Marie (tout simplement)
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Marie (tout simplement)
Marie a 69 ans ; on dirait qu'elle en a 120.
Avant elle était dessinatrice de dessins animés pour la télévision espagnole. Maintenant c'est juste une âme en peine.
Une femme écrasée.
Elle se traîne dans les couloirs de l'hôpital, le paquet de cigarette à la main. Tu entends d'abord le frottement de ses chaussons sur le lino froid et puis tu la vois passer devant toi, lentement, entrer dans la salle fumeur.
Tu la suis.
Tu t'assieds à côté d'elle sans dire un mot, sans faire de bruit.. ou presque.
Elle te demande si ça va ; tu lui réponds que oui ; tu jettes un œil aux verrues qui peuplent son visage, à ses bras maigres, à son cou tiré par l'angoisse et la vieillesse. Les médicaments lui bloquent les mâchoires, c'est à peine si tu la comprends lorsqu'elle te dit qu'elle aime la poésie, qu'elle aime d'ailleurs tous les arts, mais surtout la poésie, elle tousse, et c'est un peu comme le sifflement des rails les jours de pluie.
Elle te dit: j'ai toujours voulu adopter un enfant noir.
Elle te dit: j'aimerais savoir écrire des poèmes...
Et c'est là que tu lui dis que tu en écris, toi, justement, que tu peux même lui en réciter un si elle le souhaite.
Elle tousse encore, elle hoche la tête, tu lui récites le poème comme s'il avait été écrit pour elle. (C'est d'ailleurs un peu vrai.)
Tu recherches l'universel, les mots justes évidents, l'expression et la voix des fatigués.
Elle prend une autre cigarette et t'en propose une ; tu acceptes volontiers.
Quelques minutes de silence.
Et puis elle te sort finalement qu'elle a trouvé ça fantastique... Et violent... Et dégoûtant mais réellement touchant.
Mais c'est toi qui est touché.
Tu la remercies ; elle tousse ; tu te lève et tu t'en vas. Tu te dis: j'écris pour les mort-vivants, tu te dis: J'écris pour des êtres détruits, tu la compares à ces culs d'étoiles dont la honte de briller nous éclaire pourtant. Tant elle est sincère. Tant elle te réchauffe sans t'aveugler. Tu ne sais pratiquement rien de sa vie. Tu n'as même pas envie de lui en inventer une. Alors tu fais avec ce que tu as. Tu déposes deux-trois mots à ses pieds, comme ça, comme un miroir de poche, comme un petit hommage qui tient dans la main.
Et voilà.
Avant elle était dessinatrice de dessins animés pour la télévision espagnole. Maintenant c'est juste une âme en peine.
Une femme écrasée.
Elle se traîne dans les couloirs de l'hôpital, le paquet de cigarette à la main. Tu entends d'abord le frottement de ses chaussons sur le lino froid et puis tu la vois passer devant toi, lentement, entrer dans la salle fumeur.
Tu la suis.
Tu t'assieds à côté d'elle sans dire un mot, sans faire de bruit.. ou presque.
Elle te demande si ça va ; tu lui réponds que oui ; tu jettes un œil aux verrues qui peuplent son visage, à ses bras maigres, à son cou tiré par l'angoisse et la vieillesse. Les médicaments lui bloquent les mâchoires, c'est à peine si tu la comprends lorsqu'elle te dit qu'elle aime la poésie, qu'elle aime d'ailleurs tous les arts, mais surtout la poésie, elle tousse, et c'est un peu comme le sifflement des rails les jours de pluie.
Elle te dit: j'ai toujours voulu adopter un enfant noir.
Elle te dit: j'aimerais savoir écrire des poèmes...
Et c'est là que tu lui dis que tu en écris, toi, justement, que tu peux même lui en réciter un si elle le souhaite.
Elle tousse encore, elle hoche la tête, tu lui récites le poème comme s'il avait été écrit pour elle. (C'est d'ailleurs un peu vrai.)
Tu recherches l'universel, les mots justes évidents, l'expression et la voix des fatigués.
Elle prend une autre cigarette et t'en propose une ; tu acceptes volontiers.
Quelques minutes de silence.
Et puis elle te sort finalement qu'elle a trouvé ça fantastique... Et violent... Et dégoûtant mais réellement touchant.
Mais c'est toi qui est touché.
Tu la remercies ; elle tousse ; tu te lève et tu t'en vas. Tu te dis: j'écris pour les mort-vivants, tu te dis: J'écris pour des êtres détruits, tu la compares à ces culs d'étoiles dont la honte de briller nous éclaire pourtant. Tant elle est sincère. Tant elle te réchauffe sans t'aveugler. Tu ne sais pratiquement rien de sa vie. Tu n'as même pas envie de lui en inventer une. Alors tu fais avec ce que tu as. Tu déposes deux-trois mots à ses pieds, comme ça, comme un miroir de poche, comme un petit hommage qui tient dans la main.
Et voilà.

Yoni Wolf- Nombre de messages: 500
Age: 23
Date d'inscription: 28/03/2011

Re: Marie (tout simplement)
Ou comment la poésie est partout, enfouie parfois, là où on ne l'attend pas ou plus. Tu es un auteur lumineux, Yoni Wolf, et ce n'est pas le moindre des paradoxes. J'espère fort que tu compiles, le contraire serait impardonnable.

Easter(Island)- Nombre de messages: 12101
Age: 51
Localisation: à l'horizon
Date d'inscription: 01/03/2008

Re: Marie (tout simplement)
A genoux devant tant de sensibilité , de délicatesse et d'amour d'autrui.
Je la connais cette dame.... Je la connais!
Je la connais cette dame.... Je la connais!
Maryse- Nombre de messages: 661
Age: 68
Date d'inscription: 22/09/2010
Re: Marie (tout simplement)
Boum ! Coeur de cible !
J'ai une Marie, 98 ans, elle sait encore lire mais comprend-elle ce qu'elle lit ?
Je vais lui faire déposer tes mots à ses pieds, peut-être va-t-elle s'en servir comme miroir de poche... les recevoir comme un petit hommage qui tient dans la main.
Cette phrase est si belle, si poignante !
J'ai une Marie, 98 ans, elle sait encore lire mais comprend-elle ce qu'elle lit ?
Je vais lui faire déposer tes mots à ses pieds, peut-être va-t-elle s'en servir comme miroir de poche... les recevoir comme un petit hommage qui tient dans la main.
Cette phrase est si belle, si poignante !

CROISIC- Nombre de messages: 1460
Age: 57
Localisation: COGNAC
Date d'inscription: 29/06/2009

Re: Marie (tout simplement)
Voilà ! j'ai trouvé : tu ne déguises rien.
Même si tu inventes, c'est tout cru, pas dégoulinant de sauce !
Même si tu inventes, c'est tout cru, pas dégoulinant de sauce !

coline Dé- Nombre de messages: 8136
Age: 68
Localisation: Où ça ?
Date d'inscription: 30/08/2008

Re: Marie (tout simplement)
Petites modifications éparses, je surcorrige toujours mes textes, jusqu'à l'excès.
Marie a 69 ans ; on dirait qu'elle en a 120.
Avant, elle était dessinatrice de dessins animés pour la télévision espagnole, à présent c'est juste une âme en peine,
une femme écrasée.
Elle se traîne dans les couloirs de l'hôpital, le paquet de cigarette à la main ; tu entends d'abord le frottement de ses chaussons sur le lino froid et puis tu la vois passer devant toi, lentement, faiblement, entrer dans la salle fumeur.
Tu la suis.
Tu t'assieds à côté d'elle sans piper mot, sans faire de bruit, ou presque.
Elle te demande si ça va ; tu lui réponds que oui ; tu jettes un œil aux verrues qui peuplent son visage, à ses bras maigres, à son cou tiré par l'angoisse et la vieillesse. Les médicaments lui bloquent les mâchoires, c'est à peine si tu la comprends lorsqu'elle te dit qu'elle aime la poésie, qu'elle aime d'ailleurs tous les arts, mais surtout la poésie, elle tousse, et c'est un peu comme le sifflement des rails les jours de pluie.
Elle te dit: j'ai toujours voulu adopter un enfant noir.
Elle te dit: j'aimerais savoir écrire des poèmes.
Et c'est là que tu lui dis que tu en écris, toi, justement, que tu peux même lui en réciter un si elle le souhaite.
Elle tousse encore, elle hoche la tête, tu lui récites le poème comme s'il avait été écrit pour elle (c'est d'ailleurs un peu vrai, au fond).
Tu recherches l'universel, les mots justes, évidents, les mots juste évidents, l'expression et la voix des fatigués.
Elle prend une autre cigarette et t'en propose une ; tu acceptes volontiers.
Quelques minutes de silence.
Et puis elle te sort finalement qu'elle a trouvé ça fantastique... Et violent... Et dégoûtant mais réellement touchant.
Mais c'est toi qui est touché.
Tu la remercies sans trop savoir pourquoi ; elle tousse ; elle tousse encore et tu te lève et tu t'en vas. Tu te dis: j'écris pour les mort-vivants, tu te dis: J'écris pour des êtres détruits. Tu la compares à ces culs d'étoiles dont la honte de briller nous éclaire pourtant. Tu sais. Tant elle est sincère, et humble, tant elle te réchauffe sans t'aveugler. Tu ne sais pratiquement rien de sa vie, tu n'as même pas envie de lui en inventer une. Alors tu fais avec ce que tu as: tu déposes deux-trois mots à ses pieds, comme ça, comme un miroir de poche, comme un petit hommage qui tient dans la main.
Et voilà.
Marie a 69 ans ; on dirait qu'elle en a 120.
Avant, elle était dessinatrice de dessins animés pour la télévision espagnole, à présent c'est juste une âme en peine,
une femme écrasée.
Elle se traîne dans les couloirs de l'hôpital, le paquet de cigarette à la main ; tu entends d'abord le frottement de ses chaussons sur le lino froid et puis tu la vois passer devant toi, lentement, faiblement, entrer dans la salle fumeur.
Tu la suis.
Tu t'assieds à côté d'elle sans piper mot, sans faire de bruit, ou presque.
Elle te demande si ça va ; tu lui réponds que oui ; tu jettes un œil aux verrues qui peuplent son visage, à ses bras maigres, à son cou tiré par l'angoisse et la vieillesse. Les médicaments lui bloquent les mâchoires, c'est à peine si tu la comprends lorsqu'elle te dit qu'elle aime la poésie, qu'elle aime d'ailleurs tous les arts, mais surtout la poésie, elle tousse, et c'est un peu comme le sifflement des rails les jours de pluie.
Elle te dit: j'ai toujours voulu adopter un enfant noir.
Elle te dit: j'aimerais savoir écrire des poèmes.
Et c'est là que tu lui dis que tu en écris, toi, justement, que tu peux même lui en réciter un si elle le souhaite.
Elle tousse encore, elle hoche la tête, tu lui récites le poème comme s'il avait été écrit pour elle (c'est d'ailleurs un peu vrai, au fond).
Tu recherches l'universel, les mots justes, évidents, les mots juste évidents, l'expression et la voix des fatigués.
Elle prend une autre cigarette et t'en propose une ; tu acceptes volontiers.
Quelques minutes de silence.
Et puis elle te sort finalement qu'elle a trouvé ça fantastique... Et violent... Et dégoûtant mais réellement touchant.
Mais c'est toi qui est touché.
Tu la remercies sans trop savoir pourquoi ; elle tousse ; elle tousse encore et tu te lève et tu t'en vas. Tu te dis: j'écris pour les mort-vivants, tu te dis: J'écris pour des êtres détruits. Tu la compares à ces culs d'étoiles dont la honte de briller nous éclaire pourtant. Tu sais. Tant elle est sincère, et humble, tant elle te réchauffe sans t'aveugler. Tu ne sais pratiquement rien de sa vie, tu n'as même pas envie de lui en inventer une. Alors tu fais avec ce que tu as: tu déposes deux-trois mots à ses pieds, comme ça, comme un miroir de poche, comme un petit hommage qui tient dans la main.
Et voilà.

Yoni Wolf- Nombre de messages: 500
Age: 23
Date d'inscription: 28/03/2011

Re: Marie (tout simplement)
Je n'ai pas lu de poésie dans ton texte. Mais, c'est une belle prose. J'en ai aimé le style direct, sans chichi mais si bien dit... car sa lecture touche le cœur.
C'est un beau cadeau cet échange.
C'est un beau cadeau cet échange.
Iloa Mys- Nombre de messages: 166
Age: 42
Localisation: France
Date d'inscription: 06/06/2011
Re: Marie (tout simplement)
J'aimerais bien que tu m'expliques ce qu'est la poésie... Sérieusement, il faudrait arrêter de simplement lire les poètes du moyen-âge. La poésie, eh bien, elle n'entre pas dans un cadre fixe. Ce serait la meilleure façon de la tuer. Non en fait, j'oubliais, elle est déjà morte. C'est ça qui lui donne sa puissance. Moi ça me fait penser à du Cendrars. Et Cendrars, il écrivait ce genre de poèmes non? Tout dans le concret. Le narratif. Et Raymond Carver? C'était pas de la poésie?
[...]
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim.
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et
tous les verres,
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
[...]
- Blaise Cendrars
[...]
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim.
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et
tous les verres,
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
[...]
- Blaise Cendrars
souldoubt- Nombre de messages: 8
Age: 25
Localisation: Montréal
Date d'inscription: 29/07/2011
Re: Marie (tout simplement)
C'est très touchant, merci.
Anachrona- Nombre de messages: 80
Age: 18
Date d'inscription: 09/05/2011
Re: Marie (tout simplement)
Tout à fait le genre de texte qui marche et qui me plaît beaucoup. Pour moi, qui veut sans cesse donner un sens aux choses, ton texte sert tout à fait le sens premier que je donnais à l'art. Servir la vie, se mettre du côté de ceux qui souffrent en simplicité, montrer ce qu'on ne voit pas tout de suite et montrer en quoi c'est beau.

Marine- Nombre de messages: 422
Age: 17
Date d'inscription: 30/07/2011
Re: Marie (tout simplement)
Merci pour vos derniers commentaires. Et merci, souldoubt, pour la référence à Cendrars ; car tu sais bien que c'est ma première influence.

Yoni Wolf- Nombre de messages: 500
Age: 23
Date d'inscription: 28/03/2011

Re: Marie (tout simplement)
petites touches sensibles impressionnistes impressionnantes ...

Poussetontraino- Nombre de messages: 745
Age: 46
Localisation: Nice
Date d'inscription: 25/02/2009

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