Le temps poétique : deux leçons

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Le temps poétique : deux leçons

Message  Calvin le Ven 14 Oct 2011 - 20:28

Première leçon : introduction générale.

Le temps poétique est un temps de la langue française qui constitue aussi un mode de temporalité. Il se veut la réunion parfaite de l’indicatif et du subjonctif, c'est à dire qu'il désigne en même temps l'action réelle et l'action hypothétique ; il est donc, en cela, comme le frère de lumière du conditionnel, car c'est le temps où l'action ni de fer ni de feu est conditionnée (par l'image).
L'emploi du temps poétique est aussi purement instinctif qu’extrêmement délicat. En effet, si l'on considère que la poésie constitue un mode de temporalité en elle-même, on doit cependant y distinguer trois sous-modes (et non trois temps dans un mode) car le jeu des réalités change du tout au tout selon qu'il s'agisse d'une image constitutive du monde (objectif) d'une image constitutive du rêve (subjectif) ou d'une image constitutive de soi (là où il n'est plus ni sujet ni objet mais intuition pure). Il s'agit donc d'un seul temps (car la poésie est immuable) qui s'emploie selon trois sous-niveaux de réalité (poétique).
Dans tous les cas, ce temps n'a qu'un seul verbe, "être", qui est son propre auxiliaire, car être est le verbe des poètes et avoir celui des boursiers.
Enfin, précisons que c'est au temps poétique que se conjuguent et l'amour et l'utopie et le rêve.

Commençons par le cas le plus simple, le temps poétique conditionné par une image constitutive du monde (l'être tel qu'il est au monde) qui est une affirmation ontologique des plus simples (nuancée cependant par le fait que le temps poétique n'est ni entièrement du domaine du concret ni entièrement du domaine de l'hypothétique mais ne répond qu'à l'Être lui-même).
On est libre d'y préfixer ce qui correspond dans les temps traditionnels à un indicateur de subjonctif (généralement selon qu'il s'agisse d'un texte d'amour ou non).

- (que) je fussois
- (que) tu fussais
- (qu') il, elle fusse
- (que) nous fûssions (variante : nous fûmions)
- (que) vous fûssiez (variante : vous fûtiez)
- (qu') ils, elles fussent

On peut aussi, pour les plus délicats, apposer le circonflexe à n'importe quelle personne.

Passons maintenant au second mode, le temps poétique motivé par une image constitutive du rêve. C'est à dire que l'ontologie de cette temporalité n'est ni affirmation ni négation, mais constatation se rapportant à un domaine de l'Être qui n'est ni concret ni hypothétique mais n'existant que dans l'imaginaire où la subjectivité est objectivée (par la nature performative du langage) lorsqu'elle se traduit en signes ; ce qui, remarquons-le, est précisément la nature de la poésie.

- j'étais êté
- tu étais êté
- il était êté
- nous éssions êtés
- vous éssiez êtés
- ils êtaient êtés

Enfin le troisième mode où l'image est constitutive de soi. Nous voici dans le pur domaine de l'Être : il s'agit d'une pure affirmation (affirmation comme constitution) ontologique réflexive où il n'y a plus lieu de distinguer ou un sujet ou un objet puisqu'il s'agit du topos antécédent leur dichotomie.

- j'étais-ce

Ce dernier ne comptant évidemment qu'une seule personne. (Bien que l'emploi du "je" que nous concédons à la langue traditionnelle soit une contradictio in adjecto, elle en partie neutralisée par la forme réflexive ; l'imagination palliant l'ontologie là où la langue ne peut que la dégrader).

Ces tables n'ont cependant qu'une valeur indicative, le propre de ce temps étant de se modifier selon les sonorités textuelles qui exigent la dérivation.
Le temps poétique peut aussi, par un biais ontologique, s'appliquer à tous les verbes de la langue française (même avoir), mais puisque cela implique de sortir du domaine pur de l'Être, il serait vain de dressant une table essayer de fixer ce qui ne se fixe pas, mais ne fait que fluctuer à l'infini selon les jeux de l'intention du poète.


****


Cours de temps poétique ; deuxième leçon.
L'extension temporelle substantive.

Nous avions dit dans la première leçon "que c'est au temps poétique que se conjuguent et l'amour et l'utopie et le rêve". Cependant nous sommes restés dans le champ étroit (mais déjà si vaste) de l'ontologie pure en matière d'introduction à cette nouvelle grammaire générale.
Une fois maitrisés le concept de l'Être, nous pouvons aborder de plain-pied ce qui fait l'originalité et le cœur du temps poétique.
Notre langue en effet, est construite de telle façon que trois catégories se distinguent : celle qui indique la réalité des choses (les substantifs) celle qui en détaille les qualités (les prédicats) et celle-là qui aménage une place pour la temporalité et l'action (les verbes). Le verbe être ayant cette particularité d'être, à l'origine du langage, la couche où viennent s'articuler tous les autres verbes d'action et de fait (s'étalant dans la temporalité) en jetant les bases de la substantialité et de la désignation (car pour parler de substance il faut parler d'être).

Le temps poétique veut revenir à cette origine du langage. Nous avons vu dans la première leçon comment il était possible d'exprimer sous trois modes de réalité différents (et en même temps si subtils, si complexes) des affirmations ontologiques simples. Voyons dès à présent comment le temps poétique étend cette affirmation ontologique aux substantifs, leur rendant une qualité ontologique de premier plan et les soumettant à la temporalité du poème. Pour le dire autrement, le temps poétique "verbe" les noms.

Exemple :
Dans le langage courant, l'on dira "une rose" pour désigner un objet, "rouge" pour désigner sa qualité, "est éclose" pour désigner son état. Avec le temps poétique on dira : je rose; je rose rouge et éclot; non pas pour dire "je suis comme une rose rouge qui éclot" parce que l'on veut supprimer toute relation d'équivalence entre "je" et cette réalité extérieure que "comme" relie. Il ne s'agit ni de comparaison, ni de métaphore; ce n'est pas une image, mais le terreau fertile où l'image éclot. Ce que l'on veut poser, c'est l'absence radicale de différence entre soi-même et une rose rouge; elles se fondent ainsi dans le même corps ontologique et participent d'une même main à l'Être.

Nous considérons en effet que le langage actuel, avec ses images, ses subtils jeux d'équivalence, ne prend pas l'Être au sérieux, ne faisant que les choses à moitié, tissant des correspondances (pour créer l'image) quand il doit y avoir pure équivalence (pour donner à voir des images encore inconnues).

Divers exemples :
- je rose
- tu pluie
- nous fumée
- on miracle
- ils cailloux

Bien sûr le temps poétique ne s'arrête pas là. Mieux que de faire glisser la substance dans le domaine du temps et de l'être, l'on veut y faire rentrer le langage entier; l'imagination étant la seule limite.

- je rouge
- tu superflu
- il entièrement
etc.

Conjuguons :
- ils passoiraient dans les nuages
- je moussa l'arbre
- je feuille les opinions
- tu roses ma vie;

Mais ne nous aventurons pas trop vite dans cette pièce où nous sommes pareils à des aveugles, des aveugles cherchant partout la lumière comme on se raccroche aux murs. Ce que nous voulons, c'est faire entrer tout le langage dans cette responsabilité ontologique où glissent comme une main sur une main aimée, les fluctuations du temps et de l'être. Ouvrons nos paumes : il s'y dessine des images inconnues.

Calvin

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Re: Le temps poétique : deux leçons

Message  Calvin le Ven 14 Oct 2011 - 20:29


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