Chomina

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 11/1/2012, 16:33

Ma tristesse n'était pas celle de la perte, mais au contraire celle de l'omniprésence, de la poursuite, de l'éternité : le vieil homme demeurait, comme une étoile de plomb ventousée à ma peau et à mes craintes, objet abîmé que l’on voudrait perdu mais que le souvenir fait survivre par-delà l’absence.

Oh ! Que c'est finement analysé et retranscrit. C'est très beau, lu-k, très bon, très bien. Une belle fin de partie.

Easter(Island)

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Re: Chomina

Message  coline Dé le 11/1/2012, 23:13

J'aime énormément ce passage.
Et j'ai relu le précédent et noté un truc qui cloche :
le seul être au monde que je n’ai jamais aimé
C'est le seul être au monde que j'ai jamais aimé
( sinon, tu dis qu'elle n'a jamais aimé Giorgio !)

J'ai hâte de voir la 2e partie.

coline Dé

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Re: Chomina

Message  coline Dé le 11/1/2012, 23:15

Pardon : que j'aie jamais aimé

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Re: Chomina

Message  elea le 13/1/2012, 19:38

Une partie bellement bouclée. Vivement la suite.

Ici, je me suis demandée si l’énumération était indispensable, elle ne m’a pas choquée, je me suis juste posé la question : De tous les orifices du corps — de l’anus, des yeux, des narines, des oreilles — affluaient l’avarice, les défaites, les lunes, les maladies.

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Re: Chomina

Message  midnightrambler le 14/1/2012, 00:55

Bonsoir,

Je salue moi aussi la performance soulignée par beaucoup ... but, sorry, it isn't my cup of tea.

Amicalement,
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Re: Chomina

Message  lu-k le 2/2/2012, 15:06

......Je relate ici (avec ce langage étranglé, vain, déformant, toujours à l'assaut d'une réalité qu'il crée, renouvelle et tue) les marques laissées en moi. J'aimerais arriver à dire ce pourquoi nous sommes absents. Les choses roulent, passent, repassent, s'échappent et s'impriment à la fois. Je perds ce que je touche et pourtant ce que je touche continue de me brûler de l'intérieur. Il y a des visages princiers mais aussi des vallons où l'eau s'en va... Lorsque je te regarde à travers le temps, il me semble que je t'extrais de ta cachette et que pourtant je te recouvre d'une mucosité blanchâtre, que je te découvre et que je te dénature, comme si j'étais en promenade dans un cimetière enneigé.
......Je reste là, les bras ballants. Tout s’est évadé comme la pulpe d’un petit cœur carmin prêt à exploser. Je me laisse tomber sur le sol de la clairière. Seule la statue du macaque n’a pas perdu de sa superbe. Elle continue de me toiser de son œil tutélaire et moqueur, comme si la perte avait cela de convenu et d’enfantin qu’elle obligeait aux mains passées avec morgue dans les cheveux. Je me sens si petite que ce qui grandit en moi dépasse les contours de mon corps. Ça se déverse, ça se déverse. Vieux con, je n'ai rien à t'écrire. Mes contradictions s'excusent à ma place ; heureusement que la prétérition est belle. Je n'ai rien à t'écrire, depuis longtemps déjà les choses ont fini de me toucher, depuis longtemps déjà tout se répète inlassablement. J'aimerais revenir à la vie, mais les paysages de toi sont poitrinaires maintenant.
......Giorgio, que faire, je ne sais pas, encore aujourd'hui j'hésite : cracher ou te prendre la main ?

......Je me réveille. Je ne sais pas combien de temps j’ai pu demeurer ainsi, les yeux fermés, allongée dans l’herbe que recouvre à présent une membrane de flocons. Il neige toujours. Je reste en chien de fusil, la paume caressant les pousses vertes à demi-ensevelies. Il fait froid mais le soleil brille d’un blanc pur, comme lors de ces jours d’hiver où il fait bon de marcher dehors en appréciant la bordure des choses baignées dans la tristesse la plus éclatante. Je roule jusque sur le dos et je vois le singe, la condescendance de ses yeux de granit, le renflement de son bide pierreux jaillissant dans l’ambiance opaline comme les rieurs d’un groupe face à la solitude d’un jeune homme. Tout me revient alors. Je me mets à pleurer doucement tandis que la neige épargne l’endroit où il mourut. Je reste des heures à contempler le vide qu’occupait son corps gisant. J’aimerais entendre tinter les cloches des petits esprits. Je suis seule, à présent. Je tente de me rappeler les paroles du dieu Cerf, mais en vain. Cet échec redouble mon impression dévorante de vacuité ; Giorgio me bat les tempes, je suis condamnée à sa présence et j’ai perdu les clés qui, peut-être, m’auraient ouvert l’oubli. Je me lève brusquement et cours entre les arbres.

......Ce qu’on pouvait lire dans mes yeux, c’était un peu de dignité qui persistait, machinalement, en dehors de ma conscience et de ma volonté, dernier simulacre d’humanité, à l’image d’un rouage indépendant et enfoui qui continue de fonctionner quand son ensemble est déjà mort. C’est fascinant de remarquer notre lâcheté et de s’apercevoir avec quelle ténacité une loi insondable nous empêche de nous y abandonner et de nous en réjouir, comme si la morale, le courage et l’espoir devaient surpasser n’importe quelle souffrance. Il y a bien plus de complaisance à constater sa propre mort ou justement à ne plus rien pouvoir constater, qu’à s’inventer une satisfaction et une vérité dans l’observation de notre résistance mécanique à la douleur ; il n’y a rien de plus faux, de plus mensonger, que la gratification de l’œil sur soi, un soi absurde, en lambeaux, troué de toutes parts, baignant dans toute l’impureté du corps, alité, badigeonné de larmes, de sang, de sueur. J’aurais voulu la tromper, cette dignité, cette dernière respiration, qu’elle prenne froid, puisque j’étais déjà éteinte.

......Je restais plusieurs jours dans l’immensité de la maison. Je voulais me battre ; cela n'était pas si simple. Chacun de mes bruits m’horrifiait, et j’évitais avec soin les gestes quotidiens qui me rappelaient plus aisément les jours d’autrefois. La cuisine était un lieu terrible où les souvenirs croupissaient en surnombre : le petit-déjeuner, particulièrement, y revenait à la charge, comme l’instant le plus noir de vie, de détails, d’odeurs. Les pièces vides parlaient du passé et, le soir, j’allais dans son lit embrasser des monstres inertes. Je me rappelle m’être touchée, enroulée dans ses draps, alors que me revenaient entremêlées son visage et celui du garçon-loup. Je frottais, je frottais mon sexe comme une vache blessée que je ne cessais de maintenir en vie en caressant ses plaies de mes mains rêches, épineuses.
......La journée, je cherchais activement un indice qui aurait pu me renseigner sur le passé de Giorgio, sur le pourquoi de sa mort, sur cet être magique qui nous avait bernés pour mieux lui prendre la vie. Le vieil homme avait toujours été secret, extrêmement silencieux, surtout lorsque cela concernait son passé, son travail, sa vie personnelle, son identité. Je fouillais tous les recoins de l’immense habitation, je découvrais même des endroits que je n’avais jamais vus en plusieurs années ; mais pendant des jours interminables rien d’utile ne se révéla.

......Un matin, je me résignai à ouvrir le placard où Giorgio rangeait le thé, seul endroit de la maison encore vierge de ma fouille, car je pensais que les fantômes y étaient plus obsédants qu’ailleurs. Il passait de nombreuses heures à élaborer des infusions, à grogner en mélangeant les feuilles séchées entre ses doigts, à humer les senteurs réunies, les rainures aux couleurs bigarrées, tout cela avec ses mains expertes mais tremblantes qui au quotidien œuvraient avec la même attention agitée, comme si à l’exigence de ses papilles averties se mêlait toujours une forme de modestie face à une plante qui le dépassait. A la vue du vieil homme, de ses activités, de son rapport aux choses, naissait toujours cette impression de religiosité immanente, comme si chacun de ses gestes tenait d’un besoin compulsif de communier, de ritualiser. J’étais fasciné par cette omniprésence du sacré et par son attitude face à la beauté immémoriale des êtres et des essences : je l’entendais constamment jurer, marmonner, maugréer, tout en appliquant avec une angoisse soigneuse les mouvements routiniers et mystiques qui s’imposaient naturellement à lui. Cette oscillation permanente entre le trivial et le spirituel, entre l’assurance et la peur certaine m’impressionnait, particulièrement lors de ces instants où ses mains calleuses piochaient avec une avidité retenue entre les indénombrables châsses multicolores où il conservait le thé. Aujourd’hui, d’après ce que j’ai appris sur Giorgio, j’appréhende cette rigueur et cette humilité dans la vénération comme une forme de rachat. Ces trop nombreuses années de purgation, au regard de ses activités passées, ont créé une tension si maladive entre le devoir de responsabilité et la conscience du bien que tout a éclaté de l’intérieur : ses membres sont devenus fous, son pauvre corps de vieux s’est réfugié dans la sombre sensualité de l’absence. Ce garçon, en touchant son bas-ventre, l’a transpercé au cœur.

......Je cherchai dans tous les récipients, mais rien. Je désespérai de trouver un jour quoi que ce soit qui put m’aider. Puis je remarquai un minuscule écrin doré, caché derrière les autres. Je l’ouvris, tremblante, et trouvai une banale clé de fer à l’intérieur, posée là comme un délaissement de la mémoire. Je fronçai les sourcils, glissa mes doigts pour l’attraper ; tel un organisme vivant, elle se faufila et sortit à toute vitesse de la boîte. Elle resta là, en suspension dans les airs, juste devant moi, au-dessus de la grande table en bois. Je tentai de la saisir encore, mais elle se mit à voler à toute vitesse, zigzaguant entre les murs de la maison. Je me précipitai à sa poursuite aussi vite que possible. Nous arrivâmes au bout du grand couloir, devant la porte de derrière qui mène au jardin. Cette porte m’a toujours paru étrange, seule, au bout du corridor... mais une étrangeté bienveillante, comme un secret gardé entre les paumes liliales d’un aïeul. Je l’empruntais rarement. J’ouvris et la clé partit au-dehors, mais lentement cette fois. Je la suivis en marchant, les mains sur les hanches, épuisée. Elle s’arrêta un peu plus loin, à la lisière de la forêt.

......J’aimais le derrière de la maison, cette partie reculée du jardin ; il y a toujours ce soleil et ce flou qui apparaissent lorsque je me les remémore, c’est comme un lieu séparé du jour-le-jour, de la devanture où nous étions constamment, du petit pont rouge et de la baie vitrée. Selon mes souvenirs, il régnait constamment dans cette partie de notre enclos des effluves de douceur, d’olives noires et de viande grillée. Mais j’ai du mal à me rappeler précisément l’endroit en dehors de la retraite qu’il constituait pour moi : un endroit silencieux, inhabituel, éloigné de Giorgio et du grand salon, où je pouvais découvrir l’intimité, la nature, leurs faux apaisements, leurs agressions, relever ma jupe, m’allonger sans rien faire en dialoguant avec les fleurs, exister enfin dans la confidence. Une de ces petites cachettes où l’enfant fait face aux chaleurs si intimidantes, si gracieuses, si rudes et si cosmiques de l’entrée en contact de la peau.

......Puis, lentement, la clé descendit jusqu’à se trouver au ras du sol, à quelques centimètres plus haut que l’herbe. Je regardai un instant les arbres qui ondoyaient de concert sous le vent matinal. Je m’approchai plus près de la clé, m’assis en tailleur pour mieux la regarder : j'aperçus, au-dessous d'elle, une sorte de petit trou percé dans la mousse. Je tendis ma main pour la saisir, et cette fois elle ne s’échappa pas. Je l’introduisis avec précaution dans le creux. Une fois enfoncée, je tentai de la tourner, légèrement, vers la droite. J’entendis un bruit sourd fabuleux et, là, je tirai aussi puissamment que me le permettaient mes bras de jeune femme. Je vis la terre se soulever autour de moi, puis je parvins à ouvrir totalement ce qui ressemblait à une porte enfouie dans le sol, recouverte d’un tapis d’herbe et d'humus. Mon cœur se mit à battre très fort. Je descendis lentement par une échelle qui se trouvait là. J’arrivai dans une pièce exiguë, éclairée seulement par les rayons du soleil. Un tapis de feuilles craqua sous mes pas hésitants. J’entendais les oiseaux roucouler, le vent bruisser dans les feuilles et s’engouffrer en un souffle dans l’alcôve. Avais-je enfin découvert le refuge de Giorgio, son abri où il pouvait être seul et découvrir son corps ? Se trouvait là simplement une table, un pauvre bureau au tiroir vide, rien d'autre. Sur cette table, un vieux livre. Je l’ouvris. Je trouvai une plume coincée entre les deux premières pages, une plume d’un noir profond, ambré, lumineux, saisissant. Je tournai les feuilles du manuscrit. Des milliers de noms étaient notés à la suite, alignés proprement en colonnes, et ce du début à la fin. Rien de plus. Des images vinrent sauvagement heurter mon esprit : des hommes affalés meurtris dans les rues, Giorgio agenouillé, un homme habillé en noir qui bondit de toit en toit, des enfants cagoulés qui s’agitent entre de grosses mains… je ne savais pas ce que ces photographies apparues signifiaient, mais je compris que le livre et la plume venaient de me rappeler partiellement quelque chose — à l'heure où j'écris, je suis en mesure d'affirmer que les paroles du dieu Cerf me revenaient pour la première fois.
......Je pris le livre avec la plume à l’intérieur, remontai l’échelle, refermai la porte de terre, rentrai immédiatement dans la maison pour prendre un sac et quelques provisions. Je laissai la baie vitrée entrouverte en sortant, je traversai le petit pont rouge sans regarder la rivière, je courus entre mes arbres de toujours. Arrivée au portail du Désir et de la Mort, la clé de fer sortit seule de ma poche et m’ouvrit par enchantement les gorges du monde.

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 3/2/2012, 17:58

Lu-k, c'est un vrai bonheur que cette prose si élégante, presque limpide aujourd'hui.
Quand je pense au tas d'insanités et à la pseudo littérature qui peuvent fleurir sur internet, te lire me met du baume au coeur. Et puis quelqu'un qui utilise l'adjectif "lilial" ne peut que me faire grand plaisir.

Cela dit, pas absolument sûre du coup de la clé volante, ça me semble un petit peu facile, comme une cheville nécessaire à la poursuite de l'histoire. Mais au bout du compte, je m'en moque. J'aime te lire, et j'aime suivre ce récit.

J'ai relevé ce court passage où il me semble que l'emploi du passé simple est possiblement contestable :
"Je cherchai dans tous les récipients, mais rien. Je désespérai (à mon avis, le verbe - verbe d'état - devrait/pourrait être à l'imparfait) de trouver un jour quoi que ce soit qui put m’aider.

Et une coquille ici :
"Je fronçai les sourcils, glissa mes doigts pour l’attraper ; "

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Re: Chomina

Message  alex le 4/2/2012, 20:58

Une prose parfaite, parfaite, parfaite. J'aurais grand-peine à y trouver à redire. J'adore cette écriture dans son rapport à l'ontologie, qui fouille, donc, au plus profond du souvenir, qui aspire à redécouvrir l'être et ses plus infimes anfractuosités. Te lire est chaque fois une leçon.

Quelques remarques, néanmoins :
– « où l'eau s'en va... » : « … » (Alt + 0133) ;
– « les pousses vertes à demi-ensevelies » : « à demi ensevelies » (sans trait d'union) ;
– « le petit-déjeuner, particulièrement » : « petit déjeuner » (sans trait d'union) ;
– « alors que me revenaient entremêlées son visage et celui du garçon-loup » : « entremêlés » ;
– « A la vue du vieil homme » : « À » (Alt + 0192) ;
– « J’étais fasciné par cette omniprésence » : « fascinée », en tout état de cause ;
– « Je fronçai les sourcils, glissa mes doigts » : comme le dit justement Easter(Island), « glissai » ;
– « au bout du corridor... » : « … » ;
– « à quelques centimètres plus haut » : pour moi, « à quelques centimètres » et « plus haut » fait pléonasme ;
– « de grosses mains… je ne savais pas » : majuscule à « Je ».

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Re: Chomina

Message  coline Dé le 5/2/2012, 15:20

Je ne sais pas d'où tu tiens tous ces savoirs, mais je suis époustouflée.
Il y a une intelligence, une profondeur et un sens du symbolique absolument incroyables chez toi, au point qu'on pourrait penser que tu as oublié d'oublier tes précédentes vies ! ( si on croit aux précédentes vies, évidemment ! Si on n'y croit pas l'affaire devient plus compliquée...)
Et ton écriture deveint de plus en plus sûre et belle.

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Re: Chomina

Message  pandaworks le 9/2/2012, 19:27

est pire je n'ai pas lu tout les autres extraits mais cette formulation au présent me ramène sèchement sur la chaise de l'auteur.
Pas moyen d’atténuer cet effet ?

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Re: Chomina

Message  solfa le 10/2/2012, 09:19

Lu hier soir, nuit porte-conseil, et jugement définitif: j'ai adoré, c'en est presque indécent d'écrire si comme ça. J'ai retrouvé les premiers frissons connus à la lecture de Murakami, le rêve de l'hôtel du Dauphin dans Danse, danse, danse (avec ce qu'il faut ici de plus humain, de plus sensible et de plus rêvé - mais c'est aussi que vous ne vous étendez pas au même degré), et ce n'est pas peu dire que ça m'a fait un bien fou. Merci.

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Re: Chomina

Message  Lyra will le 10/2/2012, 22:40

Quelques réserves aussi de mon côté à propos de cette histoire de clef.
Sinon, je suis avec intérêt, je ne suis pas très sensible à l'intrusion des éléments "fantastiques", magiques. Mais ce qui m'intéresse particulièrement et qui est toujours très juste quand je te lis, c'est cette analyse du personnage, du soi, des autres, de soi et donc des autres, des interactions entre le corps et l'environnement, les petites choses légères qui deviennent tout à coup des agressions, etc. Il y a une sorte de grand brassage des ressentis comme ça, jamais de raccourcis.

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Re: Chomina

Message  lu-k le 6/3/2012, 21:25

.......Voilà deux jours que j’étais partie. Partie d’où ça ? De la maison. Quel mot étrange : la maison. On y rentrerait des ciels entiers, des mains sur l’épaule et des gerçures au coin des lèvres, on y rentrerait les refuges, la peur, les joies minuscules, et même le monde, tiens, le monde dedans soi. Je déteste ce mot, ce qu’il englobe et ce qu’il passe sous silence, je déteste la maison, ses pièces, ses personnes, ses fantômes, ses permanences, ses lieux et ses non-lieux, tout ce qu’elle a de concret et d’invisible. La maison, c’est comme un enfant qui trimballe son sourire et sa rengaine pour camoufler son petit sachet de branches en feu, c’est une poitrine glabre, des yeux avenants à la gentillesse cruelle, secs d’avoir trop pleuré, qui masquent un cœur que personne ne voit. La maison, si bruyante et si éteinte, si plurielle et si seule, pousse encore dans mon ventre, dans mes mains, je la sens se lover entre mes épaules, se déployer comme une folie arachnéenne, s’allonger et se courber comme un arbre malade dans les moindres anfractuosités du corps. La maison, omniprésente et insaisissable. En premier, elle contient ces murs, ces pièces, cette matière tangible. Mais ces mêmes murs définissent un espace blanc sans frontières, et pourtant c'est bien cette tanière, ce sanctuaire, ce périmètre honni. Les murs croissent jusqu’au jardin, jusque dans les arbres de la forêt, jusque dans l’eau de la rivière, jusque dans la pierre des statues. Les murs, les pièces, la matière tangible se distordent encore, vont jusque dans les yeux, jusque dans les mains, jusque dans les activités des mains, jusque dans le sommeil. Avec le départ, les pièces gagnent la possibilité d'être vides, mais certainement qu'elles ne le seront jamais. Enfin, de là, tout s’emmêle confusément. C’est un tumulte du fond des temps et du fond des os recroquevillé dans mes yeux ; mon regard, à présent, n’a que cette fonction primitive de tracer la limite entre le dedans et le dehors. La maison, c’est une grosse voix qu’on ne peut taire ou distinguer.
.......J’étais à l’extérieur depuis deux jours. Je marchais sur le chemin de terre et de pavés brisés qui traçait droit à l’intérieur d’immenses prairies brunes. Le vent était le même, les quelques arbres ne m’étonnaient pas, l’herbe et le ciel me semblaient en tout point identiques à ce que j’avais déjà vu à l’intérieur de la maison. Pourtant, une caresse éminemment nouvelle se faisait sentir sur mes joues, dans mes cheveux, dans mes cuisses. Je croisai de nombreux monastères et je cueillis de nombreux fruits durant mes heures de marche. Pour l’instant, tout me paraissait calme, harmonieux. Des porcs couraient parfois sur le bord de la route. Je regardais souvent en arrière : les grands arbres de la forêt de Giorgio se troublaient peu à peu. Près des temples, je vis de vieux hommes tremper leurs mains dans de l’eau cristalline. J’étais bien à marcher comme ça. Mais certaines choses m’agressaient. Je ne m’étais jusque-là interrompue qu’une seule fois pour dormir, une partie de la première nuit. J'avais allongé des draps sur le bas-côté, à un endroit où le chemin passait sous une forêt miniature, quelques formations herbacées s’étant réunies là, au milieu des prairies brunes, comme pour qu’existe un abri égaré dans ces étendues qui laissaient tout apparaître, qui laissaient chacun vulnérable à chacun. J’étais donc sur un duvet de feuilles mates, sous un arc de branches, tandis que tombait la nuit bleue. J'avais fermé les yeux et j'avais trouvé agréable d’être allongée à cet endroit, à ce moment, lorsque j’entendis des voix. Je tentai de me ressaisir : j'étais grande à présent. Mais rien à faire, j’entendais des voix. J’entendais des voix et des ombres me chercher.
.......Aujourd’hui, pareillement, lorsque je m’endors, des membres dégénérés glissent avec lenteur dans le noir, au fond de la chambre, puis il y a cette chaleur, ce cri ancien, qui m’empêche de me lever et d’ouvrir la porte. Des membres vieux et lascifs veulent me toucher, et je me laisse faire, ils me dégoûtent mais je donne à mon corps des mouvements sensuels, ils me dégoûtent mais je les désire aussi, les draps sont chauds comme des lèvres, j’entends les mêmes voix, j’hésite, je me mets à pleurer doucement, il y a quelque chose d’érotique et de défendu, je suis toujours aspirée mais j’hésite, je culpabilise, je ne veux pas, j'essaie d'avancer, je tends la main vers la poignée de la porte.... mais une forme bouillant m'attire dans le fond de la pièce, malgré moi mes seins durcissent, je touche mes cheveux, mon cou, mes épaules, mes hanches, il y a quelque chose de mal…

.......Intriguée, je descendis la colline en courant. Il faisait si froid ! Le froid coupait mes mains, mes oreilles, mes pieds dans mes sandales, les choses au loin derrière. Le froid, c’est quelque chose venu d’ailleurs qui se terre et se débat dans l’étroitesse des corps chauds. Des toits se dessinèrent progressivement. Je courais mais je ne savais pas vraiment pourquoi. A la curiosité de l’autre s’ajoutait la peur de l’autre, indéniablement, et cette tension ne disparaît jamais, contrairement à ce que l’on peut croire. Les années endurcissent, peut-être, mais demeure cette anxiété à l’approche de l’ailleurs, de cet inviolé que l’on pénètre et qui nous pénètre. L’ailleurs est partout, même dans la plus profonde des intimités. Même avec Giorgio, il y avait toujours cet ailleurs, cet autre, ce dehors persistant. De la même manière que dans le sexe les gestes se libèrent peu à peu, deviennent plus assurés, rassurés, spontanés, mais restent parfois englués pour toujours dans le noir, en dehors du langage, cloisonnés dans l’obscurité, dans le rectangle du lit, derrière les paupières qui ne s’ouvrent pas, les habitudes partagées peuvent loger indéfiniment loin du se-rendre-compte, de l’explicite, de la distanciation, du verbe, du dialogue enfin qu’on évite par pudeur, par timidité ou par peur de sortir des limbes ce qui devrait y rester, par peur de dénaturer le lien silencieux, la connivence souterraine et occulte. Parfois, l’intimité se regarde elle-même, l’intimité parle d’elle-même, les êtres qui l’ont créée ensemble la sortent naturellement des arcanes, ils osent la contempler, enclencher le mécanisme de la parole, et l’intimité progresse encore d’un pas comme lorsque pendant l’amour les yeux prennent le risque de s’ouvrir enfin et la bouche de dire concrètement : « J’ai envie de toi ». Parfois, l’intimité reste loin d’elle-même, on ne peut aller au-delà et on est bien comme ça. Parfois, le mouvement d’un seul, qui apparaissait nécessaire ou vital, vient rompre l’enchantement, vient violenter tout ce qui s’était joué dans les non-dits et dans les inconnus, et alors l’angoisse de la dénature se confirme, toute pureté est anéantie ; c’est comme si l’efficience, le retour sur soi, la parole venaient corrompre, contaminer, profaner la seule coexistence possible : celle de la sincérité. Si j’avais déterré du silence notre intimité, à Giorgio et à moi, si j’avais osé ouvrir les yeux, la bouche, pour contempler et exprimer notre filiation, j’aurais détruit la plus belle des confidences.
.......Arrivée au pied de la petite colline, je pouvais voir de près les toits de chaume situés encore un peu en contrebas, collés les uns contre les autres comme pour se tenir chaud. Je descendis le sentier en trottinant. Je laissai derrière moi les grandes prairies brunes où la vue s’épuisait. A cet endroit semblait commencer un nouveau monde — l’ailleurs le plus total, la plus haute figure de l’altérité. Il n’y avait plus ces grands arbres, dressés comme des mains en coupe, ces grands arbres qui abritaient les morts, les bêtes et les dieux, ces grands arbres paternels et mystérieux qu’il y avait dans la forêt de Giorgio et que j'avais retrouvés à quelques endroits dans les plaines, ces arches végétales sous lesquelles l’humidité et l’ombre portent les odeurs apaisantes de la cachette et du sommeil. Il faisait froid ici, bien plus froid encore. La neige tombait pour de bon, épaisse, envahissante, mais toujours avec cette lenteur onirique. Elle recouvrait tout de sa membrane, comme lorsqu’un visage illuminé protège un visage sombre. Il y avait toujours des arbres mais ils n’étaient plus de ce vert noir ou de ce vert éclatant, ils étaient blancs, c’étaient des conifères qui bordaient une rivière coulant là, plus claire que le vent, argentine sur les galets, préservée du gel comme par l’entremise d’un esprit fabuleux. Plus loin, derrière les toits de chaume, j’entendais des cascades, je voyais des monts. L’eau devait prendre sa source au loin, dans les hauteurs. J’avançai en regardant autour de moi, émerveillée. Je remarquai que nous nous trouvions en fait — les toits de chaume, les arbres couverts de neige, la rivière et moi — dans une enclave, dans un passage étroit entre les montagnes. Le contraste était saisissant : juste derrière moi, la petite colline d’herbe brune que je venais de descendre, derrière encore les prairies, plus loin la maison de Giorgio, et devant mes yeux ces quelques masures coincées entre les pentes abruptes et blanches qui démarquaient une chambre glacée ceinte dans la démesure du monde, comme un berceau confine à la solitude et enferme dans son poison ocré le nourrisson que la lumière aveugle. J’avançai, jusqu’à parvenir à l’entrée du hameau. Les bâtisses étaient placées de chaque côté de la rivière. Je vis un vieil homme fumer la pipe, solitaire, assis sous un treillage branlant, pourri par les années et les pluies.

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 7/3/2012, 09:31

Oui. Tout simplement oui. Je suis soufflée par l'opulence en même temps que la maîtrise de l'écriture, et par la progression du texte où les digressions -imposantes- trouvent naturellement leur place.
Cette dernière scène, la description de l'entrée du village, est magnifique, son idyllisme fait appel à une mémoire de l'enfance, je trouve, la mémoire des contes, ce qui n'a rien d'étonnant puisque le personnage me fait l'impression d'osciller constamment entre une maturité étonnante ("A la curiosité de l’autre s’ajoutait la peur de l’autre, indéniablement, et cette tension ne disparaît jamais, contrairement à ce que l’on peut croire. Les années endurcissent, peut-être, mais demeure cette anxiété à l’approche de l’ailleurs, de cet inviolé que l’on pénètre et qui nous pénètre. L’ailleurs est partout, même dans la plus profonde des intimités. ") et une jeunesse rafraîchissante (" La maison, c’est une grosse voix qu’on ne peut taire ou distinguer. " ; "j'étais grande à présent").
Merci Lu-k.

Une possible coquille :

"mais une forme bouillant m'attire" (je ne pense pas qu'il s'agisse d'un participe présent ici mais plutôt d'un adjectif).


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Re: Chomina

Message  coline Dé le 8/3/2012, 22:18

Superbe cheminement. Avec une dimension initiatique, il me semble, la sortie d'un eden, le froid... Et toujours cette façon de mêler comme dans la matière même de l'écriture réflexion dans la description, le sensible et le spirituel, j'aime vraiment beaucoup...

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Re: Chomina

Message  elea le 10/3/2012, 15:09

Je te lis toujours mais je ne sais pas toujours te commenter, un peu l’impression que mes mots ne pourront qu’être fades en regard des tiens. Ou ne sauront pas exprimer ce que je ressens.

Mais je ne peux pas ne pas venir te dire à quel point j’aime entrer dans ton écriture, me laisser prendre par elle et en sortir ébouriffée.
Tu peux me raconter ce que tu veux de cette manière-là, cette manière qui embarque et ne lâche pas, belle, profonde, sensible, émotionnante.
Il se trouve qu’ici, en plus, le fond m’embarque aussi, l’étrangeté, le symbolique, la nature mêlée aux sentiments, l’exploration des pensées, des ressentis, à la frontière de la réalité et du fantastique ou du rêve.
C’est un superbe texte.
Merci lu-k.

elea

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Re: Chomina

Message  lu-k le 21/3/2012, 20:20

.......Je me mis à le regarder longuement et, sitôt que mes yeux menacèrent de se détourner, quelque chose en moi, quelque chose en lui, peut-être le harcèlement du moulin à eau qui tournait, ou bien la neige qui, comme une rumeur contagieuse, se déposait sur les choses, enfin une de ces puissances dont l’origine nous est masquée et qu’on s’ingénie à découvrir, comme si l’on creusait de nos mains les terreaux les plus riches de notre enfance à la recherche du trésor énigmatique de la toute-tristesse, me retint de fuir son propre regard. C’était la première personne que je voyais. Sa pipe me rappela celle de Giorgio, douloureusement. Je le redécouvris, à ce moment, appuyé contre la statue, ses huit bras distendus, sa poitrine creusée, la pluie dans les creux de son ventre et sur la peau vermeille de son sexe.
.......J’ai soudainement peur de ce que j’écris. Je suis partagé maintenant entre les pleurs et le juron. J’aimerais pouvoir taire ou masquer les mauvaises choses, recouvrir d’une chape de bienveillance ou de laisser-aller les considérations et les souvenirs qui touchent de trop près les nerfs. Mais la vérité commande le courage. Une forme particulière de courage, un courage qu’on trouve seulement dans l’endroit où il est le plus timide, le plus taciturne, dans l’endroit aussi où sont les murmures qui nous couchent et qu’il est difficile d’extirper : en soi. Il ferait bon être lâche ou inconséquent. Il ferait bon mimer le bonheur ! Enlever un peu artificiellement les taches sur son visage, les rictus de l’angoisse, se dire qu’après tout, cela bat son plein, cela continue, se répéter que, bon, tout n’est pas si noir, se persuader que les doigts ne tremblent plus lorsqu’on se sait observé, que l'on est fort devant nos défaites. Mais ça ne marche pas comme ça. Lâcher du lest, c’est se donner l'illusion que les choses ne sont pas douloureuses et lourdes alors que si, indéniablement, les choses sont douloureuses et lourdes. Je me suis promise de dire la vérité, même si les images sont obsédantes, même si le traumatisme existe bel et bien ; je préférerais dialoguer encore avec ma faiblesse, c’est plus confortable, je préférerais rester dans le noir avec le tabac qui fait des berceaux de feuillage sur mes cuisses, je préférerais rester encore un peu à me perdre dans un vague inquiétant mais dont la pérennité offre un contrepoids à la tragédie heureuse et précaire de la prise en main, de l’action convaincue. Je préférerais me terrer dans les coins, dans les rondeurs ouatées et maternelles du désespoir et de l’infirmité, penser sans jamais agir, apprécier les souvenirs légers comme la joie et balayer d’une main toutes les brusqueries, toutes les pleines lunes, toutes les permanences monstrueuses, ne jamais écrire ni même penser tous les sexes vermeils. Je préférerais jurer, insulter, comme pour désamorcer ce trop-plein de sérieux, de larmes et d’apprêt. Mais bien sûr que je dois écrire tout ça ! Enlever du poids pour enlever du poids, c’est nier ou détourner la tête.
.......Devant le vieil homme assis sous le treillage branlant pourri par les années et les pluies, je ne détournais pas la tête, malgré les surgissements, les dernières visions de Giorgio qui me donnaient envie de me laisser tomber au sol ou de secouer la tête compulsivement jusqu’à la perdre. L’homme s’approcha de moi, je me présentai, mes joues rougirent, je lui dis que je ne savais rien, je faillis pleurer mais je me mordis les lèvres, il continua à tirer sur sa pipe et nous nous mîmes à marcher lentement dans l’unique allée qui traversait le hameau, longeant les masures, habités tous les deux par les battements réguliers et pesants du moulin dans l’eau, par le bruit de claquement lourd de la scierie. Le vieil homme s’appelait Pho. Il me sembla gentil, quoique bourru, quoique ses deux mains se serraient étrangement l’une l’autre, quoique ses habits furent tachés de façon effrayante, son visage terriblement sali et ses yeux mystérieusement équivoques.

.......— Je suppose que tu connais pas le coin, dit l’un d’eux.

.......Je regardais anxieusement les visages autour de moi et les assiettes remplies et fumantes que j’imaginais vomies aussitôt avalées.

.......— Non, c’est vrai, monsieur. Je ne suis jamais allée dans les alentours.

.......Je répondais de façon mécanique et compassée. C’était mon premier contact humain. Je tentais tant bien que mal de reproduire les enseignements de Giorgio. « Souviens-toi, Chomina : ne dis rien de vrai et, si tu te sens prête à révéler quelque chose, force-toi à rester cachée. »

.......— Les enfants comme toi sont rares ici. Tu viens de la capitale ?

.......— Non, monsieur.

.......— Tu viens d’où, alors ? dit un autre en s’esclaffant. Du grand marché ? Du bordel ? D’un endroit inconnu ?

.......Je baissai la tête sans répondre.

.......— Je cherche un jeune homme et j’aimerais savoir si quelqu’un pouvait m’aider, risquai-je dans le silence intervenu.

.......— Personne vient ici et on quitte jamais un certain périmètre. T’es bizarre, gamine.

.......— Elle n’a pas cette marque sur le front, tu sais, et cette présence dans les épaules, dit un troisième. On dirait qu’elle vient d’un autre monde.

.......— C’est vrai, sa lumière est différente, renchérit le vieil homme à la pipe qui m’avait amenée dans cette maison, entre ces silhouettes massives, imposantes, qui creusaient l’espace avec leurs mains si larges et la fourrure de leurs gros manteaux, qui rongeaient les os avec une gloutonnerie que je n’aurais jamais imaginée. Ils mangeaient, ils mangeaient la viande.

.......— On accueille rarement les étrangers, continua l’aïeul. Avec les révoltes, les famines, les épidémies, les hommes ont cet éclat qui augure dans le mauvais sens, cet éclat de… de mort, ouais. Ici, on parvient à survivre presque tranquillement. On est entre les montagnes, y a de l’eau fraîche, et on vit du bois qu’on coupe. Ici, pas de mystère. Et pourtant des cochonneries parviennent quand même à se faufiler jusqu’à nous… et puis ces canailles nous ont pris nos filles, merde. Ils ont ce truc, cette horreur dans les rides. On demande rien, on veut surtout pas se mêler des problèmes du grand marché. Mais toujours le monde ramène ses cochonneries et ses canailles.

.......Il y avait une tension dans l’air, le germe d’une violence dans les corps autour de la grande table, des forces mortifères et anonymes qui s’apprêtaient à jaillir de ces hommes. J’eus un sentiment étrange de culpabilité accompagné d'un besoin de punition. Dehors, c’est la guerre, me disait Giorgio. Il y a des êtres qui retournent les buttes, qui mangent la terre, et les hommes sont devenus si fous qu’ils se mangent entre eux.

.......— En fait, je me demande ce qu’elle fout là, dit un homme en bout de table en s'essuyant la barbe de sa manche.

.......Je serrai les jambes et je tirai ma robe vers le bas.


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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 21/3/2012, 22:45

As-tu lu Les Saisons de Maurice Pons, lu-k ? Je pense que cela t'intéresserait beaucoup, ne te laisserait pas indifférent. En tout cas, tout ce passage avec l'arrivée d'un "étranger" dans un milieu hostile m'y fait fortement penser.

Je trouve que la transition ici s'effectue mal :
"— Je suppose que tu connais pas le coin, dit l’un d’eux.

.......Je regardais anxieusement les visages autour de moi et les assiettes remplies et fumantes que j’imaginais vomies aussitôt avalées. "

Parce que rien n'annonce précédemment qu'il y ait d'autres personnes que Chomina et le vieil homme. Non plus qu'ils soient passés de l'extérieur des masures à l'intérieur. Peut-être as-tu essayé l'élision, mais dans ce cas, je ne la trouve pas évidente.
Je suis aussi un peu gênée par le personnage du vieil homme décrit initialement comme bourru mais gentil et "une tension dans l’air, le germe d’une violence" de la suite.

Pour finir, j'ai buté sur l'utilisation de l'indicatif après "quoique", là où j'attendais un subjonctif ; après vérification, il s'avère que "Le subjonctif est courant mais n’est pas toujours obligatoire."

Remarque :
"Je suis partagé maintenant entre les pleurs et le juron. " ("partagée")

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 22/3/2012, 08:18

Lu-k, j'ai écrit "élision" en pensant "ellipse", j'y ai repensé dans la nuit :-) Tu corrigeras.

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Re: Chomina

Message  elea le 25/3/2012, 13:02

J’ai eu l’impression de deux parties différentes avec un manque de liant entre elles, mais j’ai aimé les deux : les réflexions qui émaillent l’une et la tension larvée de l’autre.

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Re: Chomina

Message  coline Dé le 30/3/2012, 23:33

J'ai moi aussi coincé sur "quoique ses deux mains se serraient étrangement l’une l’autre, quoique ses habits furent tachés de façon effrayante"
Il me semble qu'il y a quelque chose qui cloche (mais je ne sais pas quoi) dans cette partie.

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Re: Chomina

Message  lu-k le 6/5/2012, 16:55

.......Je sens son membre et mon corps, malgré moi, produit de la lumière. Je suis du granit, de la roche qu’on taille, qu’on frotte vigoureusement, qu’on essuie, qu’on brise sur le sol, contre les murs, je suis un petit morceau de roche qu’on vrille de part en part, qu’on détache de la montagne originelle dont proviennent toutes les formations minérales, je suis une minuscule roche tirée de la grande brèche du monde. J’aimerais dire quelque chose mais le silence de l’autre m’oblige à me taire. Nous nous taisons mais il y a du vacarme en moi. J’ai la sensation troublante de porter autre chose que moi. Je sens sa grosse main empoigner mes cheveux en queue de cheval et les tirer fort en arrière. Peu à peu, mes membres s’animent, ma bouche devient bouche, mes mains deviennent mains, mes jambes deviennent jambes, mes seins sont des seins pour la première fois. Mon beau ventre. Mon si beau ventre. Mon ventre rond. Mon petit ventre. Mon ventre lisse. Mon ventre comme la plus belle des buttes timides, comme la plus plane des surfaces planes. La peau douce et tirée de mon ventre, mon ventre comme relief de tous les reliefs, mon ventre comme un paysage, mon ventre si panoramique que l'on peut passer dessus à l’infini. La bosse entre les hanches que mon ventre amène, une bosse sur laquelle je veux que tout le monde grimpe, sur laquelle je veux que tout le monde s’essuie. Lorsque les jambes se lèvent et que plus rien n’est caché, revenir doucement à mon si beau ventre, plissé maintenant par le mouvement des fesses qui se découvrent. Mes yeux n’existent plus si ce n’est dans le lieu bizarre d’une cécité à la fois si totale que seule la sensation demeure et si partielle que tout devient horizon. Malgré moi, mon corps produit de la lumière. Une lumière si parfaite et si violente que j’ouvre le cœur dégoûtant des choses, le cœur mouillé des choses. Tu es si gras, si moche et si sale. Ma robe te dérange. Ma robe me dérange, elle me brûle, me coupe, m’irrite, me serre trop la taille. Je suis assise en tailleur, je n’ai plus ma robe, le dos de ma tête touche ma nuque et j’ai la sensation que la peau de mon cou se craquèle. J’ai la sensation d’être si complètement parasitée que j’ai la sensation de vivre enfin. Voilà, je m'ouvre. Tu vois comme je m'ouvre, tu sens comme je m'ouvre. Je suis la plus grande, la plus forte, la plus puissante, la plus neuve. Je suis si solitaire et si pure que je ne peux être dépossédée de rien. Je suis d’une puissance extraordinaire, d’une tyrannie sans failles, d’une totalité effrayante, d’une voracité royale. Je veux un corps derrière le mien et de lourdes paumes venant gober mes seins, je veux que tes doigts immenses et informes prennent ma poitrine, que tu sois tout contre mon dos et mes fesses, que je ne te vois pas et que tu m’empoignes, que tes mains malaxent ainsi mes seins des heures et des heures jusqu’à ce que je ne tienne plus, jusqu’à ce que le monde ne tienne plus, jusqu’à ce que je délire, jusqu’à ce que je vacille. Que tes mains malaxent et malaxent ainsi pendant des heures : je serai la plus rassurée, je serai prééminente, je sentirai un arbre pousser dans mon dos, un grand arbre de feu déchirer ma peau et pousser comme des ailes sur mes épaules, un grand arbre qui me ferait souffrir et dont je pourrai toucher les feuilles, un grand arbre me perçant à tout jamais. Une hampe gigantesque coule jusqu’au fond de moi. Tes mains fouillent si fort que je n’ai plus de place. J’ai si mal et j’ai si faim. Je t’aime. Je t’aime. Tes mains me rongent et je n’existe que pour ton membre. Mon corps produit de la lumière et toi tu es si fort que je m’abandonne et que je te provoque. J’ai tout oublié. Bientôt, il y aura encore plus d’eau. Je suis si triste pourtant, d’une tristesse sauvage. Alors je continue à dépasser, à tout enfreindre. Tu me laboures, tu me remues. J’entends les bruits dans le village mais je ne les entends pas. Éructons. Je n’ai plus de place : je ne suis plus seul.

.......Tous venaient sur moi, nuit après nuit.

.......Le jour, je pleurais. Le jour, j'étais cette petite fille aux fleurs qui angoisse à l’approche de l’inhabituel, qui tremble à la perspective d’un vieillard en colère et qui sent ses jambes s’affaisser à la moindre brusquerie. Les jours je ne pouvais croire aux nuits, elles me paraissaient d'une bestialité sans nom. J’occultais. Je séparais nettement le jour de la nuit, la pulsion désincarnée de la sensibilité trop humaine. J’avais besoin de me recroqueviller jusqu’à la nuit des temps, j’avais besoin de boire un thé, de manger des viennoiseries, de chanter avec les oiseaux, d’être si petite que personne ne me remarquerait, de vivre avec les esprits de la forêt, d’être si enfant que tout serait une tanière pour les jeux de la vie, d’être si gentille que les feuilles seraient des berceaux, le monde une protection contre le monde : j'ai besoin de Giorgio et s'il est mort je veux vivre avec lui, je m’en fiche d’être seule. Tout se passait ainsi, dans cette perpétuelle oscillation. C’était comme si deux chaleurs secrètes s’opposaient constamment : je ne savais pas si j'étais guerrier ou cocon. En vérité, puisant ma force dans cette ambiguïté, poursuivant Giorgio de cette façon parce qu’il était pour moi lui-même entre ces deux pôles, les deux chaleurs se transgressaient sans cesse, se renflouaient constamment l’une l’autre : j’étais un corps si enfant qu’il désirait à l’excès, mon corps avait si faim que je retombais sans cesse dans le premier de tous les ventres. Giorgio n'était plus ce poids, cette perte sans cesse réactualisée : il était une perspective, une correspondance à atteindre. Pour attraper le garçon-loup, trouver Giorgio, j'avais la conviction qu'il fallait que je m'ouvre, que j'apprenne et que j'aille très loin dans les profondes étroitesses du monde, que je m'enfouisse et que l'on m'enfouisse. Giorgio et moi n'étions plus cette persistance que l’on accueille douloureusement mais cet inconnu que l’on se propose d’habiter.



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Re: Chomina

Message  elea le 7/5/2012, 12:30

Je crois l’avoir déjà dit mais c’est difficile de te commenter pour moi, parce que la plupart du temps, te lire touche à l’émotion, au ressenti, aux tripes, c’est le cas particulièrement pour la première partie de ce dernier extrait.

Le tout début m’a paru un peu trop peut-être Je suis du granit, de la roche qu’on taille, qu’on frotte vigoureusement, qu’on essuie, qu’on brise sur le sol, contre les murs, je suis un petit morceau de roche qu’on vrille de part en part, qu’on détache de la montagne originelle dont proviennent toutes les formations minérales, je suis une minuscule roche tirée de la grande brèche du monde Je pense que ça peut être raccourci.

Ensuite je suis entrée dedans.

Ici : Je suis assise en tailleur, je n’ai plus ma robe, le dos de ma tête touche ma nuque et j’ai la sensation que la peau de mon cou se craquèle. J’ai la sensation d’être si complètement parasitée que j’ai la sensation de vivre enfin peut-être que la répétition est volontaire mais elle est un peu lourde pour moi.

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 7/5/2012, 13:16

Quel contraste entre les deux parties du texte ! Entre ce chant langoureux venu des profondeurs et la lucidité de la suite, la douloureuse lucidité, cet aveu de souffrance, du pourquoi de ce qui précède. C’est beau, c’est diablement triste, parce que cela en appelle à l’intime, à ce qui relève du fameux indicible. Mettre des mots là-dessus a un effet abrasif, comme du verre pilé sur une peau hyper sensible. C'est déchirant, voilà.
Grand bravo lu-k. Un des plus forts passages que j'ai lus de toi. C'est dire !

Ceci, sur quoi j'ai buté à deux reprises, la faute au hiatus :
"d’être si enfant "

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Re: Chomina

Message  Janis le 7/5/2012, 17:07

je vais tout relire lu-k, et pas plus tard que tout à l'heure, après toutes les choses

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Re: Chomina

Message  Janis le 7/5/2012, 21:05

Ça ne va pas beaucoup t'avancer parce que je commente rarement en rentrant dans le détail ou en sachant exactement ce que je veux dire.
Si, que j'aime ça, tu le sais, le style, le foisonnement, la profondeur.
Ce que je préfère dans ce texte, et dans les autres, déjà c'est le matériau que tu travailles et qui fait écho : l'enfance, les réminiscences, la famille. Les maisons inépuisables, familières et dangereuses, dont on ne vient pas à bout. Les forêts sauvages et inquiétantes, les fantômes.
Je crois que ce que tu écris ne ressemble à rien d'autre ni à personne.
Dès qu'on saisit la première phrase, c'est du lu-k. Ça, c'est être un écrivain.

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Re: Chomina

Message  coline Dé le 8/5/2012, 18:00

Ce qui me fascine, c'est que ta singularité appelle et éveille celle de tes lecteurs...
C'est magique.

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Re: Chomina

Message  lu-k le 22/5/2012, 16:50

......Les hommes me gardaient précieusement. J’étais bien sûr effrayée. Je ne savais comment m’enfuir : je passais chacune de mes nuits avec au moins l’un d’entre eux, et la journée j’étais sans cesse transportée d’un endroit à l’autre. C’était un petit village : ils n’étaient que vingt-deux et je me rappelle les figures de chacun, les ayant toutes connues dans la détresse de l’intimité. Je ne saurais dire, même aujourd’hui, s’ils étaient bons ou mauvais avec moi. Je souffrais évidemment de leurs assauts réguliers, je fus véritablement de la pâture. Ils me firent progressivement perdre mon humanité — quoique l’éveil indescriptible que je ressentais lors de nos ébats m’apparaisse singulièrement éloigné de la seule exaltation animale. Mais lors de ces nuits d’une férocité sans nom, je sentais chez eux la rigueur de la solitude et, ce faisant, parfois même de la tendresse désespérée dans leurs reins. Je crois que je faisais naître dans leurs regards, dans leurs cœurs et dans leurs gestes une forme d’intrigue et d’attachement : mon étrangeté avait ce goût qui donne l’envie inespérée de franchir ses frontières moroses, le besoin depuis longtemps perdu d’aller à l’encontre et à la recherche de soi en dehors des coutumes ordinaires. Le souvenir nécessairement traumatique me pousse parfois aux raccourcis et je cesse alors les aveux, les indulgences et les réflexions, je me subordonne au mal qu’ils m’ont causé et je perçois ses hommes seulement dans leurs contours, dans leur entité massive, agressive et anonyme. Mais ils n’étaient pas de ces vautours qui agitent votre affection jusqu’à la surprendre, qui vous prêtent une identité pour mieux vous exclure. Loin de l’inquiétude et du désir, ils me possédaient simplement. Mon altérité, soumise comme un objet neuf à leurs doigts, progressait ou régressait vers le sentiment d’appartenance.

......Souvent, Phô me prenait les bras et me traînait dans la neige, le long des cabanes. Je me laissais emporter de cette façon, ma joue rencontrant le gel et la rudesse du sol. Le villageois me soulevait par les aisselles et j’aimais cet envol, ce brutal désintéressement. Le soleil blanc couvrait les toits blancs : nous voyions le village, sphère d’albâtre qu’on s’intime de pénétrer ou de fuir, microcosme où les hommes sont groupés comme des hyènes, lumineux de famine. J’avais déjà rencontré ce lieu anodin soudainement violé, prêt alors à révéler ses miracles et ses enragements jusqu’à nous transformer en prédateurs, en sentinelles farouches qui, loin de seulement protéger le sanctuaire du convive, l’invitent prestement à le démolir — ainsi mon intrusion dans le village fut celle du garçon-loup dans la maison de Giorgio, les gardiens devenant des proies, le refus de l’envahissement une invitation lascive à la profanation. Le visiteur est un ogre ; sous ses grosses mains que nous ignorons, nous éprouvons brusquement le besoin glouton de la transparence, comme si vouloir être connu aux yeux de l’autre supposait la transgression de la connaissance de soi. Il n'y a rien de plus érotique que la fleur de nénuphar en train de naître : tous venaient sur moi, nuit après nuit, et en pensant à Giorgio, je tremblais, je suais et j’ouvrais les yeux, je comprenais que les souvenirs n’étaient jamais derrière moi, l’origine toujours une perspective future. J’étais différente de ces hommes, ils étaient différents de moi. Leur accueil fut une dévoration primitive de ma peau, un festin de mon corps. Mais ils n’étaient pas les seuls à se nourrir ; par un désir impérieux de l’absent, je comblais aussi un manque lorsque je gavais leur entièreté aveugle. Le village était comme notre maison, loin du monde et des regards, impatient du visiteur qui viendra rompre l’harmonie mais la ramener tout à la fois, pénétrer pour mieux expulser, remettre du chaos dans le torrent de l’ordre intérieur, de la bonté et de la détestation, du cloisonnement et de la liberté, de la noblesse et de la bâtardise. Voilà peut-être où se situent les promesses de changement : dans l’érotisme défendu de l’inexploré.

......L’homme me soulevait par les aisselles, enlevait son pantalon, et alors je ne savais plus ce qu’était la nature. Il ne s'agissait pas d'être intolérable... Je me lève. Je suis un soleil. Je suis un soleil ce matin. Bonjour, mon corps. Bonjour vieux feu, premier des feux. Je vois le monde, tout près, dans son commerce le plus agréable et le plus oublieux. J'ose. Bonjour, corps de l'autre. Bonjour territoire, bonjour jeune terre, bonjour seule chose. Bonjour grand inconnu. Je pense à te tacher. A t'enfreindre. Je ne veux pas te concourir. Je veux te traverser. Bonjour visiteur. Regarde ma tête rose : elle se lève pour toi. Bonjour visiteur : je suis venu te visiter enfin. Ton corps est celui de la bête, ton corps est celui de l'oubli. Je peux te voir, malheureusement. Tes yeux sont clos, malheureusement. Nous nous sentons, malheureusement. Si quelqu'un entre, il aura le tort de rire. Si quelqu'un entre, je n'existe plus. J'ai toujours été très sensible à la honte. Mais nous sommes de furieux solitaires. Ton corps, lui, ne rira jamais, ne me couvrira jamais de honte. Je me lève, encore. Je suis un soleil, déjà. C'est moi, bizarrement, qui me mets à rire ; de bonheur. D'un peu d'effroi, aussi : l'effroi onctueux. L'effroi onctueux et le bonheur de la domination — de la fin de l'errance. Tu es si blanc, si pur, si jaillissant que ma voracité t'enfreint. Je te dévore. J'ose tout parce que je suis un soleil. Regarde-moi. Quelle pureté ! Quel jaillissement ! Quelle brèche ! Tu te déploies jusqu'aux soubassements de ma fragilité. Ton regard s'allume et, sitôt que je m'emploie à l'éteindre, un sillon crépite et creuse au-delà de ma peau des réseaux si fins et si imagés de sensations que je ne peux plus rien faire sinon t'aliéner, te rompre et te reconstruire au fond de la nuit des temps. Voilà. Faisons ainsi. Il ne s'agissait pas d'être intolérable mais d'éprouver toute la jouissance de la pureté. Lorsque Phô me traînait éperdument, qu’il se déshabillait, qu’il me dépeçait enfin, personne ne voulait la mort et l’oubli. Tout le monde voulait la plénitude. Phô — l’homme — me dit : « Tu n’es pas la bienvenue mais tu as des choses à donner. » Alors j’oblitère la saveur du temps. Je consume son membre. Nous jouons avec le feu, la joie, les faiblesses, mais je suis seule à le comprendre. Il s'agissait de régner en dehors des limites et de prouver que tous les vulnérables sont grands. L’homme me dit : « Tu as oublié d’être femme. » Alors je me laisse couler, lentement. Enfin tu me dépèces. Je n’ai jamais été aussi heureuse. Je suis un soleil et je t'englobe, je te soulève, je te cache et te retrouve, je te prends par toutes les peurs. Ce n'est même plus du bonheur… Il ne s’agissait pas d’être intolérable mais de considérer les recoins de la vie.

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Re: Chomina

Message  Easter(Island) le 23/5/2012, 19:08

D’une part je trouve tout ça - la relation "amoureuse" de la narratrice avec les hommes du village - idéalisé, mais alors vraiment beaucoup : “Mais lors de ces nuits d’une férocité sans nom, je sentais chez eux la rigueur de la solitude et, ce faisant, parfois même de la tendresse désespérée dans leurs reins. “
J’ai du mal à y croire, plus encore au vu de "Je souffrais évidemment de leurs assauts réguliers, je fus véritablement de la pâture. Ils me firent progressivement perdre mon humanité —"
Du mal aussi avec "Mais ils n’étaient pas de ces vautours qui agitent votre affection jusqu’à la surprendre, qui vous prêtent une identité pour mieux vous exclure. “ parce que l’alternative à cela me semble tout aussi damnable.


Concernant le deuxième paragraphe, je trouve qu’on tombe dans une analyse intellectualisée de l’érotisme, tout le contraire de ce qui est annoncé : “Il n'y a rien de plus érotique que la fleur de nénuphar en train de naître : “
Je comprends bien la démonstration liée aux effets transgressifs (et donc érotisants) de l’apparition d’un étranger dans un lieu protégé, enclos, mais je trouve que la narration est bien trop distante, froide, analytique, pour être partagée, ou convoyer une quelconque sensualité. Il me semble que trop d’énergie est dédiée à expliquer plutôt qu’à transmettre. En cela, le dernier paragraphe me paraît plus réussi, plus en contact direct avec l'érotisme revendiqué précédemment ; plus rythmé aussi, en phrases courtes.

Tout cela dit, je ne suis absolument pas sûre de mon interprétation de cet extrait, il n'est pas impossible que je sois à côté de la plaque. Je poste quand même - après hésitation - tout simplement parce que cela peut peut-être te rendre service, d'une façon ou d'une autre.

Une coquille :
"et je perçois ses hommes seulement dans leurs contours,"

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Re: Chomina

Message  Janis le 23/5/2012, 19:25

moi aussi, j'ai attendu avant de savoir ce que j'allais dire, je trouve ça trop mental, comme vision, surtout ce deuxième paragraphe, malgré l'écriture qui reste belle et envoutante.

et puis, comme en général c'est assez visuel, cad qu'à te lire des images précises se forment, c'est bête mais je ne vois pas comment en étant traînée par les bras elle peut avoir la joue qui glisse sur la neige. Ou alors pho est petit (ou, remarque, il est penché) mais ça m'a bêtement perturbée, j'ai passé une partie du texte à essayer de me représenter la scène.

Peut-être qu'il manque des éléments concrets, une topographie dans laquelle situer tout ça, comme tu sais habituellement le faire.
Mais il faudrait relier avec ce qui précède pour se faire une meilleure idée, ce que je ne manquerai pas de faire
ouf, quel baratin alambiqué (le mien)

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