, pas très autoritaire mais qu’on respecte par sa gentillesse et sa douceur. Il ne viendrait, je crois, à l’esprit d’aucun de nous sept de lui désobéir ou de faire des bêtises chez elle, qui puissent mettre le colonel en colère. On sait bien qu’une partie de sa colère retomberait sur elle. Donc en général les vacances là-bas se passent dans le calme et la sérénité. Sans oublier les joies de la campagne. Elle habite une grande maison nichée dans le coin d’un immense terrain plein d’arbres centenaires gigantesques dans lesquels Damien nous fabrique des cabanes. Et puis un verger avec des pommiers, des poiriers, des cerisiers, des pêchers et des abricotiers. Sans oublier les framboises, les groseilles et les cassis dont elle fait une liqueur qui nous régale depuis notre plus jeune âge. Parce que comme c’est l’été papa ferme les yeux sur le fait qu’on en boive un verre en dé à coudre de temps en temps. Alors pour remercier, on l’aide à ramasser les fruits qui mûrissent pendant notre présence. Sinon c’est elle qui vient régulièrement nous fournir en compotes, crumbles, confitures, et pâtes de fruits. Tout au long de l’année c’est un peu notre douceur sucrée, tante Chloé.
Elle n’a jamais quitté le village de leur enfance à papa et à elle ; reprenant la maison au décès de ses parents pour y vivre seule, minuscule petite chose perdue dans une maison dix fois trop grande. J’aime bien quand elle nous raconte un peu leur enfance. C’était une petite fille rousse et gauchère, de quoi la diaboliser aux yeux des autres gamins de l’école et du village. À l’époque le colonel zozotait et restait silencieux et à l’écart pour éviter les moqueries. Ils s’étaient rencontrés lors d‘une récré, tout deux à l‘abri sur le banc le plus éloigné de la cour.
– Pourquoi t’as des zeveux de feu ?
Elle avait répondu timidement, sans rire de son défaut d’élocution et ils étaient devenus inséparables.
Il était beau à entendre Tante Chloé, avec ses boucles brunes, ses yeux verts en amande (Boris, Eloi et Gaspard ont les mêmes, nous autres on a les braises noires de maman sauf César qui a les noisettes du mélange, noisettes mélancoliques et douces) et sa peau brune. Et puis des lèvres pulpeuses appelant les baisers a-t-elle dit une fois avant de devenir écarlate et de courir dans sa cuisine préparer un dessert. Boris dit que la cuisine c’est son exutoire sexuel. Et qu’à défaut de pouvoir prendre du plaisir avec le colonel, elle lui en donne par le ventre. J’ai jamais bien compris le rapport mais les plus grands, d’Auguste à Damien, acquiescent comme une évidence. César baisse les yeux lui, comme chaque fois que la conversation fraternelle dévie sur le sujet. D’après Eloi il n’oserait pas approcher les filles de peur qu’elles ne veuillent pas de ses caresses incomplètes. Moi qui ai déjà bécoté une fille de ma classe, je me dis que les bisous ça suffit, pas besoin des mains mais il paraît que je comprendrai quand j‘aurai la moustache qui pousse. Il ne me tarde pas, j’ai peur que ça chatouille les filles.
Ce que j’aime bien l’été, c’est trouver un moment dans la journée où tous mes frères sont occupés ailleurs pour aller parler avec tante Chloé. Je ne me lasse pas de lui demander de raconter encore et encore comment nos parents se sont rencontrés. Le colonel ne l’évoque jamais. Mais tante Chloé ne se fait pas prier et d’année en année l’histoire s’enjolive et gonfle comme une baudruche. Je me doute bien qu’elle en rajoute un peu et que tout n’est pas exact, peut-être même met-elle un peu de ses rêves et désirs dedans. Mais le conte est délicieux et j’adore qu’elle l’embellisse juste pour moi. En général je m’assoie sur le petit tabouret de la cuisine, je la regarde s’affairer aux fourneaux, les gestes précis et sûrs, pas même perturbés par le fait de parler. Et au fur et à mesure, l’histoire de mes parents prend de belles odeurs : leur premier regard sent la mie de pain fraîche sortant du four, leur premier baiser a les notes sucrées d’une tarte au chocolat et leurs fous rires complices ont des parfums fruités. Plus tard je crois que j’épouserai une pâtissière ou une cuisinière, pour humer sur elle les fragrances de l’amour.
***
Les jardins suspendus de Babylone
Les jardins suspendus de Babylone
Pour fêter le bac d’Auguste et la bonne note de Boris au bac français – à l’en croire il aurait imité Jean d’Ormesson lors de son oral, bluffant l‘examinateur, mais dans ce que dit Boris il faut beaucoup trier pour avoir un peu de vrai – ainsi que l’excellente note de César qui, bien qu’ayant 16 mois de moins que Boris l’a rattrapé dans les études, nous sommes partis tout l’été chez tante Chloé. Pas les trois semaines habituelles mais deux mois. Je ne sais pas si c’était notre récompense à nous – qui adorons y aller – ou la sienne.
Tante Chloé n’est pas notre tante. C’est l’amie d’enfance du colonel mais à force de la voir tout le temps dans les parages, elle fait partie des meubles, du paysage et de la famille donc. Et puis chacun de nos parents ayant été enfant unique, nous n’avons ni oncle, ni tante, ni cousins et plus de grands-parents. Elle a donc été élue tante, je ne sais pas très bien depuis quand ni par qui. Par maman peut-être qui n’avait pas dû remarquer que tante Chloé en pince pour le colonel, ou alors qui le savait très bien mais fermait les yeux parce que ce n’était pas une rivale ou un danger. D’ailleurs, même depuis la mort de maman, elle ne rivalise toujours pas. Elle est transparente pour le colonel. Il lui sourit gentiment, la remercie sans y penser pour les cadeaux qu’elle lui ou nous faits et n’aurait jamais l’idée de louper les grandes vacances chez elle. Mais ce n’est pas vraiment une femme pour lui. Tout au plus une petite sœur. Et encore.
Pour nous en revanche c’est un peu une figure maternelle, une présence féminine du moins, pas très autoritaire mais qu’on respecte par sa gentillesse et sa douceur. Il ne viendrait, je crois, à l’esprit d’aucun de nous sept de lui désobéir ou de faire des bêtises chez elle, qui puissent mettre le colonel en colère. On sait bien qu’une partie de sa colère retomberait sur elle. Donc en général les vacances là-bas se passent dans le calme et la sérénité. Sans oublier les joies de la campagne. Elle habite une grande maison nichée dans le coin d’un immense terrain plein d’arbres centenaires gigantesques dans lesquels Damien nous fabrique des cabanes. Et puis un verger avec des pommiers, des poiriers, des cerisiers, des pêchers et des abricotiers. Sans oublier les framboises, les groseilles et les cassis dont elle fait une liqueur qui nous régale depuis notre plus jeune âge. Parce que comme c’est l’été papa ferme les yeux sur le fait qu’on en boive un verre en dé à coudre de temps en temps. Alors pour remercier, on l’aide à ramasser les fruits qui mûrissent pendant notre présence. Sinon c’est elle qui vient régulièrement nous fournir en compotes, crumbles, confitures, et pâtes de fruits. Tout au long de l’année c’est un peu notre douceur sucrée, tante Chloé.
Elle n’a jamais quitté le village de leur enfance à papa et à elle ; reprenant la maison au décès de ses parents pour y vivre seule, minuscule petite chose perdue dans une maison dix fois trop grande. J’aime bien quand elle nous raconte un peu leur enfance. C’était une petite fille rousse et gauchère, de quoi la diaboliser aux yeux des autres gamins de l’école et du village. À l’époque le colonel zozotait et restait silencieux et à l’écart pour éviter les moqueries. Ils s’étaient rencontrés lors d‘une récré, tout deux à l‘abri sur le banc le plus éloigné de la cour.
– Pourquoi t’as des zeveux de feu ?
Elle avait répondu timidement, sans rire de son défaut d’élocution et ils étaient devenus inséparables.
Il était beau à entendre Tante Chloé, avec ses boucles brunes, ses yeux verts en amande (Boris, Eloi et Gaspard ont les mêmes, nous autres on a les braises noires de maman sauf César qui a les noisettes du mélange, noisettes mélancoliques et douces) et sa peau brune. Et puis des lèvres pulpeuses appelant les baisers a-t-elle dit une fois avant de devenir écarlate et de courir dans sa cuisine préparer un dessert. Boris dit que la cuisine c’est son exutoire sexuel. Et qu’à défaut de pouvoir prendre du plaisir avec le colonel, elle lui en donne par le ventre. J’ai jamais bien compris le rapport mais les plus grands, d’Auguste à Damien, acquiescent comme une évidence. César baisse les yeux lui, comme chaque fois que la conversation fraternelle dévie sur le sujet. D’après Eloi il n’oserait pas approcher les filles de peur qu’elles ne veuillent pas de ses caresses incomplètes. Moi qui ai déjà bécoté une fille de ma classe, je me dis que les bisous ça suffit, pas besoin des mains mais il paraît que je comprendrai quand j‘aurai la moustache qui pousse. Il ne me tarde pas, j’ai peur que ça chatouille les filles.
Ce que j’aime bien l’été, c’est trouver un moment dans la journée où tous mes frères sont occupés ailleurs pour aller parler avec tante Chloé. Je ne me lasse pas de lui demander de raconter encore et encore comment nos parents se sont rencontrés. Le colonel ne l’évoque jamais. Mais tante Chloé ne se fait pas prier et d’année en année l’histoire s’enjolive et gonfle comme une baudruche. Je me doute bien qu’elle en rajoute un peu et que tout n’est pas exact, peut-être même met-elle un peu de ses rêves et désirs dedans. Mais le conte est délicieux et j’adore qu’elle l’embellisse juste pour moi. En général je m’assoie sur le petit tabouret de la cuisine, je la regarde s’affairer aux fourneaux, les gestes précis et sûrs, pas même perturbés par le fait de parler. Et au fur et à mesure, l’histoire de mes parents prend de belles odeurs : leur premier regard sent la mie de pain fraîche sortant du four, leur premier baiser a les notes sucrées d’une tarte au chocolat et leurs fous rires complices ont des parfums fruités. Plus tard je crois que j’épouserai une pâtissière ou une cuisinière, pour humer sur elle les fragrances de l’amour.

elea- Nombre de messages: 3189
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Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Heureusement que tu es revenue avec ton talent de conteuse, elea, ils manquaient, les garnements !
Toujours aussi bon, toujours aussi fluide et agréable à lire. Maintenant, il ne faut pas t'arrêter en si bon chemin.
Toujours aussi bon, toujours aussi fluide et agréable à lire. Maintenant, il ne faut pas t'arrêter en si bon chemin.

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Très sympa cette fratrie.
J'ai lu le premier post et reviendrai pour la suite.
J'ai lu le premier post et reviendrai pour la suite.
Béatrice44- Nombre de messages: 130
Age: 44
Date d'inscription: 04/10/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Ensemble trés agréable . Merci Elea pour ces petits bonheurs de lecture.

Rebecca- Nombre de messages: 8057
Age: 53
Date d'inscription: 30/08/2009
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Tu nous fais entrer, Eléa, avec délicatesse et émotion dans cette famille, au milieu de tous ces garçons. La scène est émouvante quand Faustin et César pénètrent, malgré l’interdit, dans la chambre-sanctuaire. Tu donnes envie de continuer à suivre leur histoire, à la partager.
Juste une réserve : le narrateur est très jeune, or le langage utilisé ne semble pas toujours celui d’un enfant, en particulier cette expression dans la dernière phrase : « pour humer sur elle les fragrances de l’amour. »
Juste une réserve : le narrateur est très jeune, or le langage utilisé ne semble pas toujours celui d’un enfant, en particulier cette expression dans la dernière phrase : « pour humer sur elle les fragrances de l’amour. »
Louis- Nombre de messages: 329
Age: 56
Date d'inscription: 28/10/2009
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Je reviendrai demain Elea, car je ne sais plus lire.

CROISIC- Nombre de messages: 1460
Age: 57
Localisation: COGNAC
Date d'inscription: 29/06/2009

Re: Comme les sept doigts de ses mains
J'adore cette histoire Elea :-) ! Chaque nouveau chapitre m'émerveille. J'attends la suite avec impatience !

M-arjolaine- Nombre de messages: 279
Age: 19
Localisation: Ardèche
Date d'inscription: 07/06/2009

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Merveilleuse tante Chloé, qui n'est pas une vraie tante, donc tout est possible...
Je sens qu'elle va devenir un personnage clé pour la suite de l'histoire.
Je sens qu'elle va devenir un personnage clé pour la suite de l'histoire.

CROISIC- Nombre de messages: 1460
Age: 57
Localisation: COGNAC
Date d'inscription: 29/06/2009

Re: Comme les sept doigts de ses mains
Merci à tous et toutes de suivre ces aventures. Pour une fois j’ai écrit la suite en moins d’un mois, pourvu que ça dure…
Remarque très judicieuse Louis, je sors parfois du personnage, je vais y faire attention.
Alexandra avait un caractère bien trempé. De l’acier, de la fonte. Elle avait su le signifier à son entourage dès son premier cri, un unique cri, bien sonore, sûr, qui avait imposé le silence dans la salle d’accouchement.
Les années qui suivirent ne furent que la confirmation de cette arrivée déterminée. Petite fille butée et certaine de ce qu’elle voulait. Adolescente tout feu tout flamme atteignant toujours ce qu’elle désirait. Jeune femme sereine de son futur, sachant très bien qu’elle allait obtenir ce qu’elle souhaitait : un homme soucieux de fonder une grande famille.
Dans cette optique, elle promenait ses boucles noires et ses yeux assortis dans toutes les soirées dansantes des environs, se laissant mener le temps d’un rock ou bercer le temps d’un slow mais jamais raccompagner chez elle.
Le colonel en avait entendu parler avant même de la voir ; Alex comme tout le monde la nommait, la guincheuse inatteignable, la demoiselle au cœur imprenable. Pourtant tous les gars du coin avaient tenté, sans succès, de prolonger la valse sur les chemins de traverse.
Alexandra et le colonel fréquentaient les mêmes bals, mais il faut croire que la foule n’avait jamais voulu s’écarter afin qu’ils s’aperçoivent.
Et puis, un soir pas comme les autres, un soir de chaleur infernale d’un été de fournaise, il s’était accoudé à la buvette pour profiter du petit ventilateur qui y ronronnait paisiblement, buvant une bière fraîche bien qu’aux bulles éventées. Chloé sur ses talons, comme toujours, la chevelure flamboyante attachée en chignon sage sur la nuque, les épaules recouvertes d’un châle pudibond et les ballerines plates à peine usées par quelques pas esquissés maladroitement.
Le colonel était bien trop timide pour aborder les jeunes filles — son défaut d’élocution revenait au galop lui hanter la bouche dès qu’il essayait — et bien trop piètre danseur pour espérer les séduire sur la piste. Il se rendait à ces soirées plus pour sortir Chloé et faire plaisir à leurs parents avec des occupations de leur âge que par conviction matrimoniale. Il ne remarquait bien sûr pas qu’elle ne regardait que lui et aucun des autres mâles de l’assemblée. Ni qu’elle refusait systématiquement les invitations à danser pour rester à ses côtés. Pourtant avec son nez délicat cerné de tâches de rousseur, et sa poitrine avantageuse, elle avait un certain succès. Ils discutaient donc ces soirs-là comme ils l’auraient fait dans le salon des parents, devant un feu de cheminée ou une corvée de cornichons à gratter pour alimenter les bocaux de la réserve. La musique en plus.
Avalant une gorgée supplémentaire de sa bière tiédie, le colonel observait deux jumeaux, fille et garçon, en train de jouer aux billes dans un coin pendant que leurs parents se lançaient dans un jerk endiablé. Chloé s’enquit dans un murmure : « tu veux des enfants ? ». Les yeux dans le vague, attendri par ces jeux fraternels, le colonel, qui était enfant unique, répondit sans y penser : « une douzaine au moins ». Une grande brune se retourna vers lui, s’exclamant : « vraiment? ».
L’histoire venait de s’écrire. Dans la nuit, Alexandra avait éclairé le colonel en perdition, il ne savait pas encore que la lumière s’éteindrait un jour, mais il était ébloui.
— Tu en fais vraiment des tonnes là ma tantine !
— Mais je te jure Faustin, ça s’est passé exactement comme ça.
Ils se sont échangés des Alinoë, des Bérénice, des Calixte, des Daphné, des Eloïse, des fadaises et galéjades jusqu’au bout du bal. Car ta mère, au diminutif masculin, ne rêvait que de filles, sans savoir à quel point elle allait aimer n’enfanter que des garçons. Et elle s’est laissé raccompagner chez elle au bras du colonel. Je les suivais, prise de frissons malgré la canicule, un peu en retrait pour ne pas perturber l’idylle naissante. À tel point qu’ils avaient dû oublier ma présence lorsque leurs lèvres se sont scellées dans un premier baiser torride. Il faut dire que ta mère n’avait rien à envier à ton père pour le charnu de sa bouche. C’était un régal à voir. J’en avais moi-même les lèvres toutes émues, tendues vers un baiser imaginaire d’une douceur satinée exquise…
Mais je m’égare, passe-moi donc le tamis que je termine cette pâte à tarte. Tu adores les mirabelles n’est-ce pas ?
Je n’osais lui avouer que c’était le fruit préféré du colonel et pas le mien. Comme disait Boris, elle avait le chic pour réaliser des plats rappelant le roux, histoire de mâter à loisir la bouche du colonel croquant dans sa couleur naturelle.
Remarque très judicieuse Louis, je sors parfois du personnage, je vais y faire attention.
***
Le phare d’Alexandrie
Le phare d’Alexandrie
Alexandra avait un caractère bien trempé. De l’acier, de la fonte. Elle avait su le signifier à son entourage dès son premier cri, un unique cri, bien sonore, sûr, qui avait imposé le silence dans la salle d’accouchement.
Les années qui suivirent ne furent que la confirmation de cette arrivée déterminée. Petite fille butée et certaine de ce qu’elle voulait. Adolescente tout feu tout flamme atteignant toujours ce qu’elle désirait. Jeune femme sereine de son futur, sachant très bien qu’elle allait obtenir ce qu’elle souhaitait : un homme soucieux de fonder une grande famille.
Dans cette optique, elle promenait ses boucles noires et ses yeux assortis dans toutes les soirées dansantes des environs, se laissant mener le temps d’un rock ou bercer le temps d’un slow mais jamais raccompagner chez elle.
Le colonel en avait entendu parler avant même de la voir ; Alex comme tout le monde la nommait, la guincheuse inatteignable, la demoiselle au cœur imprenable. Pourtant tous les gars du coin avaient tenté, sans succès, de prolonger la valse sur les chemins de traverse.
Alexandra et le colonel fréquentaient les mêmes bals, mais il faut croire que la foule n’avait jamais voulu s’écarter afin qu’ils s’aperçoivent.
Et puis, un soir pas comme les autres, un soir de chaleur infernale d’un été de fournaise, il s’était accoudé à la buvette pour profiter du petit ventilateur qui y ronronnait paisiblement, buvant une bière fraîche bien qu’aux bulles éventées. Chloé sur ses talons, comme toujours, la chevelure flamboyante attachée en chignon sage sur la nuque, les épaules recouvertes d’un châle pudibond et les ballerines plates à peine usées par quelques pas esquissés maladroitement.
Le colonel était bien trop timide pour aborder les jeunes filles — son défaut d’élocution revenait au galop lui hanter la bouche dès qu’il essayait — et bien trop piètre danseur pour espérer les séduire sur la piste. Il se rendait à ces soirées plus pour sortir Chloé et faire plaisir à leurs parents avec des occupations de leur âge que par conviction matrimoniale. Il ne remarquait bien sûr pas qu’elle ne regardait que lui et aucun des autres mâles de l’assemblée. Ni qu’elle refusait systématiquement les invitations à danser pour rester à ses côtés. Pourtant avec son nez délicat cerné de tâches de rousseur, et sa poitrine avantageuse, elle avait un certain succès. Ils discutaient donc ces soirs-là comme ils l’auraient fait dans le salon des parents, devant un feu de cheminée ou une corvée de cornichons à gratter pour alimenter les bocaux de la réserve. La musique en plus.
Avalant une gorgée supplémentaire de sa bière tiédie, le colonel observait deux jumeaux, fille et garçon, en train de jouer aux billes dans un coin pendant que leurs parents se lançaient dans un jerk endiablé. Chloé s’enquit dans un murmure : « tu veux des enfants ? ». Les yeux dans le vague, attendri par ces jeux fraternels, le colonel, qui était enfant unique, répondit sans y penser : « une douzaine au moins ». Une grande brune se retourna vers lui, s’exclamant : « vraiment? ».
L’histoire venait de s’écrire. Dans la nuit, Alexandra avait éclairé le colonel en perdition, il ne savait pas encore que la lumière s’éteindrait un jour, mais il était ébloui.
— Tu en fais vraiment des tonnes là ma tantine !
— Mais je te jure Faustin, ça s’est passé exactement comme ça.
Ils se sont échangés des Alinoë, des Bérénice, des Calixte, des Daphné, des Eloïse, des fadaises et galéjades jusqu’au bout du bal. Car ta mère, au diminutif masculin, ne rêvait que de filles, sans savoir à quel point elle allait aimer n’enfanter que des garçons. Et elle s’est laissé raccompagner chez elle au bras du colonel. Je les suivais, prise de frissons malgré la canicule, un peu en retrait pour ne pas perturber l’idylle naissante. À tel point qu’ils avaient dû oublier ma présence lorsque leurs lèvres se sont scellées dans un premier baiser torride. Il faut dire que ta mère n’avait rien à envier à ton père pour le charnu de sa bouche. C’était un régal à voir. J’en avais moi-même les lèvres toutes émues, tendues vers un baiser imaginaire d’une douceur satinée exquise…
Mais je m’égare, passe-moi donc le tamis que je termine cette pâte à tarte. Tu adores les mirabelles n’est-ce pas ?
Je n’osais lui avouer que c’était le fruit préféré du colonel et pas le mien. Comme disait Boris, elle avait le chic pour réaliser des plats rappelant le roux, histoire de mâter à loisir la bouche du colonel croquant dans sa couleur naturelle.

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
J'aime toujours mais je ne suis pas sûre que la mise en abîme fonctionne ici et que Chloé ait la distance suffisante pour le rôle qui lui incombe. Par exemple, je doute qu'elle puisse vraiment parler d'elle-même de cette façon plutôt dépréciative :"Il se rendait à ces soirées plus pour sortir Chloé et faire plaisir à leurs parents avec des occupations de leur âge que par conviction matrimoniale. "
D'autre part, je m'étonne que -amoureuse transie- elle n'ait pas éprouvé au moins un pincement au coeur en voyant s'embrasser les tourtereaux. Parce qu'elle a beau être sainte elle n'en est pas moins femme :-)
PS : mater (sans le chapeau)
D'autre part, je m'étonne que -amoureuse transie- elle n'ait pas éprouvé au moins un pincement au coeur en voyant s'embrasser les tourtereaux. Parce qu'elle a beau être sainte elle n'en est pas moins femme :-)
PS : mater (sans le chapeau)

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
J'ai entrepris la lecture des épisodes avec beaucoup de plaisir. Par manque de temps je ne peux poursuivre, mais je reviendrai.
Iris- Nombre de messages: 447
Age: 49
Date d'inscription: 17/08/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Je ne trouve pas trés crédible ce récit que Chloé fait , qui comporte tous les codes d'un récit écrit et non raconté. On a peine à croire que ça puisse être ainsi narré à un enfant qui écoute et avec une telle distanciation que sa propre personne devient un personnage tout à fait détaché d'elle.
Et le tout en faisant la cuisine...Du coup ça fait un peu ovni, on ne comprend pas de suite de quoi il s'agit...A mon avis ça serait à reprendre dans une narration beaucoup plus naturelle.
Et le tout en faisant la cuisine...Du coup ça fait un peu ovni, on ne comprend pas de suite de quoi il s'agit...A mon avis ça serait à reprendre dans une narration beaucoup plus naturelle.

Rebecca- Nombre de messages: 8057
Age: 53
Date d'inscription: 30/08/2009
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Je ne regrette pas d'avoir enfin lu tous les épisodes d'une seule traite. J'ai pu apprécier un bel art de la narration. Le récit est cohérent et agréable à lire. Et le ton tout à fait crédible pour ne pas dire charmant. Faire ainsi parler un enfant avec tant de fraîcheur mêlée à la candeur et l'humour sans sombrer dans la mièvrerie ... c'est génial.
On s'attache à cette fratrie, et merci d'avoir doté les enfants de noms dont l'initiale va de A à G. Pour le lecteur, c'est un procédé habile qui facilite le repérage.
J'avoue que j'ai été un peu décontenancée par le dernier épisode. Le procédé de narration a changé. J'aimais bien l'unité de ton des autres passages.
Pour résumer, je dirai que j'ai passé un très agréable moment à cette lecture. Maintenant que je suis à jour, je suivrai au fur à mesure de la parution.
On s'attache à cette fratrie, et merci d'avoir doté les enfants de noms dont l'initiale va de A à G. Pour le lecteur, c'est un procédé habile qui facilite le repérage.
J'avoue que j'ai été un peu décontenancée par le dernier épisode. Le procédé de narration a changé. J'aimais bien l'unité de ton des autres passages.
Pour résumer, je dirai que j'ai passé un très agréable moment à cette lecture. Maintenant que je suis à jour, je suivrai au fur à mesure de la parution.
Iris- Nombre de messages: 447
Age: 49
Date d'inscription: 17/08/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
alors là je me suis régalée
vraiment sympa cette fratrie ébourrifée et ce papa autoritaire et tante chloé qui n'en est pas, et les corvée dans la cour de l'école. Et ça coule tout seul, tout frais.
Un côté petit poucet aussi. La suite la suite !
vraiment sympa cette fratrie ébourrifée et ce papa autoritaire et tante chloé qui n'en est pas, et les corvée dans la cour de l'école. Et ça coule tout seul, tout frais.
Un côté petit poucet aussi. La suite la suite !

Janis- Nombre de messages: 5083
Age: 51
Date d'inscription: 18/09/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Bon, ma tentative de rupture de ton est loupée, finalement c’est peut-être mieux quand je laisse passer un ou deux mois entre chaque extrait :-)
Tant pis, on verra pour celui-là.
Tu as sans doute raison Easter mais dans mon esprit, elle prenait sur elle pour raconter à son « neveu », et elle embellissait la rencontre de ses parents sans vouloir la ternir par des aspects négatifs comme sa peine ou sa jalousie.
Pareil Rebecca, je pense que tu as raison, mais ce récit est devenu une sorte de légende qu’elle raconte tous les ans, comme si elle récitait un conte et je n’ai, du coup, pas pensé à ce décalage.
Merci les filles !
« Papaa… paapaaa… ».
Si je n’avais pas de suite compris qu’il s’agissait d’un de mes frères, j’aurais pensé que le voisin de tante Chloé, monsieur Pigne, avait enfin décidé d’égorger sa truie. Mais ce qui m’inquiétait et me faisait courir aussi vite vers l’endroit d’où venaient les cris, c’est que je ne reconnaissais pas la voix. Impossible de savoir lequel des six hurlait comme ça. Le bruit venait du coin du bois, à la limite du jardin, là où les arbres fruitiers rejoignent la forêt. En chemin j’ai vu courir Auguste, César et Damien dans la même direction. Pas besoin de compter sur mes doigts pour savoir qu’il était arrivé une tuile à Eloi : Gaspard était parti au marché avec tante Chloé — non qu’il aime particulièrement les cris des poussins ni l’odeur du fumier, mais elle lui avait promis quelques tours sur le taureau mécanique — et je savais Boris occupé à écrire une lettre à sa dulcinée quittée à regret le temps des vacances au risque qu’elle trouve un gars plus marrant que lui entre temps. Pensée qui ne le rendait plus drôle du tout, il avait en permanence un air de chien battu et l’œil humide, et passait son temps à lui écrire pour qu’elle ne l’oublie pas.
Les cris ne cessaient pas. Ce qui me terrorisait encore plus c’était ce « papa » oublieux du « colonel » habituel dont on se servait tous pour appeler notre père. Lequel était invisible d’ailleurs. D’accord c’était l’heure de sa sieste sacrée mais le bruit aurait réveillé en sursaut tout un régiment. Un instant j’ai eu la vision du colonel se retournant vaguement sur le canapé du salon, un œil à moitié ouvert puis ronflant de plus belle. Mais cette vision fut vite remplacée par celle d’Eloi couché par terre, le visage ensanglanté et la jambe droite formant un angle bizarre avec le reste de son corps. J’étais parvenu à destination.
Si je n’avais pas déjà été essoufflé, cette scène m’aurait coupé la respiration. Auguste était arrivé aussi, venait de faire demi-tour et courrait à toutes jambes vers la maison, prévenir le colonel ou les secours, je ne sais pas, il n’avait pas dit un mot. Mais j’admirais le calme et la rapidité de décision de mon aîné, sur qui on pouvait compter en toute circonstance pour agir comme il fallait. Damien tournait, affolé, autour d’Eloi, n’osant ni l’approcher, ni lui parler, comme si ce petit tas geignard à terre n’était plus vraiment son frère. César en revanche s’était de suite agenouillé près du blessé et tournait délicatement sa tête dans tous les sens pour comprendre d’où venait le sang. Moi je n’avais pas besoin de chercher : à midi, Eloi avait été privé de dessert par un colonel furieux de son escapade nocturne de la veille pour aller draguer les filles du village. Il était rentré plutôt saoul et avec une trace de suçon dans le cou. Le colonel ne sachant plus comment le punir, puisqu’il était déjà privé de sorties, de télé et de jeux vidéo pour les dix prochaines années, avait décidé de passer au dessert. Gourmand comme était Eloi, il aurait peut-être dû avoir cette idée plus tôt. Surtout avec tout ce que nous cuisinait tante Chloé. L’andouille avait donc décidé de s’accorder lui-même un dessert en faisant la tournée des fruits du verger. Il avait visiblement terminé sa course sur la branche pourrie d’un cerisier, mais avait eu le temps de mêler leur jus sur ses joues à celui des framboises et des groseilles déjà englouties en route.
Sa jambe par contre ce n’était pas du barbouillage, elle commençait à prendre une couleur étrange et était toute gonflée. Aucun de nous n’osait la toucher.
Eloi pleurait, chose tellement rare que je me suis assis à côté de lui pour prendre sa main et essayer de le rassurer. Il ne l’a pas retirée et a serré la mienne, alors que c’est le moins démonstratif de mes frères et le plus prompt à fuir les câlins ou les contacts. Souvent, lors des bises du nouvel an, il s’essuie la joue avec un bout de manche d’un air dégoûté, comme si on était des pestiférés. Mais ça fait longtemps qu’on ne s’en vexe plus. Il est comme ça Eloi, un peu contre tout juste par principe. Et surtout contre les interdits ou les gestes obligés.
Mais là, il tenait ma main tellement fort que je commençais à avoir les larmes aux yeux, j’ai pris sur moi et serré les dents pour ne pas lâcher ni protester, ça lui faisait du bien je crois, il gémissait faiblement au lieu de hurler.
César m’a dit plus tard que dans ses cris il devait y avoir un tiers de douleur, un tiers de colère, un tiers de peur et un tiers de honte. « Et ça fait quatre tiers » j’ai répondu avec l’accent, ça l’a fait rire, il aime bien quand je le taquine à la Marius.
C’est comme ça qu’on a enfin vu arriver le colonel, tout ébouriffé, la trace de l’oreiller lui barrant la joue et un pan de chemise hors du pantalon. La preuve absolue à mes yeux qu’il avait jugé la situation assez urgente pour ne pas paraitre impeccable comme il aime l’être. Il a rassuré son cinquième élément, Auguste avait prévenu le SAMU, ils étaient en route. Et j’ai bien vu qu’il était prêt ensuite à l’engueuler et puis il a aperçu sa jambe contorsionniste et les mots sont restés dans sa gorge. Il se l’est raclée avant de prendre la tête d’Eloi entre ses mains, de la poser sur ses genoux et de sortir son mouchoir pour le débarbouiller tout doucement. J’ai vu une larme d’Eloi venir l’aider dans sa tâche et je suis sûr que ce n’était pas une larme de douleur.
Quand l’hôpital nous a rendu notre frère, il portait fièrement deux béquilles autour d’un plâtre colossal sur lequel plusieurs infirmières avaient fait des dessins. Plus question de faire le mur la nuit ni d’escalader les arbres pour le reste des vacances. Mais dans son regard un truc avait changé, il avait grandi et semblait apaisé. Comme s’il venait enfin de trouver une place dans la fratrie, une aventure qui le rendait géant.
Tant pis, on verra pour celui-là.
Tu as sans doute raison Easter mais dans mon esprit, elle prenait sur elle pour raconter à son « neveu », et elle embellissait la rencontre de ses parents sans vouloir la ternir par des aspects négatifs comme sa peine ou sa jalousie.
Pareil Rebecca, je pense que tu as raison, mais ce récit est devenu une sorte de légende qu’elle raconte tous les ans, comme si elle récitait un conte et je n’ai, du coup, pas pensé à ce décalage.
Merci les filles !
***
Le colosse de Rhodes
Le colosse de Rhodes
« Papaa… paapaaa… ».
Si je n’avais pas de suite compris qu’il s’agissait d’un de mes frères, j’aurais pensé que le voisin de tante Chloé, monsieur Pigne, avait enfin décidé d’égorger sa truie. Mais ce qui m’inquiétait et me faisait courir aussi vite vers l’endroit d’où venaient les cris, c’est que je ne reconnaissais pas la voix. Impossible de savoir lequel des six hurlait comme ça. Le bruit venait du coin du bois, à la limite du jardin, là où les arbres fruitiers rejoignent la forêt. En chemin j’ai vu courir Auguste, César et Damien dans la même direction. Pas besoin de compter sur mes doigts pour savoir qu’il était arrivé une tuile à Eloi : Gaspard était parti au marché avec tante Chloé — non qu’il aime particulièrement les cris des poussins ni l’odeur du fumier, mais elle lui avait promis quelques tours sur le taureau mécanique — et je savais Boris occupé à écrire une lettre à sa dulcinée quittée à regret le temps des vacances au risque qu’elle trouve un gars plus marrant que lui entre temps. Pensée qui ne le rendait plus drôle du tout, il avait en permanence un air de chien battu et l’œil humide, et passait son temps à lui écrire pour qu’elle ne l’oublie pas.
Les cris ne cessaient pas. Ce qui me terrorisait encore plus c’était ce « papa » oublieux du « colonel » habituel dont on se servait tous pour appeler notre père. Lequel était invisible d’ailleurs. D’accord c’était l’heure de sa sieste sacrée mais le bruit aurait réveillé en sursaut tout un régiment. Un instant j’ai eu la vision du colonel se retournant vaguement sur le canapé du salon, un œil à moitié ouvert puis ronflant de plus belle. Mais cette vision fut vite remplacée par celle d’Eloi couché par terre, le visage ensanglanté et la jambe droite formant un angle bizarre avec le reste de son corps. J’étais parvenu à destination.
Si je n’avais pas déjà été essoufflé, cette scène m’aurait coupé la respiration. Auguste était arrivé aussi, venait de faire demi-tour et courrait à toutes jambes vers la maison, prévenir le colonel ou les secours, je ne sais pas, il n’avait pas dit un mot. Mais j’admirais le calme et la rapidité de décision de mon aîné, sur qui on pouvait compter en toute circonstance pour agir comme il fallait. Damien tournait, affolé, autour d’Eloi, n’osant ni l’approcher, ni lui parler, comme si ce petit tas geignard à terre n’était plus vraiment son frère. César en revanche s’était de suite agenouillé près du blessé et tournait délicatement sa tête dans tous les sens pour comprendre d’où venait le sang. Moi je n’avais pas besoin de chercher : à midi, Eloi avait été privé de dessert par un colonel furieux de son escapade nocturne de la veille pour aller draguer les filles du village. Il était rentré plutôt saoul et avec une trace de suçon dans le cou. Le colonel ne sachant plus comment le punir, puisqu’il était déjà privé de sorties, de télé et de jeux vidéo pour les dix prochaines années, avait décidé de passer au dessert. Gourmand comme était Eloi, il aurait peut-être dû avoir cette idée plus tôt. Surtout avec tout ce que nous cuisinait tante Chloé. L’andouille avait donc décidé de s’accorder lui-même un dessert en faisant la tournée des fruits du verger. Il avait visiblement terminé sa course sur la branche pourrie d’un cerisier, mais avait eu le temps de mêler leur jus sur ses joues à celui des framboises et des groseilles déjà englouties en route.
Sa jambe par contre ce n’était pas du barbouillage, elle commençait à prendre une couleur étrange et était toute gonflée. Aucun de nous n’osait la toucher.
Eloi pleurait, chose tellement rare que je me suis assis à côté de lui pour prendre sa main et essayer de le rassurer. Il ne l’a pas retirée et a serré la mienne, alors que c’est le moins démonstratif de mes frères et le plus prompt à fuir les câlins ou les contacts. Souvent, lors des bises du nouvel an, il s’essuie la joue avec un bout de manche d’un air dégoûté, comme si on était des pestiférés. Mais ça fait longtemps qu’on ne s’en vexe plus. Il est comme ça Eloi, un peu contre tout juste par principe. Et surtout contre les interdits ou les gestes obligés.
Mais là, il tenait ma main tellement fort que je commençais à avoir les larmes aux yeux, j’ai pris sur moi et serré les dents pour ne pas lâcher ni protester, ça lui faisait du bien je crois, il gémissait faiblement au lieu de hurler.
César m’a dit plus tard que dans ses cris il devait y avoir un tiers de douleur, un tiers de colère, un tiers de peur et un tiers de honte. « Et ça fait quatre tiers » j’ai répondu avec l’accent, ça l’a fait rire, il aime bien quand je le taquine à la Marius.
C’est comme ça qu’on a enfin vu arriver le colonel, tout ébouriffé, la trace de l’oreiller lui barrant la joue et un pan de chemise hors du pantalon. La preuve absolue à mes yeux qu’il avait jugé la situation assez urgente pour ne pas paraitre impeccable comme il aime l’être. Il a rassuré son cinquième élément, Auguste avait prévenu le SAMU, ils étaient en route. Et j’ai bien vu qu’il était prêt ensuite à l’engueuler et puis il a aperçu sa jambe contorsionniste et les mots sont restés dans sa gorge. Il se l’est raclée avant de prendre la tête d’Eloi entre ses mains, de la poser sur ses genoux et de sortir son mouchoir pour le débarbouiller tout doucement. J’ai vu une larme d’Eloi venir l’aider dans sa tâche et je suis sûr que ce n’était pas une larme de douleur.
Quand l’hôpital nous a rendu notre frère, il portait fièrement deux béquilles autour d’un plâtre colossal sur lequel plusieurs infirmières avaient fait des dessins. Plus question de faire le mur la nuit ni d’escalader les arbres pour le reste des vacances. Mais dans son regard un truc avait changé, il avait grandi et semblait apaisé. Comme s’il venait enfin de trouver une place dans la fratrie, une aventure qui le rendait géant.

elea- Nombre de messages: 3189
Age: 39
Localisation: Au bout de mes doigts
Date d'inscription: 10/04/2010
Re: Comme les sept doigts de ses mains
A part le récit de Tante Chloé qui a quelque chose de décalé, le reste est un régal.

chrystie12- Nombre de messages: 431
Age: 60
Localisation: souslevent
Date d'inscription: 26/01/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
C'est excellent. Il y a du rythme et on ne s'ennuie pas. De plus une foultitude de petits détails bien vus donnent un accent de vérité absolue à ton texte.Ce qui fait que ça se boit comme du petit lait. On s'y croit c'est simple. Félicitations.

Rebecca- Nombre de messages: 8057
Age: 53
Date d'inscription: 30/08/2009
Re: Comme les sept doigts de ses mains
Ah que oui
Une sorte de Petit poucet revisité, un vrai plaisir
et les 4 tiers !
Une sorte de Petit poucet revisité, un vrai plaisir
et les 4 tiers !

Janis- Nombre de messages: 5083
Age: 51
Date d'inscription: 18/09/2011
Re: Comme les sept doigts de ses mains
En inévitable rabat-joie, je me permets une petite réserve sur la longueur consacrée à cet incident dans la vie des garçons, cela me semble un peu disproportionné par rapport au reste (mais il est fort possible que je me trompe). A moins que cela ne serve de tremplin à une scène ultérieure... De toute façon, on ne s'ennuie pas une seconde, la lecture est toujours aussi plaisante, j'aime beaucoup le ton du récit, cette tendresse pour les personnages.
"Auguste était arrivé aussi, venait de faire demi-tour et courrait à toutes jambes vers la maison "(courait)
" sur qui on pouvait compter en toute circonstance " (à vérifier, mais je dirais que l'usage requiert le pluriel : "en toutes circonstances")
"Auguste était arrivé aussi, venait de faire demi-tour et courrait à toutes jambes vers la maison "(courait)
" sur qui on pouvait compter en toute circonstance " (à vérifier, mais je dirais que l'usage requiert le pluriel : "en toutes circonstances")

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Comme les sept doigts de ses mains
J'adore le ton du récit, où tendresse et humour se mêlent. Et la lecture se fait de bout en bout sans qu'une seule phrase ne lasse le lecteur. J'attends la suite !
Iris- Nombre de messages: 447
Age: 49
Date d'inscription: 17/08/2011
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